Mémoires pour servir à l'histoire des insectes, tome III
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extérieure forme une voûte close de toutes parts, au-dessous de laquelle l’insecte se trouve placé à sec.
Dans cette cellule voûtée, la nymphe se défait peu à peu de sa peau, qui se fend d’abord sur la tête, puis sur le thorax. Cette ouverture lui suffit pour se tirer entièrement hors de son enveloppe.
C’est dans le mois de septembre que ces insectes sont particulièrement abondants. Alors les arbres et les plantes en sont chargés. Quelquefois l’écume dégoutte, comme une sorte de petite pluie, des branches qui en sont couvertes.
Vers l’automne, les femelles ont le ventre rempli d’œufs. Elles sont alors si pesantes, qu’elles peuvent à peine sauter ou voler. Les mêles, au contraire, font des bonds prodigieux : ils s’élancent quelquefois à la distance de deux mètres. Ils sont très-difficiles à surprendre, et encore plus difficiles à retrouver quand on les a laissés s’échapper. Aussi Swammerdam appellet-il ces insectes des Sauterelles-Puces, parce qu’ils sautent à la manière des puces.
Tout ce que nous venons de dire se rapporte à YAphrophore écumeuse (fig. 92), insecte commun dans toute l’Europe, et que Geoffroy nomme la Cigale bedeaude.
ce Elle est d’une couleur brune, dit Geoffroy, souvent un peu verdâtre. Sa tête, son corselet et ses étuis sont finement pointillés. Sur ces derniers, on voit deux taches blanches, oblongueset transverses interrompues. Le dessous de l’insecte est d’un brun clair *. »
Nous signalerons, comme se rattachant au groupe qui nous Occupe, un insecte nuisible, le Jassus clevastans, qui, depuis 1844, paraît s’être fixé dans la commune de Saint-Paul (département des Basses-Alpes). Il suce les feuilles et la tige des céréales, qui ne tardent pas à se dessécher. On trouve cet insecte, même en hiver, sur les jeunes blés, mais surtout au printemps. D’après M. Guérin-Méneville, sa tête est jaune d’ocre, avec le vertex marqué de taches noires; le front jaune,
Fig. 92.
Aphrophore mâle sautant.
1. Histoire abrégée des insectes , dans Laquelle ces animaux sont rangés dans un ordre méthodique. In-4°, an VII de la République, tome I, page 416.
allongé, rayé de noir, comme les pattes. Les élytres sont couleur de paille et tachetées de brun. Les ailes sont transparentes et un peu enfumées à l’extrémité. Cet insecte redoutable, qui n’a que deux millimètres et demi de longueur, saute et s’envole à l’approche de l’homme.
Dans les parties humides des bois de la plus grande partie de l’Europe, particulièrement sur les hautes tiges des fougères,
Fig. 93. Membraces (grossies).
1. Hypsauchénie baliste. — 2. Membrace feuillée. — 3. Centrote cornu. — 4. Umbonie épineuse. — 5. Bocydie globulaire. — 6. Cyphonie fourchue.
sur les asclépiades et les chardons, on voit sauter, avec une singulière vigueur, un petit insecte brunâtre, dont la forme bizarre avait frappé Geoffroy, le vieil et rude historien des insectes des environs de Paris.
Geoffroy appelle cet insecte le Petit Diable.
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<i Le Pelit Diable , dit-il, est d’une couleur brune, noirâtre et obscure. Sa tête est écrasée, peu saillante, et comme courbée en dessous. Son corselet, qui est assez large, a deux cornes aiguës qui se terminent en pointes assez longues sur les côtés. Sur le milieu du corselet est une crête qui, se prolongeant en une espèce de corne sinuée et tortue, va se terminer en pointe fort aigue, un quart ayant l’extrémité des étuis. Ceux-ci sont obscurs, veinés de brun, et les ailes, plus courtes que les étuis, sont assez transparentes. Il saute très-bien, et il n’est pas aisé de le prendre1. »
Le Petit Diable de Geoffroy est le Centrote cornu des naturalistes modernes. Cette curieuse bestiole appartient au type, si étrange et si remarquable , des Membraces dont le corselet affecte les formes les plus bizarres et les plus variées, comme on peut le voir sur la ligure 93, qui représente avéc un certain grossissement le corps de tous ces petits insectes.
Presque tous ces singuliers Hémiptères habitent la Guyane, le Brésil et les îles de la Floride.
