LES CHRYSALIDES
Arrivée à son entier développement, la chenille cesse de manger. Comme aux approches d’une mue, elle évacue par de copieuses éjections son canal intestinal ; elle perd ses couleurs, devient terne et livide. Elle se prépare, en un mot, à entrer dans une phase nouvelle, dans un autre mode d’existence.
Il est des chenilles qui, pour se transformer en chrysalides, se suspendent à des corps étrangers. D’autres se mettent à l’abri dans un cocon composé de soie ou d’autres substances, qui les garantit de l’attaque de leurs ennemis et des injures de l’atmosphère.
Les chenilles qui se suspendent peuvent être partagées en deux catégories, suivant le mode de suspension : 1° celles qui se suspendent perpendiculairement, par la queue; 2° celles qui, après s’être fixées par la même partie, se suspendent horizontalement, au moyen d’un fil de soie passé autour du corps.
Pour bien concevoir la difficulté que présente la première de ces opérations, il faut considérer nettement le problème vital que la chenille a à résoudre. Ce problème offre deux inconnues. Pour la première, la chenille doit se suspendre d’une manière solide par la queue; pour la seconde, la nymphe renfermée dans son intérieur et sans communication avec l’objet qui sert de support, doit se trouver suspendue de1 la même manière. Problème difficile à résoudre, presque impossible au premier coup d’œil ! Mais une chenille ne se laisse pas troubler pour si peu.
LÉPIDOPTÈRES
Ce n’est qu’en voyant opérer ces insectes qu’on peut découvrir les admirables mystères de leur vie. Swammerdam, Vallisnieri et d’autres observateurs qui ont le plus étudié les insectes, n’avaient pas cependant observé les manœuvres des chenilles dans cette phase curieuse de leur existence. C’est encore à Réaumur que la science doit les plus charmantes et les plus précieuses observations sur le point qui va nous occuper.
Réaumur rassembla un grand nombre de chenilles d’une espèce vulgaire qui se suspendent par la queue : c’étaient ces chenilles noires et épineuses qui sont assez communes sur l’Ortie, oü elles vivent en société. Lorsque le temps approche où les chenilles de cette espèce doivent subir leurs transformations, elles quittent ordinairement la plante qui avait jusquelà fourni à leur subsistance. Après avoir un peu erré, elles se fixent quelque part, et se pendent la tête en bas (fig. 110, 111).
Pour se pendre de la sorte, la Chenille commence par couvrir de fils tirés en différents sens une assez grande étendue de la surface du corps étranger contre lequel elle veut se fixer. Après l’avoir tapissée d’une espèce de.toile mince, elle ajoute différentes couches de fils sur une petite portion de cette surface, de manière que la supérieure soit toujours plus petite que celle sur laquelle elle est appliquée. De cette façon se forme un petit monticule de soie. Le tissu de ce monticule est peu serré. C’est
Fig. llo, 111 . Chenilles de l’ortie pendues par les pattes de derrière.
comme un assemblage de fils flottants ou mal entrelacés les uns avec les autres.
Les pieds membraneux de la chenille sont armés de crochets de différentes longueurs. C’est à l’aide de ces crochets qu’elle va se suspendre. Par des mouvements alternatifs de contraction etd’allongement du corps, elle pousse ses dernières jambes contre le monticule de soie, presse les crochets de ses pieds, pour les y mieux engager, et laisse tomber son corps dans une position verticale.
L’insecte reste ainsi suspendu souvent pendant vingt-quatre heures. Pendant ce temps, il se livre au long et rude ouvrage qui consiste à faire fendre sa peau. Pour cela, il courbe et recourbe incessamment ses anneaux (fig. 112).
Fig. 112 et 113. Chrysalides de l’ortie se dégageant de la peau de la chenille.
Enfin une fente paraît sur la peau du dos et par cette fente sort une partie du corps de la chrysalide.
