‹ Les insectesChapitre 25 sur 40 · Jn-18, 2° édition. Paris · texte numérisé non relu

Jn-18, 2° édition. Paris

Les Abeilles se servent encore du propolis pour un autre usage, qui mérite d'être mentionné.

Il arrive assez souvent que des ennemis pénètrent dans la ruche. Les Abeilles ne sont pas assez fortes pour jeter cet intrus hors du logis commun. Que font-elles? Dès qu’elles ont remarqué l’invasion de leur domicile, elles s’abattent sur l’impudent, et le tuent à coups d’aiguillons. Mais comment traîner au dehors l’animal défunt, qui est souvent fort lourd? tel est le cas de la limace. D’un autre côté, il y aurait danger à abandonner ce cadavre au milieu de la ruche.

Un empereur romain dfeait que le corps d’un ennemi tué sent toujours bon. Ce n’est pas l’avis de nos Abeilles. Elles savent que si l’on abandonnait ce cadavre dans la ruche, il l’empesterait, au grand danger de l'hygiène publique de l’endroit. Que faire donc de ce corps mort? On l’embaume. On le fait disparaître sous une enveloppe de propolis, qui le préserve de la putréfaction.

On prétend que l’art de l’embaumement fut pratiqué pour la première fois par les anciens Égyptiens. C’est une erreur. Les inventeurs de cet art sont les Abeilles.

Si, au lieu d’une limace, c’est un colimaçon que sa mauvaise étoile a conduit dans l’intérieur d’une ruche, le procédé est plus simple. Dès qu’il a reçu un seul coup d’aiguillon, le colimaçon se retire promptement sous le toit protecteur de sa maison ambulante. Tout aussitôt les Abeilles murent ou ferment l’ouverture de sa coquille avec du propolis. La coquille est ensuite cimentée, avec le môme propolis, au plancher de la ruche. La maison du pauvre Mollusque, devenue son tombeau, demeure ainsi au milieu de la ruche, comme une sorte d’édifice et de tumulus décoratif.

Quand les parois de la future ruche sont bien closes, les Abeilles jettent les fondements de leur nid.

Il n’était pas facile d’observer, comme on est parvenu à le faire, les détails des travaux des Abeilles. En effet, ces insectes, une fois dans leur ruche, ont une grande aversion pour la lumière. Si on les introduit dans une ruche vitrée, leur premier soin est d’en boucher les fenêtres, soit en les plâtrant avec du propolis, soit en formant, grâce à l’attroupement prémédité d’un bataillon

HYMÉNOPTÈRES

d’ouvrières, une sorte de rideau vivant. Pour les surprendre et pouvoir les observer à sa convenance, Huber construisit une ruche à feuillets , qui s’ouvrait à la manière d’un livre.

La figure 341, qui représente la ruche à feuillets dont on se sert quelquefois, donne une idée de la disposition qu’adopta

Fig. 341. Ruche à feuillets.

Huber pour pouvoir, à volonté, ouvrir la ruche et surprendre ses habitants.

Huber avait aussi recours dans certains cas à une cage de verre placée dans l’intérieur de la ruche, et que l’on pouvait aisément ramener à la lumière.

Grâce à ces procédés ingénieux, Huber put suivre les ouvrières dans toutes les phases diverses de leurs travaux.

Lorsque les Abeilles commencent à construire leur ruche, elles se divisent le travail. Un premier détachement est chargé de recueillir la cire, qui est la véritable pierre à bâtir de nos petits architectes.

On a cru pendant longtemps que la cire était purement et simplement le pollen des fleurs, élaboré dans l’estomac des Abeilles, puis dégorgé par la bouche. 11 était réservé à un paysan de la Lusace de reconnaître le premier la nature de

cette sécrétion. Cet observateur, qui n’appartenait à aucune académie, tout au plus et à son insu à l’Académie des Curieux de la nature , trouva les lamelles de cire engagées entre les arceaux inférieurs des anneaux de l’abdomen ou du ventre de l’Abeille ouvrière. La cire est donc un produit d’exsudation de l’insecte et non le simple pollen des fleurs recueilli.

De son côté, Huber a constaté que les Abeilles exclusivement nourries de pollen ne sécrètent pas de cire, et qu’au contraire elles en fournissent lorsqu’elles mangent des matières sucrées.

Il est facile d’apercevoir les petites plaques de cire en soulevant un peu les derniers anneaux du ventre de l’Abeille. La figure 342 représente une Abeille très-chargée de cette matière transparente et blanchâtre.

Fig. 342. Abeille vue à la loupe, au moment où les lames de cire se laissent apercevoir entre les anneaux de l’abdomen..

Les Abeilles ouvrières se suspendent à la voûte de la ruche, de manière à y former, avec la cire qu’elles sécrètent, comme des guirlandes, ou des festons entrelacés.