Nous allons entrer actuellement dans l’examen d’un groupe, des plus intéressants à étudier sous divers points de vue, le groupe des Pucerons.
Ces insectes ont attiré depuis longtemps l'attention des observateurs. Ils sont si abondants en France, que tous nos lecteurs les ont vus. 11 est peu de plantes, dans nos champs ou nos jardins, qui ne nourrissent quelque espèce de Puceron. Combien de fois n’hésite-t-on pas à cueillir une rose ou une fleur de chèvrefeuille, de peur de toucher à Pilote, si peu attrayant, de ces charmantes fleurs?
Fig. 94, 95. Pucerons ailés (grossis).
Pendant tout l’été, on voit sur les branches, sur les feuilles, mais principalement sur les jeunes pousses du rosier, de
1. Histoire abrégée des insectes , dans laquelle ces animaux sont ranges dans un ordre méthodique. In-4°, an VII de la République, tonie I, page 423.
grandes sociétés de Pucerons verts, qui sont occupés à sucer la sève de l’arbuste.
Il est des Pucerons pourvus d’ailes (fig. 94, 95) et d’autres qui sont sans ailes (fig. 96, 97).
Ces derniers sont les plus grands : ils ont une ligne et
demie de longueur. Ils sont entièrement verts, sauf deux parties, dont nous parlerons dans un instant. Leur tête est petite, et garnie de deux yeux bruns. Le corps est ovale. La peau est lisse et tendue. Les antennes, très-longues et très-déliées, surpassent presque la longueur du corps. Les six pattes sont longues et grêles. Le pied, terminé par deux crochets, est court. A la partie supérieure du corps, se voient deux sortes de petites cornes, cylindriques, terminées au sommet par un petit bouton. Les antennes et ces cornes sont noires.
Ces Pucerons non ailés font continuellement des petits.
Les Pucerons ailés sont de même grosseur, mais d’un vert obscur, mêlé de noir. Leurs ailes sont transparentes, les supérieures une fois plus longues que le corps. Les jeunes pousses du sureau sont souvent couvertes de Pucerons noirs , ou d’un noir verdâtre, tout autour de leur circonférence, sur une longueur qui peut atteindre un pied à un pied et demi. Les Pucerons se touchent l’un l’autre, et quelquefois môme sont disposés sur deux couches superposées et tout à fait noires.
Si on les observe sans agiter la plante, ils paraissent tranquilles et dans l’inaction. Cependant ils lirent alors de la plante la nourriture qui leur est convenable, lis percent avec la pointe de leur trompe l’épiderme des feuilles ou des tiges et ils en tirent une liqueur nutritive.
Mais cette occupation est propre aux Pucerons qui marchent sur le tissu même de la plante. Ceux qui, en raison de l’énorme
Fig. 96, 97. Pucerons sans ailes (grossis).
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agglomération de ces insectes sur le végétal, marchent, non sur la branche, mais sur un véritable plancher d’autres Pucerons, ne peuvent sucer la sève de la plante. Ils ne travaillent qu’à conserver et à multiplier leur espèce.
Réaumur a vu souvent ces derniers, reconnaissables à leur grande taille, donner naissance à des petits Pucerons, qui sortaient tout vivants de leur mère.
Dès qu’il est né, le petit Puceron suit la file de ses ancêtres, alignés à l'entour dune branche, par exemple. Il se dirige, soit en montant, soit en descendant, jusqu’à ce qu’il soit arrivé à un bout, et prend place, comme un capucin de carte, de manière que sa tête soit derrière le Puceron qui le précède. Là, il enfonce sa trompe dans le tissu végétal, et se met à en aspirer la sève.
Si petite que soit la trompe des Pucerons, dès qu'il existe des milliers de ces petits êtres fixés.contre la tige ou les feuilles d'une plante, il est évident que ces parties doivent en souffrir. Aussi le Puceron est-il un des plus terribles ennemis de nos produits agricoles et horticoles, et la liste exacte des ravages qu’il occasionne serait vraiment interminable. Nous nous bornerons à quelques exemples.
Depuis plusieurs années, le Puceron du tilleul attaque gravement les tilleuls des promenades publiques de Paris. Le Puceron du pêcher produit la cloque des feuilles de cet arbre. C’est à ce même et pullulant petit parasite que sont dues, dans un grand nombre de cas, les contournements des feuilles et des jeunes pousses des arbres de toute essence.