Cette partie agit à la façon d’un coin et peu à peu la fente s’étend depuis la tète jusqu’aux dernières des jambes écailleuses et au delà. Alors l’ouverture est suffisante pour que la chrysalide puisse retirer sa partie antérieure de l'enveloppe, et elle l’en retire aussitôt. Pour achever de se dégager, la chrysalide s’allonge et se raccourcit alternativement (fig. 113). Chaque fois qu’elle se raccourcit et qu’elle gonfle par conséquent la partie de son corps qui est en dehors de la dé-
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pouille, cette partie agit contre les bords de la fente, et pousse toujours de plus en plus la dépouille vers le haut. La peau de la chenille remonte, ses plis se rapprochent les uns des autres. Elle est bientôt réduite à un paquet si petit qu'il ne couvre que le bout de la queue de la chrysalide (fig. 114).
Mais c'est ici le point culminant, la partie la plus difficile de l’opération. La nymphe, qui est plus courte que la chenille, est à quelque distance du réseau soyeux auquel elle doit se fixer; elle n’est supportée que par l'extrémité de la peau de la chenille qui n'a pas été fendue. Elle n’a ni bras, ni pattes, et il lui faut se délivrer de ce reste de dépouille et atteindre le lien de suspension. Ne va-t-elle pas tomber et périr danssa chute? chrysalide de ror-
, . tie achevant de
Le spectateur s étonné, semeut a ce spectacle, se dégager de la
. . peau de la che-
Mais qu il se rassure, rions sommes ici en pré- niiie. sence d’une Saqui, d’un Blondin, dont l’adresse et la force sont incomparables. Et plus fort que Blondin 9 notre insecte va accomplir son saut périlleux, sans jambes ni bras 1
Les segments souples et contractiles de la chrysalide remplacent les membres qui lui manquent. Entre deux des segments, comme avec une espèce de pince, l'insecte saisit une portion de la peau plissée, et serrant ses deux anneaux l'un contre l’autre, il a un appui capable de porter tout son corps. C'est alors qu’il recourbe un peu sa partie postérieure et qu'il achève de tirer sa queue du fourreau.
Après avoir fait tout cela, il est probable que notre prodigieux acrobate sansmembre.s ni jambes prend le repos qui lui est dù. Le lecteur lui-même n’est-il pas fatigué de ses efforts? Toutefois il ne se repose qu'un instant, car il n’en a pas fini avec l'opération laborieuse de sa délivrance. Il faut qu'il se débarrasse entièrement de cette dépouille sèche, qui entoure l'extrémité de son corps. Allons! trêve de repos, et remettonsnous au travail !
L’insecte courbe la partie qui est au-dessous de sa queue en portion d'S, de manière que cette partie puisse embrasser et saisir le paquet sur lequel elle s’applique. Alors il imprime à son corps une violente secousse, qui le fait pirouetter
une vingtaine de fois sur sa queue, et cela très-rapidement. Pendant tous ces tours, la chrysalide agit contre la peau, les crochets de ses jambes tiraillent les fils, les cassent ou s’en dégagent.
Quelquefois les fils ne se rompent pas du premier coup. Alors l’animal recommence ses pirouettes, il les fait dans une direction opposée, et cette fois la réussite est presque toujours certaine. Réaumur a cependant vu une nymphe qui, après s’être lassée inutilement pour faire entièrement tomber sa dépouille, désespérant d’y parvenir, prit le parti philosophique de l’abandonner là où elle était trop solidement cramponnée.
Nous représentons (fig. 115), avec un certain grossissement, la chrysalide arrivée à son état définitif et suspendue à une branche d’arbre à l’aide d’un réseau de soie.
Fig. 115, Chrysalide angulaire arrivée à son état définitif.
Arrivons au second mode de suspension que la nature a imposé à d’autres chenilles, à celles qui, après s’être fixées par la queue, se suspendent horizontalement, au moyen d’un cordonnet de soie passé autour de leur corps.
C’est encore à Réaumur, cet infatigable, cet admirable observateur des mœurs des insectes, que nous allons demander les détails de ce mode de suspension.
Selon Réaumur, les chenilles se fabriquent et s’appliquent cette ceinture de trois façons différentes. Mais, de ces trois façons, la plus simple et la moins sujette à accident est celle qui est pratiquée par la chenille du chou, par la plus belle des chenilles du chou , dit Réaumur.