La première se cramponne au toit avec ses pattes de devant, la suivante s’accroche aux pattes postérieures de la première, et ainsi de suite, comme le montre la figure 343. Elles composent ainsi des chaînes, fixées par les deux bouts à la voûte, et qui servent de pont ou d’échelle aux Abeilles qui viennent se joindre à l’assemblée.

HYMÉNOPTÈRES

Il résulte, en fin de compte, de tout cela, une grappe qui pend jusqu’au bas de la ruche. Dans cette attitude, elles se tiennent d’abord immobiles, attendant que le miel déposé clans leur estomac se soit changé en cire. Bientôt Tune d’elles se détache du groupe dont elle fait partie. La cire est alors élaborée suffisamment dans ses organes. Elle prend avec ses pattes une des lamelles de cire engagées clans ses anneaux, la

Fig. 343. Grappes d'Abeilles.

triture avec ses mandibules, l’humecte de salive, et lui donne l’apparence d’un filament mou, qu’elle applique sur un point saillant de la voûte. A cette première assise, elle en ajoute de nouvelles, jusqu’à ce qu’elle ait épuisé sa provision de cire. Alors elle quitte sa place et retourne aux champs. Une autre ouvrière, une autre maçonne , comme on l’appelle quelquefois, lui succède et continue les fondations. Bientôt des blocs de cire

informes descendent au-dessous de la voûte. C’est dans ces

blocs que d’autres ouvrières creuseront, avec leurs mandibules, les premières cellules ou alvéoles .

Pendant ce temps, les ouvrières continuent à prolonger le mur de fondation , et à mesure que ces premières cellules se construisent, de nouvelles sont ébauchées. L’ouvrage avance avec une merveilleuse rapidité.

Chaque alvéole constitue un petit godet hexagonal, fermé, d’un côté seulement, par un fond pyramidal, résultant de la réunion de trois rhombes. Les gâteaux sont le résultat de l’adossement de deux couches d’alvéoles, disposées de telle sorte que le fond des uns devienne le fond des autres, la base de chaque cellule étant formée par la réunion de trois cellules opposées.

Les Abeilles commencent par façonner les rhombes qui formeront la base de l’alvéole; puis elles ajoutent successivement les six pans de mur qui doivent compléter le godet hexagonal. En même temps, d’au très .ouvrières attaquent la face opposée du gâteau, et y construisent des cellules adossées par leur fond aux cellules de la face antérieure.

Elles ne les finissent pas du premier coup. Les murs sont d’abord très-épais. De nouvelles ouvrières qui succèdent aux ébaucheuses s’occupent de limer et de raboter les cellules dégrossies et d’en réduire les parois à l’épaisseur voulue. Ce travail s’accomplit avec une incroyable célérité, car les Abeilles peuvent bâtir jusqu’à quatre mille alvéoles en vingt-quatre heures.

La forme hexagonale des cellules d’Abeilles a sa raison d’être. Elle tient à une question d’économie, que ces insectes ont résolue de la manière la plùs admirable.

« Quand on a bien vu, dit Réaumur *, la véritable figure de chaque alvéole, quand on a bien étudié leur arrangement, la géométrie semble avoir donné- le dessin de tout l’ouvrage et en avoir conduit l’exécution. On reconnait que tous'les avantages qui pouvaient y être souhaités s’y trouvent réunis. Les Abeilles paraissent avoir eu à résoudre un problème qui rassemble des conditions qui en eussent fait regarder la

1. Mémoires pour servir à Vhistoire des insectes, t. V, p. 379.

HYMÉNOPTÈRES

solution comme difficile à bien des géomètres. Ce problème peut être énoncé ainsi : une quantité de matière, de cire, étant donnée, en former des cellules égales et semblables, d’une capacité déterminée, mais la plus grande qu’il est possible par rapport à la quantité de matière qui y est employée, et des cellules tellement disposées quelles occupent dans la ruche le moins d’espace possible. Pour satisfaire à cette dernière condition, les cellules doivent se toucher de manière qu’il ne reste entre elles aucun espace angulaire, aucun vide à remplir. Les Abeilles y ont satisfait, et en même temps elles ont satisfait aux premières conditions en faisant des cellules qui sont des tuyaux à six pans égaux, des tuyaux hexagones.... On voit encore que tout ce que les Abeilles pouvaient faire de mieux pour ménager le terrain et la matière, était de composer léurs gâteaux de deux rangs d’alvéoles tournés vers des côtés opposés. »

Cette disposition leur permet, en effet, d'économiser la

Fig. 344. Alvéoles construits par les Abeilles.

moitié de la cire destinée à former les fonds. Elles ménagent, en outre, la matière, en faisant les pièces du fond et les parois

des tubes extrêmement minces ; les bords seuls des cellules sont fortifiés par un excès de cire.

C'est ainsi que l’Abeille a résolu un problème qui aurait embarrassé bien des architectes humains.