Ces insatiables déprédateurs déterminent quelquefois une altération plus remarquable encore. Sur les feuilles des ormes, on voit souvent des vessies, rondes et roses comme des pommes d'api. Si l’on ouvre ces vessies, on les trouve habitées par un peuple de Pucerons.
Sur le peuplier noir naissent des galles de différentes espèces. Il en est qui partent des pétioles des feuilles, et d’autres des jeunes tiges. Elles sont arrondies, oblongues, cornues, tournées en spirale. D’autres galles se développent sur la feuille même. Elles sont toutes habitées par des Pucerons, et ces Pucerons diffèrent de ceux dont nous avons donné la description
plus haut, en ce que l'extrémité de leur abdomen ne présente pas les deux cornes remarquables sur lesquelles nous aurons plus tard à appeler l'attention. Leur corps est ordinairement recouvert d’un duvet long et épais.
L’espèce la plus tristement célèbre du genre qui nous occupe, est le Puceron du Pommier ( Myzoxylus mali), ou Puceron lanigère , qui ravage les pommiers.
Cet insecte est d’un brun roux foncé, avec le dessus de l’abdomen recouvert d’un duvet très-long et très-blanc. Il a été signalé pour la première fois en Angleterre en 1789, et dans le département des Côtes-du-Nord en 1812. En 1818, on le trouva à Paris, dans le jardin de l’École de Pharmacie. Il s’était répandu en 1822 dans les départements de la Seine, de là Somme et de l’Aisne. En 1827, on signalait sa présence en Belgique.
Le Miyzoxyle du Pommier , selon M. Blot, ne peut vivre que sur cet arbre. Transplanté sur d’autres, il y périt bientôt. 11 n’ûttaque point les fleurs, les fruits ni les feuilles; mais il se fixe sur l’écorce, à la partie inférieure du tronc, d’où il se propage jusqu’aux racines, au bas des greffes et surtout sous leur poupée. Il aime encore à se loger dans les plaies du tronc et des grosses branches. Mais partout il recherche l’exposition du midi et fuit celle du nord, il n’est pas agile, marche fort peu, et sa rapide propagation dfun lieu à un autre ne peut guère s’expliquer que par la facilité avec laquelle le vent peut transporter un si petit insecte, dont la légèreté est encore favorisée par le duvet qui le recouvre.
Le Puceron lanigère rend le bois noueux, sec, dur, cassant, et amène rapidement tous les symptômes qui caractérisent la vieillesse et la décrépitude des arbres.
M. Blot conseille les moyens suivants pour préserver les pommiers de l’envahissement du Puceron lanigère : N’employer pour les semis que des graines de pommes amères; — ne donner aux pépinières et aux plants que l’abri rigoureusement nécessaire ; éviter pour leur emplacement les terrains trop bas et trop humides ; — favoriser la circulation de l’air et là dessiccation du terrain ; — entourer le pied de chaque pommier avec un mélange de suie ou de tabac et de sable fin.
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Quant à la manière de débarrasser un arbre, une fois envahi par ce Puceron, la plus simple c’est de frotter le tronc et les branches, pour écraser les insectes, ou d’employer une brosse ou un balai..
Nous avons parlé plus. haut de la reproduction des Pucerons, mais sans entrer dans aucun détail particulier. C’est ici le lieu d’aborder cette question, l’une des plus intéressantes de l’histoire naturelle.
C’est à l’époque où Réaumur écrivait son immortelle Histoire des Insectes , c’est au temps où Tremblay publiait ses admirables recherches sur l’Hydre d’eau douce, dont nous avons raconté, dans notre ouvrage sur les Zoophytes et Mollusques , la prodigieuse vitalité, qu’un autre naturaliste venait étonner le monde savant par ses expériences sur la reproduction des Pucerons.
Ce naturaliste, dont le nom vivra tout autant que ceux des Réaumur et des Tremblay, c’est Charles Bonnet, de Genève.
Charles Bonnet a fait la découverte extraordinaire que des Pucerons peuvent se reproduire et se multiplier sans accouplement. Lorsqu’un individu est abandonné à lui-même, il produit une série de générations semblables à lui. Nous allons rapporter les curieuses expériences du naturaliste genevois.