Quand le temps de sa métamorphose n’est éloigné que de
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deux à trois jours, on voit cette chenille occupée à etendredes fils sur les divers endroits du vase dans lequel on la tient renfermée. Ensuite, elle choisit un point qu’elle tapisse entièrement de fils, plus pressés les uns que les autres, et disposés par couches qui se croisent en divers sens. Ces fils forment une toiie mince et blanche contre laquelle le ventre de la chenille et celui de la chrysalide sont plus tard appliqués. Bientôt on‘ voit s’élever un petit monticule de soie. La chenille y cramponne les ongles de ses derniers pieds, et se met à s’attacher.
Fig. 116. Chenille du chou.
Pour comprendre ce procédé, il suffit de savoir qu’après avoir allongé son corps jusqu’à un certain point, cette chenille peut renverser sa tête sur son dos, la porter jusque vers le cinquième anneau, ayant ses trois paires de jambes écailleuses en l’air. Mais sans mettre la chenille dans une position si forcée, prenons-la dans une position où elle soit simplement recourbée sur le côté, de façon que sa tête, avec la filière qui est dessous, puisse s’appliquer vis-à-vis et assez près d’une des jambes de la première paire des membraneuses; notre chenille commence par fixer en ce point un fil qui sera le premier de ceux qui vont la lier solidement (fig. 116).
« Ce fil, dit l’illustre auteur des Mémoires pour l'histoire des insectes , doit passer sur le corps de la chenille et être attaché par son autre bout auprès de la jambe correspondante à celle près de laquelle le premier
bout a été collé. Pour filer le fil de longueur convenable, et le mettre en même temps en place, la chenille n’a qu’à conduire circulairement sa tête autour de son cinquième anneau. Le fil sera tiré de la filière à mesure que la tête avancera sur la demi -circonférence du cercle qu’elle a à décrire, et quand elle l’aura décrite il ne lui restera plus qu’à coller fixement contre le plan immobile le second bout du fil. Ainsi la tête que nous avons d’abord posée contre une des jambes, avance peu à peu sur le contour du cinquième anneau jusques à son milieu (fig. 117). C’est la
facilité que la chenille a à renverser son corps qui lui permet de faire faire cette route à sa tête : à mesure qu’elle la conduit sur la circonférence de l’anneau, elle contourne sou corps. Et enfin lorsqu’elle l’a portée sur la sommité de l’anneau, son corps est précisément plié en deux, elle la tire peu à peu de ceLte situation en contournant son corps vers l’autre côté et en faisant parcourir doucement à sa tête le dernier quart de cercle. Enfin la chenille se trouve liée vers le second côté ; la tête rencontre le plan tapissé et elle y colle le second bout du fil. »
La chenille n’a qu’à répéter la même manœuvre autant de fois qu’il faut de fils pour faire un lien solide. Mais chaque fil embrasse la tête ou plutôt le dessous de la tête, car elle sait, à chaque fil qui vient d’être filé, le faire glisser dans le pli du col par un petit mouvement de tête. Il lui faut dégager cette
Fig. 118. Chenille du chou.
tête de dessous le lien, et cela ne lui est pas difficile. Elle la fait glisser le long des fils près d’un des endroits où ils sont fixés et elle se trouve dans la position indiquée par la figure ci-dessus ((ig. 118).
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Trente heures environ après que les chenilles qui se suspendent ainsi ont achevé de se lier, elles ont terminé leur transformation en chrysalide (fig. 119). On voit dans cette figure la chrysalide de la chenille précédente dans deux points de vue différents et retenue par le même lien qui assujettissait primitivement la chenille.
Les chenilles qui se construisent des coques, composent ces coques avec de la soie, ou les forment avec d’autres substances que la soie.
Rien de si varié que la figure, la couleur, la texture des cocons de soie.
Ces cocons sont, pour la plupart, ovales ou elliptiques, quelquefois en forme de bateau.
Le blanc, le jaune, le brun, sont les couleurs ordinaires des cocons. Les fils peuvent être très-peu adhérents les uns aux autres, ou intimement unis par une substance gommeuse dont la chenille enduit l'intérieur du cocon, et qu’elle rend par la partie terminale de son corps. Quelques cocons sont composés d’une double enveloppe, d’autres sont d’une texture uniforme. Ceux-ci sont d’un tissu si serré qu’ils cachent entièrement la chrysalide qui y est contenue; ceux-là forment à peine une toile légère à travers laquelle on aperçoit la chrysalide (fig. 120).