Les gâteaux, ou rayons à deux faces, descendent de la voûte de la ruche, en séries parallèles. Leur épaisseur est d’environ deux centimètres. Ils sont fixés au sommet par une espèce de pied en cire, et assujettis aux parois par de nombreuses attaches.

Les Abeilles circulent dans les interstices des gâteaux. Elles y réservent, en outre, des ouvertures circulaires, qui servent de portes de communication. La forme et la disposition générale de ces édifices sont d’ailleurs très-variées, suivant les circonstances. Les Abeilles s’accommodent toujours aux données du problème, c’est-à-dire à la nature de la ruche.

Dans toutes ces opérations, ces ^lmirables ouvrières font preuve d’un grand jugement. 11 est impossible, lorsqu’on lésa vues travailler, de les regarder comme de simples machines organisées, dont l’instinct serait le ressort moteur. On est forcé de leur accorder l’intelligence.

Les cellules des gâteaux sont de trois dimensions. Les petites sont destinées aux larves des ouvrières, les moyennes aux larves des mâles, et les grandes aux larves des reines (fig. 345).

Fig. 345. Alvéoles d’une ruche.

a, grands alvéoles destinés aux larves des reines. — 6, alvéoles moyens destinés aux larves des mâles. — c, petits alvéoles destinés aux larves des ouvrières.

Ces dernières, c’est-à-dire les cellules royales ,ne sont d’ordinaire qu’au nombre d’une vingtaine, dans une ruche qui en renferme vingt mille. Construites avec un mélange de cire et

HYMÉNOPTÈRES

de propolis, semblables à un dé arrondi, elles forment des tubes de 2 centimètres de long, guillochés à l’extérieur, et placés toujours verticalement, de manière à paraître détachés du gâteau.

Le poids d’une cellule royale équivaut à celui d’une centaine d’autres cellules. Les Abeilles n’épargnent rien pour la rendre commode et spacieuse; « c’est tout un Louvre, » dit Réaumur.

Mais, indépendamment de leur usage comme berceaux, les cellules servent encore de magasins à miel. Quelques-unes

Fig. 346. Intérieur d’une ruche.

reçoivent tour à tour ces deux destinations, mais un grand nombre sont réservées uniquement pour les provisions de miel et de pollen.

Le pollen est apporté, avons-nous déjà dit, sous forme de pelotes, dans les espèces de corbeilles que forment les jambes • postérieures. L’ouvrière qui Ta récolté, le pousse dans la cellule, en y entrant avec les jambes de derrière. Une autre arrive ensuite, et pétrit la masse, pour la faire bien tenir.

Quant au miel, l’Abeille l’apporte dans son premier estomac,

et le dégorge dans une des cellules destinées à le conserver. Cependant ce n’est pas toujours en portant son miel dans une cellule que l'ouvrière s'en défait. Souvent elle en trouve le débit en chemin.

a Quand elle rencontre, dit Réaumur1, de ses compagnes qui ont besoin de nourriture et qui n’ont pas eu le temps d’en aller chercher, elle s’arrête, elle redresse et étend sa trompe, afin que l’ouverture par laquelle le miel peut sortir se trouve un peu par delà des dents. Elle pousse du miel vers celte ouverture. Les autres mouches, qui savent bien que c’est là qu'il faut le prendre, y portent le bout de leur trompe et le sucent. La mouche qui n'a pas été arrêtée en chemin, se rend souvent aux ateliers des travailleuses, c’est-à-dire aux endroits où d’autres Abeilles sont occupées, soit à construire de nouvelles cellules, soit à polir et à border des cellules déjà faites ; elle leur offre du miel, comme pour empêcher qu’elles ne soient dans la nécessité de quitter leur travail pour en aller chercher. »

Le miel qui remplit les magasins est destiné à la consommation journalière. Il doit aussi servir de réserve pour l'époque où les plantes n'en fourniront plus. Les cellules en vidange sont ouvertes. Les ouvrières y puisent au besoin, surtout pendant les jours de pluie, qui les consignent au logis.

Mais les cellules qui contiennent le miel de réserve sont fermées. « Elles sont, dit Réaumur, comme autant de petits pots de confiture ou de sirop, qui ont chacun leur couvercle, et un couvercle bien solide. »

Ce couvercle, composé de cire, bouche hermétiquement les pots de réserve. 11 a pour but de maintenir le miel dans une certaine liquidité, en empêchant l'évaporation de l'eau qu’il renferme. 11 est à remarquer que le miel ne s'écoule pas des alvéoles ouverts, quoique leur position soit presque toujours horizontale. C’est qu’il a toujours dans les parois de ces tubes étroits des points d'attache suffisants pour le retenir, et qu’en outre la dernière couche présente toujours une consistance plus grande que le liquide intérieur, sur lequel elle forme une ‘espèce de croûte.

Quand la récolte a été abondante, on trouve dans chaque ruche plusieurs gâteaux de cellules bouchées, véritables gre-

Page 1