Tome I, page 59, planche lre, fig
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tion elle a ses deux jambes intermédiaires contre les dernières jambes écailleuses, et que, par conséquent, elle a porté en avant la partie postérieure de son corps, sur une longueur égale à l'intervalle de cinq anneaux qui les sépare. Là, elle cramponne ses jambes intermédiaires et les postérieures. Alors elle n'a qu'à redresser, qu'à remettre en ligne droite les cinq anneaux dont elle a formé une boucle, pour porter sa tête en avant, à une distance égale à la longueur de cinq anneaux. C'est un premier pas de fait. La chenille usera du même procédé pour faire le second et les suivants.
Cette sorte d'allure a fait donner à ces chenilles le nom d ’ Arpenteuses, ou de Géomètres , parce qu’elles semblent, en effet, mesurer le chemin qu’elles parcourent. Lorsqu’elles font un pas, elles appliquent sur le terrain la partie de leur corps qu'elles viennent de boucler, absolument comme un arpenteur y applique sa chaîne.
Ces arpenteuses ne raccourcissent pas, n'allongent pas leurs anneaux à leur gré, comme le peuvent faire les chenilles des autres divisions. Elles ne peuvent se plier que comme le fait une jeune pousse de bois flexible.
Il en est plusieurs espèces qu'on nomme Arpenteuses en bâton , parce que leur corps est cylindrique, roide, couleur de bois. Leurs attitudes trompent encore l'observateur. Elles embrassent une queue de feuille ou une ramille, avec leurs jambes postérieures et intermédiaires, pendant que le reste du corps, élevé verticalement, reste roide et immobile pendant des heures entières. La figure 108 fait voir la Chenille arpenteuse de l’aulne dans cette étrange posture.
Voilà un tour de force que les plus adroits de nos baladins, ordinaires et extraordinaires, que tous les Léotards présents et futurs, ne feront jamais. Avec une pareille persistance, la Chenille arpenteuse de l’aulne peut soutenir pendant un temps considérable son corps en l’air, dans toutes les positions qui sont entre la verticale et l’horizontale, et dans toutes les positions inclinées depuis l'horizontale jusqu’à la verticale en bas.
« Si on fait attention, dit Réaumur, combien nous sommes éloignés
d’avoir dans les muscles de nos bras une force capable de nous soutenir dans de telles attitudes, on reconnaîtra que la force des muscles de ces insectes est prodigieuse. #
Fig. 108. Chenille arpentcuse de l’aulne.
Nous ne nous appesantirons pas sur la longueur variable du corps des chenilles, sur les appendices charnus qu'on y peut remarquer, sur les poils qui peuvent ou les embellir ou les rendre hideuses, selon le préjugé de l'observateur, ni sur les couleurs variées qui les décorent. Nous reviendrons sur ces divers caractères, lorsque nous ferons l'histoire de plusieurs espèces de Lépidoptères remarquables à divers titres.
Beaucoup de chenilles vivent solitaires, sur différentes plantes. Quelques-unes vivent en sociétés plus ou moins nombreuses, soit pendant leur jeune âge, soit pendant toute leur existence.
A l'exception d'un grand nombre de Teignes , qui vivent aux dépens de nos pelleteries, de nos étoffes de laine, du cuir ou de matières grasses, toutes les chenilles se nourrissent de plantes. Depuis la racine .jusqu'aux graines, aucune partie végétale n’est à l’abri de leurs attaques. Cependant la plupart des espèces préfèrent les feuilles. Celles des plantes les plus âcres,
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et les plus vénéneuses, ne sont pas plus épargnées que les plus insipides. Il est des chenilles qui mangent les feuilles des Euphorbes, de l’Épurge, par exemple.
« Je voulus éprouver sur ma langue, dit Réaumur, le lait de cette plante. Sur-le-champ il n’y fit point d’impression sensible. Mais au bout de quelques quarts d’heure je me trouvai la bouche enfeu et ce fut une chaleur que les gargarismes d’eau réitérés pendant plusieurs heures de suite ne purent éteindre. Elle me dura jusqu’au lendemain. La chaleur passait successivement d’un endroit de la bouche k un autre. J’ai pourtant vu plusieurs de mes chenilles qui buvaient avidement les grosses gouttes de lait qui se trouvaient au bout de la tige rompue que je leur avais présentée. »
N’est-il pas extraordinaire qu’il y ait des chenilles qui vivent sur l’Ortie? qu’elles mangent les feuilles de ce végétal, armées de ces poils urticants qui causent des démangeaisons cuisantes à notre peau et y font naître des ampoules?
%On a souvent dit que chaque plante a son espèce de chenille particulière. Existe-t-il réellement une seule espèce de chenille à laquelle la nature n’ait assigné pour tout aliment qu’une seule plante? Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’un certain nombre de végétaux seulement conviennent à chaque chenille.
Les espèces qui rongent les racines sont peu multipliées; celles qui vivent dans l’intérieur des tiges qu’elles rongent sont les plus nombreuses. Celles qui font leur nourriture de la pulpe des fruits sont assez rares. Celles qui rongent les graines sont nombreuses. En général, après les feuilles, ce sont les fleurs que les chenilles préfèrent; en ceci elles ne font pas preuve de mauvais goût..