Parmi les chenilles qui se font une coque très-lâche, il en est qui ramassent en boule deux ou trois feuilles pour la protéger. Telle est la Lichenèedu frêne (fig. 121).
D’autres chenilles épaississent et rendent opaques leurs cocons, en y ajoutant des grains de terre , ou d’autres substances qu’elles tirent de leur propre [corps.
Quelques chenilles, après avoir filé^leur coque, rejettent par la partie postérieure de leur corps trois ou quatre masses
Fig. 119. Chrysalide de la
Chenille du chou.
Fig. 120.
Coque d’une Chenille d’après Réaumur.
d'une matière semblable à de la pâte, qu'elles appliquent avec leur tête aux parois de la cavité, et qui, se séchant prompte-
Fig. 121. Lichenee du frêne.
ment, devient pulvérulente. D'autres emploient, dans le même but, les poils dont leur corps est recouvert.
La Chenille du marronnier d’Inde (fig. 122) est couverte de touffes de poils jaunes. Réaumur fit travailler ces chenilles
Fig. 122. Chenille du marronnier.
chez lui dans des vases de verre. Elles font de pure soie la couche qui doit former la surface extérieure de leur coque. Quand elles la jugent assez épaisse, elles commencent à s’arracher les poils, tantôt d’un endroit et tantôt d’un autre.
Mais laissons l’illustre observateur nous raconter lui-même cette opération, qui sans doute ne laisse pas que d’être pénible au pauvre animal.
« Les deux dents sont les pinces dont la chenille se sert pour saisir la partie des poils d’une touffe : et dès qu’elle les a saisis, elle les arrache sans grands efforts. Sur-le-champ elle les porte contre le tissu commencé, dans lequel elle les engage d'abord par la seule pression; elle
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les y arrête ensuite plus solidement en filant dessus. Elle ne cesse de s’arracher les poils que quand elle s’est entièrement épilée. Lorsque la chenille a pris entre ses dents et qu’elle s’est arraché une touffe entière de poils, la tête la porte et la dépose sur quelque endroit de la surface inférieure de la coque ; mais elle ne laisse pas ensemble les poils d’un si gros paquet (fig. 123). Dans l’instant suivant on voit que la tête se
donne des mouvements très-vifs, qu’elle va prendre une partie des poils du petit tas, pour les distribuer sur les endroits voisins. Si on ouvre une de ces coques avant que la chenille se soit transformée en chrysalide,
cette chenille, qui est toute nue et qu’on ne connaissait que par ses poils, n'est plus reconnaissable. » (Fig. 124.)
Une chenille que Réaumur appelle la Marte ou le Hérisson (fig. 1 25) est couverte de long poils, inclinés parallèlement. Cette chenille se sert aussi de ses poils pour fortifier le tissu de sa coque; mais soit qu’elle ressente plus vivement la douleur que la première, soit qu’elle ait beaucoup plus à souffrir, elle
Fig. 123. Chenille du marronnier. (Acronycta aceris.)
Fig. 124. Chenille du marronnier tirée de sa coque.
n’arrache pas ses poils. Elle prend un autre parti; elle les coupe. On ne pourrait mieux faire qu’elle, même avec des
Fig. 125. Chenille de la marte. (Chelonia caja.)
ciseaux. La chenille est alors enveloppée de toute part de
Fig. 126. Chenille de la marte formant son cocon.
ses poils qui vont lui servir à faire son cocon (fig. 126).
Le Minime à bandes fait entrer ses poils dans la composition de sa coque ; mais il s’y prend d’une façon toute particulière pour se les arracher, quand le tissu de sa coque est devenu une espèce de réseau à mailles assez serrées.