Charles Bonnet plaça dans un pot à fleurs de jardin, garni de terre, une fiole pleine d’eau, et fit entrer dans cette fiole une petite branche de fusain, pourvue seulement de cinq à six feuilles, et qui étaient parfaitement exemptes de tout insecte. Sur une de ces feuilles, il posa un Puceron du fusain qui venait de naître sous ses yeux, d’une mère dépourvue d’ailes. 11 couvrit enfin la petite branche d’un vase de verre, dont les bords s’appliquaient exactement contre la surface de. la terre du pot à fleurs.
Moyennant ces précautions, Ch. Bonnet était assuré de pouvoir renfermer et observer son prisonnier tout à son aise. Il pouvait le tenir sous ses yeux et sous sa main, avec plus de certitude et de sécurité que ne le fut la mythologique üanaë, enfermée, par l’ordre d’Acrisius, dans une tour d’airain.
Ce fut le 20 mai 1740 que Ch. Bonnet emprisonna ainsi, dès sa naissance, le jeune Puceron qui venait d’ouvrir les yeux à
la lumière. Nous laisserons maintenant parler l'auteur de cette expérience intéressante.
« J’eus soin, dit Ch. Bonnet, de tenir un journal exact de la vie de mon Puceron. J’y notai jusqu’à ses moindres mouvements, aucune de ses démarches ne me parut indifférente. Non- seulement je l’observai tous les jours d’heure en heure, à commencer ordinairement dès quatre à cinq heures du matin et ne discontinuant guère que vers les neuf ou dix heures du soir; mais même j’y regardais plusieurs fois dans la même heure, et toujours à la loupe, pour rendre l’observation plus exacte et m’instruire des actions les plus secrètes de notre petit solitaire. Mais si cette application continuelle me coûta quelques peines et me gêna un peu, en revanche j’eus de quoi m’applaudir de m’y être assujetti.... Mon Puceron changea de peau quatre fois; le vingt-troisième sur le soir; le vingt-sixième à deux heures après-midi ; le vingt-neuvième à sept heures du matin; et le trente et unième sur les sept heures du soir...; délivré heureusement des quatre maladies par lesquelles il devait passer, il était enfin arrivé au terme où j’avais tâché de l’amener par mes soins. Il était devenu un Puceron parfait, Dès le premier de juin, environ les sept heures du soir, je vis avec un grand contentement qu’il était accouché, et dès lors je crois devoir lui donner le nom de Puceronne. Depuis ce jour jusqu’au vingt inclusivement, elle fit quatre-vingt-quinze petits, tousbien vivants, et la plupart venus au monde sous mes yeux1. »
Charles Bonnet fit bientôt d’autres expériences sur les Pucerons du sureau, afin de s’assurer si des générations de Pucerons, élevées successivement en solitude, conservent la même propriété de procréer leurs semblables, sans accouplement.
« Le 12 juillet, dit-il, sur les trois heures après midi, je renfermai un Puceron de sureau qui venait de naître sous mes yeux. Le 20 du même mois, à six heures du matin, il avait déjà fait trois petits. Mais j’attendis jusqu’au 22 vers midi à renfermer un Puceron de la deuxième génération, parce que je ne pus parvenir plus tôt à être présent à la naissance d’un de ceux dont accoucha cette mère que j’avais condamnée à vivre dans la solitude. J’usai toujours dans la suite de la même précaution : je ne renfermai que des Pucerons venus au jour sous mes yeux. Une troisième génération commença le 1er août; ce fut ce jour -là qu’accoucha le Puceron qui avait été enfermé le 22 juillet. Le 4 du mois d’août, environ une heure après midi, je mis en solitude un Puceron de cette troisième génération. Le 9 du même mois, à six heures du soir, une quatrième génération due à ce dernier avait déjà vu le jour : il avait
1. Traité cTinsectologie , ou Observations sur les Pucerons;. Ire partie, in-18 , Paris, 1745, pages 28-38.
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donné naissance à quatre petits. Le même jour, vers minuit, tout commerce avec ceux de son espèce fut interdit à un Puceron de la quatrième génération né à cette heure. Le 18, entre six et sept heures du matin, je trouvai ce dernier en compagnie de quatre petits qu’il avait mis au jour ' . d
Fig. 98. Charles Bonnet.
Ici, le manque de nourriture détermina la mort du Puceron isolé de la cinquième génération, et l’expérience fut close. Bonnet mit ensuite en expérience les Pucerons du plantain.