Leur accroissement est plus ou moins rapide, suivant les espèces, suivant la nourriture qu’elles prennent et suivant l’époque de l’année. Celles qui vivent de plantes succulentes se développent plus rapidement que celles qui ont pour pâture les sèches Graminées et les Lichens coriaces.
La plupart mangent la nuit, et restent pendant le jour immobiles et comme engourdies. D’autres sont si voraces qu’elles mangent constamment.
Cette voracité est vraiment parfois surprenante. Malpighi a observé qu’un ver à soie mange souvent, dans une journée, un
poids de feuilles de mûrier égal au sien. Comment pourrionsnous suffire à la pâture des chevaux et des bœufs, s’il leur fallait chaque jour leur pesant de foin ou d’herbes? Eh bien! il y a des chenilles qui sont encore plus voraces. Réaumur pesa plusieurs chenilles de la belle espèce qui vit sur le chou, et leur donna des morceaux de feuilles de; chou qui pesaient deux fois plus que leur corps. En moins de vingt-quatre heures, elles avaient tout consommé. Dans cet espace de temps, elles avaient augmenté d’un dixième de leur poids.
Se figure-t-on un homme pesant 80 kilogrammes, qui mangerait, en un jour, 160 kilogrammes de viande, et du jour au lendemain engraisserait de 8 kilogrammes!
Les chenilles mangent les feuilles à l’aide de dents ou de mandibules, si larges et si épaisses que, vu la petitesse de l’insecte, ces dents équivalent à toutes celles qui arment les mâchoires des grands animaux.
C’est par le mouvement alternatif de ces dents que les chenilles dévorent les feuilles. Elles le font avec autant d’avidité que d’adresse.
a Une chenille qui veut commencer à ronger le bord d’une feuille, dit Réaumur, se contourne le corps de façon qu’au moins une portion du
Fig. io9. Chenille à dix jambes mangeant des feuilles d’abricotier (d’après Réaumur).
bord de cette feuille est passée entre les jambes écailleuses. Ces jambes tiennent assujettie la portion de feuille que les dents vont couper (fig. 109). Pour en donner le premier coup, la chenille allonge son corps, porte sa tête le plus loin qu’elle peut. La portion de la feuille qui se trouve entre
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les dents écartées est coupée dans l’instant qu’elles viennent se rencontrer : les coups de dents se succèdent vite ; il n’en est point ou il n’en est guère qui ne détaclie un morceau, et chaque morceau est presque aussitôt avalé quej coupé. À chaque nouveau coup de dent, la tête se rapproche des jambes; de sorte que pendant la suite des coups de dent elle décrit un arc, elle creuse la portion de la feuille en segment de cercle, et c’est toujours dans cet ordre qu’elle la ronge. »
Mais il est un phénomène de la vie des chenilles que nous devons signaler, et qui a attiré l’attention des plus illustres observateurs.
Toutes les chenilles changent de peau, et même en changent plusieurs fois pendant leur vie. Ce n’est meme pas assez de dire qu’elles changent de peau; les dépouilles qu’elles laissent sont si complètes, qu’on les prendrait pour des chenilles entières. Les poils, les fourreaux des jambes, les ongles dont les jambes sont armées, les parties dures et solides qui recouvrent la tête, les dents, tout cela se trouve dans la dépouille que l’insecte abandonne.
Quelle opération pour la pauvre petite bête ! Ce travail est si énorme, si pénible, qu’on ne saurait s’en faire une juste idée ! Un ou deux jours avant cette grande crise, les chenilles cessent de manger. Elles perdent leur activité ordinaire. Elles sont immobiles et languissantes. Le.urs couleurs s’affaiblissent. Leur peau se dessèche peu à peu. Elles courbent leur dos, gonflent leurs anneaux. Enfin cette peau, séchée, se fend audessous du dos, sur le second ou sur le troisième anneau, et laisse entrevoir une petite portion de la peau nouvelle, reconnaissable à la fraîcheur et à la vivacité de ses couleurs.
<r Dès que la fente est commencée, dit Réaumur, il est facile à l’insecte de l’étendre : il continue de gonfler la partie de son corps qui est vis-à-vis de la fente ; bientôt cette partie s’élève au-dessus des bords de la fente ; elle fait l’office d’un coin qui l’oblige à s’allonger : aussi la fente parvient-elle dans l’ instant à s’étendre depuis la fin ou le commencement du premier anneau jusque par delà la fin du quatrième. La portion supérieure du corps qui répond à ces quatre anneaux est alors à découvert, et la chenille a une ouverture suffisante pour se tirer entièrement de son ancien fourreau. Elle recourbe sa partie antérieure, elle la retire du côté du derrière ; par ce mouvement, elle dégage sa tête de dessous l’ancienne enveloppe et elle l’amène au commencement de la fente; aus-
sitôt elle l’élève et la fait sortir par cette fente. L’instant d’après, elle étend sa partie antérieure et laisse retomber sa tête. Il ne reste plus alors kla chenille qu’à retirer du fourreau sa partie postérieure. »
Cette opération si laborieuse est finie en moins d’une minute. La livrée nouvelle que vient de revêtir la chenille est fraîche et vive de ton. Mais l’animal est épuisé par la diète et les efforts qu’il a faits. Il a besoin de quelques heures pour reprendre son équilibre, en même temps que sa mobilité et sa voracité premières.