Réaumur (toujours Réaumur, ce Réaumur dont le nom est à peine cité dans nos ouvrages élémentaires sur l’histoire naturelle), donc Réaumur vit un jour une partie de la coque se hérisser de poils. C’étaient les poils d’une partie du dos de l’insecte, que celui-ci avait fait passer à travers les mailles de sa coque. La chenille se donne alors de petits mouvements comme pour frotter successivement cette partie de son dos en
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des sens contraires, contre la surface intérieure de la coque. De cette façon les poils sont bientôt arrachés et retenus, comme dans des étaux, dans les mailles de la coque. Celle-ci en est donc hérissée en dedans, ce qui ne convient point à la chrysalide future, laquelle ne veut être touchée que par des surfaces lisses. La chenille travaille donc avec sa tête, à coucher les poils sur les parois intérieures, et à les retenir couchés par des fils qu’elle tire dessus.
Réaumur vit, un autre jour, une chenille, petite et velue, qui paraissait se nourrir de lichens, se servir de ses poils d’une autre façon. Elle se les arrache pour faire sa coque r mais ce n’est pas pour les coucher et les faire entrer dans un& tissu. Elle les plante droits comme des piquets de palissades', sur la circonférence d’un espace ovale, dans lequel elle est placée. Renfermée dans cette palissade, elle file une toile blanche, légère. Cette toile soutient les poils, elle contraint même la plupart à se courbefpar leur bout supérieur, de manière à former une sorte de berceau.
Il nous reste à parler des larves qui fabriquent leurs cocons tout à la fois avec de la soie et avec d’autres matériaux.
Réaumur a vu la chenille du mouron ajuster et attacher les unes contre les autres des feuilles de mouron, et filer par dessous une coque mince de soie blanche (fig. 127 et 128).
Il est des chenilles qui font leur coque au sein de la terre, et même avec de la terre. Ces coques sont terreuses, sphériques ou oblongues. Leur extérieur est plus ou moins bien façonné, mais leur intérieur est toujours lisse, poli, luisant comme une terre humectée, pétrie et soigneusement unie. Ce cocon est,
Fig. 128.
Coque de la chenille du mouron
Fig. 127. Petite chenille du mouron.
du reste, tapissé d'une couverture de soie plus ou moins épaisse. Les parois ne sont pas faites seulement de terre. On y remarque des fils de soie entre-croisés, qui relient entre eux tous les grains de terre.
Ces travailleuses souterraines ne laissent point aisément découvrir leurs procédés aux observateurs ordinaires. Réaumur eut le bonheur de pouvoir découvrir l’artifice qu'elles emploient pour la construction des coques. La Noctuelle du bouillon
Fig. 129. Noctuelle du bouillon blanc.
blanc (fig. 129) se fait une coque de la forme d'un œuf, épaisse et bien compacte (fig. 130).
Fig. 130. Coque de la Noctuelle du bouillon blanc.
Réaumur la tira de terre au moment où elle n'était pas encore fortifiée. Il la déchira et la plaça dans un vase de verre contenant du sable. Le pauvre insecte ne tarda pas à réparer le désordre causé par la rude main de notre naturaliste. Elle ne mit que quatre heures à remettre la coque dans son premier état.
« Elle commença, dit Réaumur, par en sortir presque entièrement et ne laissa dedans que sa partie postérieure. Elle porta sa tête aussi loin qu’il était nécessaire pour que ses dents pussent saisir un grain de terre. Dès qu’elles en furent chargées, elle rentra dans l’intérieur de sa coque. Elle y laissa le grain de terre, et elle ressortit sur-le-champ comme la première fois pour prendre un second grain de terre qu’elle porta ainsi
LEPIDOPTERES.
dans l’intérieur de sa coque. C’est un manège qu’elle fit pendant plus d’une heure.... La provision des matériaux étant rassemblée, la chenille ne songea plus qu’à les mettre en œuvre. Elle commença par filer sur un endroit de l’ouverture. Après y avoir mis une petite bande de toile trèslâche, la tète quittait les bords de l’ouverture, la chenille rentrait entièrement dans sa coque et la tête revenait chargée d’un petit grain de terre qu’elle engageait dans les fils de soie. Elle y engageait de suite deux ou trois, ou un plus grand nombre de grains, selon que la quantité des fils le permettait. Elle les y liait aussi avec d’autres fils, après quoi elle tirait des fils sur les bords d’un autre endroit. En parcourant ainsi tout le contour de l’ouverture et en portant et arrêtant des grains de terre dont les fils qui avaient été étendus les derniers, elle rendait le diamètre de l’ouverture de plus en plus petit, a
C’est en frappant avec sa tête que notre maçonne donnait à la paroi nouvelle la courbure qu’elle doit avoir. Il était intéressant de savoir comment, ne pouvant plus sortir sa tête, elle pourrait boucher l’orifice.