1. Traité d'insectologie, ou Observations sur les Pucerons; I,e partie, in-18, Paris, 1745, pages 67-69.
II les suivit pendant cinq générations consécutives, et dans une nouvelle expérience il put suivre dix générations se succédant sans interruption, dans l'espace de trois mois.
Après avoir constaté les faits extraordinaires, qu'il nous raconte avec une simplicité et une bonhomie parfaites, Charles Bonnet, examinant à la fin de la belle saison des Pucerons ailés du chêne, put assister à leurs noces. Il conserva avec grand soin les femelles, et ne vit pas, sans un profond étonnement, qu'elles donnaient naissance, non à des petits vivants, comme cela avait été le cas dans ses premières expériences, mais à des œufs d’une couleur rougeâtre qui étaient collés et attachés, les uns à côté des autres sur la tige de la plante.
Peu de temps après, cet illustre observateur put se convaincre que les Pucerons du chêne dont il avait vu les noces à l'automne, pouvaient présenter d’ailleurs les mêmes phénomènes de propagation solitaire et vivipare, déjà si souvent constatés par lui.
Enfin de nouvelles observations lui permirent de mettre hors de doute l'enchaînement de ces faits en apparence contradictoires.
Il reconnut que, pendant toute la belle saison, les Pucerons se reproduisent isolément et mettentau monde des petits vivants, mais que vers l’automne ces animaux, rentrant dans les conditions ordinaires, se propagent par des œufs, dont le développement exige le concours d’un père et d’une mère. Ces œufs éclosent au printemps et il n'en sort que des individus vivipares. A l'automne se montrent des mâles et des femelles, et à partir de ce moment l’oviparité reparaît.
Ces faits si curieux, vus et constatés, il y a plus d’un siècle, ont été vérifiés plusieurs fois depuis cette époque.
En 1866, M. Balbiani a avancé que les Pucerons sont porteurs des deux sexes, ce qui expliquerait les faits observés par Charles Bonnet. Mais les preuves anatomiques invoquées par M. Balbiani sont loin d'établir l’existence de cette dualité sexuelle chez les Pucerons.
Les observations de Charles Bonnet produisirent chez les nauralistes un étonnement profond, et, sous ce point de
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vup, l’année 1743 peut être considérée comme une année mémorable.
Le simple exposé de quelques expériences de Charles Bonnet que nous avons citées, a suffi pour montrer combien la multiplication est rapide chez les Pucerons, line seule femelle donne ordinairement 90 jeunes individus. A la seconde génération, ces 90 en auront donné 8100. Ceux-ci donneront une troisième génération, qui sera de 729 000 individus. 'Ceux-ci à leur tour devront en fournir 65 610 000. La cinquième génération étant de 590 490 000 individus, donnera une progéniture de 53142 100000 individus. À la septième, nous aurons ainsi 4 782 789 000 000, et la huitième donnera 441 461 010 000 000. Ce nombre- immense peut s’élever bien plus haut quand il y a onze générations dans l’espace d’une année.
Heureusement, beaucoup d’insectes carnassiers font une rude guerre aux Pucerons, et en détruisent des masses énormes. Ils opposent ainsi une digue salutaire au débordement de leur multiplication.
Pour montrer avec quelle prodigieuse abondance doit se faire la reproduction de ces petits et redoutables parasites , nous rapporterons un fait qui a été signalé par M. Morren, professeur à l’université de Liège.
L’hiver de 183 3 à 1834 avait été extrêmement chaud et sec; des mois entiers s’étaient passés sans pluie. Un savant bien connu, Van Mons, avait prédit dès le 12 mai que tous les légumes seraient dévorés par les Pucerons.
En effet, le 28 septembre 1834, au moment où l’épidémie du choléra venait de commencer à étendre ses ravages en Belgique, tout à coup une nuée de Pucerons se montra entre Bruges et Gand. On les vit le lendemain, à Gand, voltiger par troupes, en telle quantité, que la lumière du jour en était obscurcie. En se plaçant sur les remparts, on ne pouvait plus distinguer les murs des maisons de la ville, tant ils en étaient couverts. Toute la route d’Anvers h Gand était noircie de leurs innombrables légions. Partout on les avait vus apparaître subitement. Il fallait se couvrir les yeux de lunettes et le visage de mouchoirs, pour se préserver;du chatouillement pénible et désagréable qu’occasionnaient leurs six pattes. La marche de ces insectes était
interrompue par des montagnes, des collines, des ondulations de terrain même peu élevées, mais suffisantes pour influer sur le vent. M. Morren pense que ces Pucerons arrivaient de fort loin, et qu’ils étaient venus en Belgique du côté de la mer.