« Elle sut alors changer sa manœuvre. Lorsque l’ouverture fut réduite à un cercle de peu de lignes de diamètre, elle tira des fils d’un endroit du bord à un endroit opposé.... Ainsi l’ouverture fut tapissée d’une toile peu serrée.... Dès que cette toil,e fut finie, elle alla prendre un grain de terre (qu’elle avait mise en prévision), elle l’apporta contre la toile, et le poussant et le pressant, elle le fit passer au travers de ses mailles jusque sur la surface extérieure. Ainsi successivement toute la toile fut couverte de grains de terre.... Elle ne se contenta pas de rendre l’extérieur de cet endroit entièrement semblable à celui des autres; elle le fortifia entièrement, elle y ajouta successivement des couches de grain de terre jusqu’à ce qu’elle eût la solidité et l’épaisseur des autres endroits. »
La Phalène corticale, que Ton trouve sur les chênes, au mois de mai, est la chenille qui laisse mieux voir jusqu’à quel point ces petites bêtes portent l’industrie dans la construction de leur coque, tant pour le choix des matériaux, que pour la manière de les mettre en œuvre, ou les formes qu’elles savent leur donner. Réaumur vit un jour cette chenille posée sur une petite branche, au milieu de deux appendices membraneux triangulaires (fig. 131). C’était le commencement d’une coque. Chaque lame triangulaire était composée d’un grand nombre de petites plaques rectangulaires minces, prises de l’écorce même de la petite branche. La chenille détachait avec ses
dents une petite bande de l'écorce, et venait rappliquer, l’ajuster, avec une admir able précision, bord à bord, contre la
Fig. 131-132. Coque de la Phalène corticale.
lame déjà formée. Elle l’y fixait ensuite solidement, avec des fils de soie. Réaumur vit cette chenille travailler et élever ainsi chacune des grandes lames pendant plus d’une heure et demie.
« Quand on voit, dit notre observateur, un insecte qui, pour rebâtir une coque, commence par assembler une infinité de petits carreaux pour en composer deux lames plates et triangulaires; un insecte qui, pour arrivera une fin, prend des voies qui semblent si détournées, quoiqu’elles soient des plus commodes et des plus courtes pour y arriver, on est bien tenté de lui croire du génie; on le voit agir comme s’il en avait. »
LÉPIDOPTÈRES
Ces deux lames se transforment finalement en une véritable coque. La petite bête, qui est à la fois un architecte, un ébéniste et un tisserand, les travaille de manière à en faire un cornet ouvert qu'elle n a plus qu’à fermer. Réaumur appelle ce genre de cocon ou de coque, la coque en bateau.
Certaines chenilles tissent avec de la soie pure des coques de la même forme.
Pour terminer ce sujet, nous signalerons l'industrie de la Harpie du hêtre et celle d’une petite Tinèide , qui ronge l’orge emmagasiné dans nos greniers.
La Harpie du hêtre emploie pour construire sa coque le bois même de l’arbre sur lequel elle a vécu. Elle le mâche, et, le mêlant à un fluide glutineux que secrète sa bouche, elle le réduit en tine sorte de pâte, dont elle se sert ensuite pour en former une enveloppe polie, et d'une telle dureté que le couteau peut à peine l’entamer.
La Tinèide , dont nous avons à parler, tapisse l'intérieur d'un grain dont elle a dévoré le contenu, d’une couche de soie, et le divise ainsi en deux chambres distinctes : dins l’une de ces chambres elle doit se changer en nymphe; dans l’autre elle doit placer ses excréments.
Ainsi, notre petit et soigneux architecte construit sa maison de manière à y trouver tranquillité, propreté et commodité !
Quand les chenilles n’ont pas en leur pouvoir les matériaux qu'elles ont l’habitude d'employer , elles peuvent , comme des ouvriers d’élite, se contenter de ceux qui se trouvent à leur portée. Réaumur a nourri une larve qui formait son cocon avec des morceaux détachés du papier formant le vase qui lui servait de prison.
Quel état bizarre, quelle étrange situation vitale nous présente la chrysalide, être qui tient le milieu entre la chenille et le papillon I Combien elle ressemble peu à ce qu'elle était pré* cédemment et h ce qu’elle sera plus tard ! En apparence, c'est à peine un être vivant. Il ne prend, en effet, aucune nourriture et n’a aucun organe digestif.il ne peut ni marcher, ni se traîner, et parvenir à. peine à faire fléchir les jointures de ses anneaux.
La peau extérieure des chrysalides semble cartilagineuse ;
elle est ordinairement lisse, bien que quelques espèces soient pourvues de poils, semés sur leur corps.
On distingue aux chrysalides deux côtés opposés. L'un est celui du dos de l'insecte, l’autre est celui du ventre. Sur la partie antérieure de ce dernier (fig. 133), on aperçoit divers petits reliefs, formés et disposés comme les bandelettes des têtes des momies. Le côté du dos est uni et arrondi dans un grand nombre de chrysalides. Mais beaucoup d’autres ont sur la partie antérieure de ce même côté, tout le long des bords qui séparent les deux côtés ou les deux faces, de petites bosses, des éminences plus larges qu’épaisses qui se terminent en pointe aiguë (fig. 135).
Les chrysalides qui ont cette structure sont f!/ÿ0 dites angulaires : celles qui sont simplement arrondies ont été nommées fèves. Cette division k&i est très-naturelle, car les premières donnent JJ des papillons diurnes, et les secondes générale-
J irw ment des papillons nocturnes. La tête des J iJK. chrysalides anguleuses se termine quelquefois | ? / par deux parties angulaires qui s’écartent l’une de l’autre comme deux cornes (fig. 134). Dans Fig. i34. quelques autres cas, ces deux parties sont courangulaire d'où sort bées en forme de croissant. Ces appendices donie papillon diurne. nent quelquefois à la chrysalide l’aspect de certains masques de satyre, surtout si l’on remarque qu’une éminence placée au milieu du dos ressemble assez à un nez et que des petites cavités peuvent figurer des yeux (fig. 135).
Les couleurs des chrysalides angulaires sont faites pour attirer nos regards. Il en est de superbement vêtues; on dirait qu’elles sont couvertes de vêtements de soie et d’or. D’autres
ont seulement des taches dorées ou argentées,
sur le ventre ou sur le dos.
diurne. Cependant toutes les chrysalides n’ont pas
cet éclat remarquable et ces reflets métalliques. Il en est de
Fig. 133.
Chrysalide de chenille.
LÉPIDOPTÈRES. 203
vertes, de jaunes, de tachetées de noir. Généralement elles sont brunes.
Réaumur a montré que cette couleur dorée dont nous venons de parler, n’est pas due, comme on l’avait cru longtemps, à de l’or, mais à une petite membrane blanchâtre, placée sous la peau, et qui réfléchit la lumière à travers la mince peau extérieure, de manière à produire l'illusion d’optique qui donne à la robe de cette humble chenille les reflets dorés des vêtements d’une princesse en habit de gala. Tout ce qui reluit n'est pas or: c’est- ce que prouva littéralement Réaumur, dans le cas de nos chrysalides.
Ajoutons que la chrysalide reste ainsi superbement vêtue tant qu’elle conserve cet état, mais elle prend une couleur commune et terne dès que le papillon l’a quittée.
Les chrysalides de la seconde division ont reçu le nom de chrysalides coniques. Elles appartiennent aux Lépidoptères crépusculaires et nocturnes et aux Papillons de jour, dont les chenilles ont été nommées, à cause de leur forme courte et déprimée, chenilles cloportes. Elles ressemblent ordinairement à un corps ovale et arrondi à son extrémité antérieure, plus ou moins conique à son extrémité postérieure. Leur couleur est, en général, d’un brun marron uniforme.
Quel est le mystère qui s’accomplit dans le passage de la chrysalide à l’état de papillon? Ces grands changements de l’état de chenille à celui de chrysalide et de l’état de chrysalide à celui de papillon, se font avec tant de rapidité, que l’on a vu longtemps dans ces phénomènes de subites métamorphoses, semblables à celles que la mythologie raconte. On a cru aussi qu’il y avait dans ces changements d’état une sorte de résurrection.
Il n’y a ici ni métamorphose brusque, — nous allons le montrer, — ni résurrection. En effet, la chrysalide est un être vivant; elle manifeste même sa vitalité par des mouvements extérieurs. Sous la vieille peau d’une chenille qui va muer, sous l’enveloppe qui sera rejetée bientôt, les nouveaux téguments se préparent. Il n’y a donc là qu’un changement d’habit.
Quelques jours avant la mue, fendez la peau de la chenille, et vous trouverez déjà au-dessous la peau qui doit prendre
sa place. Si, quelques jours avant la transformation de la chenille en chrysalide, on ouvre cette chenille, on y découvre déjà des rudiments d'ailes et d’antennes. Si on se contente de regarder une chrysalide à l’extérieur seulement, on y distinguera sous la peau toutes les parties du papillon futur: les ailes, les jambes, les antennes, la trompe, etc. Seulement, ces parties sont pliées et empaquetées , de façon que la chrysalide n’en saurait faire aucun usage. Elle ne pourrait du reste s’en servir à cause de leur incomplet développement.
La figure 136 montre, d après Réaumur1, une chrysalide grossie et vue du côté du ventre, sur laquelle on découvre : a les ailes, b b les antennes, t la trompe.
Il est un moment où ces parties, pressées les unes contre les autres, et comme emmaillottées à la façon d’une momie, sont très-faciles à discerner, car elles sont pour ainsi dire à découvert. Ce moment est celui où la chrysalide vient de naître , lorsqu’elle vient de quitter sa dépouille de chenille.
La chrysalide qui vient de quitter cette dépouille, est encore molle et tendre. Son corps est tout mouillé d’une liqueur qui, se desséchant rapidement, devient opaque, se colore et prend la consistance d’une membrane. Il résulte de là que des parties qui ne se tenaient nullement ensemble lorsque la chrysalide a commencé à paraître au jour, se trouvent réunies plus tard, de sorte que ces parties qu’on a pu observer dans les premiers instants, à travers une couche de liqueur transparente, se dérobent ensuite sous une sorte de voile ou de manteau. Il faut donc saisir ce moment de la naissance de la chrysalide, pour la bien observer.
En observant la chrysalide avant que la liqueur qui imprègne son corps ait eu le temps de sécher, on reconnaît que cette chry-
J. Tome I, page 382, planche 26, fig. 6.
Chrysalide de Grande Tortue (Vanessa Polychloros).
grossie, vue du côté du ventre.
LÉPIDOPTÈRES
salide n’est autre chose qu’un papillon. On peut môme alors séparer les unes des autres toutes les parties extérieures qui appartiennent au papillon. On y reconnaît, en effet, la tête, qui est alors penchée sur la poitrine; les deuxyeux et les antennes (fig. 137), qui sont ramenées en devant comme deux rubans; les ailes également ramenées sur la poitrine, mais qui sont
Fig. 137. Chrysalide de Vanessa polychloros, dont on a écarté les différentes parties avant qu’elles soient collées ( a ailes, b antennes, t trompe).
écartées artificiellement dans le dessin que nous donnons d’après Réaumur 1 ; enfin, dans l’espace que les ailes laissent entre elles, les six jambes et la trompe du papillon.
En résumé la chrysalide, quand ePe approche de l’époque de l’éclosion, n’est qu’un papillon emmaillotté. Dès qu’il aura la force de se débarrasser de ses langes, le Papillon se délivrera de ces entraves. Il s’envolera, brillant et libre, faisant reluire au soleil ses ailes diaprées.
La durée de l’état de chrysalide est très-variable selon les espèces, selon la taille de la chrysalide, et surtout selon le degré de température. Généralement les petites espèces restent moins longtemps à attendre leur transformation que les grosses.