Quelle que soit l’explication du phénomène, il établit suffisamment la prodigieuse multiplication de ces petits insectes.
Il est un dernier trait, et sans nul doute le plus curieux de Thistoire des Pucerons, qu’il nous reste à signaler à l’attention curieuse du lecteur : il s’agit des rapports qui s’établissent entre les Pucerons et les Fourmis.
Il n’est personne qui n’ait vu courir et s’arrêter des Fourmis dans tous les lieux où des Pucerons sont réunis en grand nombre.
Les Fourmis sont-elles simplement les amies des Pucerons, comme le croyaient les anciens? Ou bien leurs visites ontelles quelque but intéressé.
Linné, Bonnet, Pierre Huber eurent la pensée que les Fourmis ne venaient pas pour rien trouver ces insectes, leurs congénères, et qu’elles avaient quelque chose à leur demander.
Mais qu’avaient-elles donc à demander aux Pucerons? C’est à Pierre ’Huber que l’on doit cette découverte. Ce naturaliste a fait sur les rapports des Pucerons et des Fourmis les plus jolies observations du monde. Elles sont rapportées dans un chapitre de son admirable ouvrage, intitulé: Recherches sur les mœurs des Fourmis indigènes .
Les Pucerons portent, comme nous l’avons dit, à l’extrémité de leur abdomen , deux petits tubes mobiles. Ces appendices extérieurs sont, l’un et l’autre, en communication avec une petite glande qui fournit un liquide sucré. Quand on observe avec quelque soin des Pucerons attachés à la tige d’une plante, on voit suinter une petite gouttelette sirupeuse de l’extrémité de ces tubes.
M. Morren, qui a fait d’intéressantes observations sur l’anatomie et sur la génération des Pucerons, dit qu’ayant enfermé des femelles dans des bocaux de verre, pour observer leur accouchement, il vit les petits venir, peu de temps après leur naissance, sucer le suc doux et mielleux qui sortait des petits tubes de l’abdomen des mères. Cette sécrétion paraît donc des-
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tinée à servir à la nourriture des jeunes Pucerons, dans les premiers moments de leur existence, avant qu’ils aient pu commencer à se nourrir des sucs végétaux. Le liquide sucré fourni par la mère serait une sorte de lait destiné à la nourriture du jeune animal.
Ceci étant posé, écoutez bien la suite.
Dans tous -les lieux où les Pucerons sont réunis en grand nombre, il est facile de constater le goût excessif que les Fourmis ont pour la liqueur sucrée destinée à l'allaitement des petits Pucerons. Mais comment les Fourmis s’y prennent-elles pour que les Pucerons consentent à se laisser traire, pour ainsi dire, par leur visiteuse indiscrète? Nous allons laisser h Pierre Huber le soin de nous apprendre comment s’établissent les rapports, les liaisons d’amitié entre ces deux types d’insectes.
« On avait déjà, observé, dit le célèbre observateur, que les Fourmis attendaient le moment où les Pucerons faisaient sortir de leur ventre cette manne précieuse et. qu’elles savaient la saisir aussitôt. Mais j’ai découvert que c’était là le moindre de leurs talents et qu'elles savaient encore se faire servir à volonté : voici en quoi cousisto leur secret.
a Une branche de chardon était couverte de Fourmis brunes et de Pucerons : j’observai quelque temps ces derniers, pour saisir, s’il était possible, l’instant où ils faisaient sortir de leur corps cette sécrétion; mais je remarquai qu’elle ne sortait que très-rarement d’elle-même et que les Pucerons éloignés des Fourmis la lançaient au loin au moyen d’un mouvement qui ressemble à une espèce de ruade.
a Comment se faisait-il donc que les Fourmis errantes sur les rameaux eussent presque toutes des ventres remarquables, par leur volume et remplis évidemment d’une liqueur? C’est ce que j’appris en suivant de'près une seule Fourmi dont je vais décrire exactement les procédés. Je la vois d’abord passer sans s’arrêter sur quelques Pucerons que cela ne dérange point, mais elle se fixe bientôt auprès d’un des plus petits : elle semble le flatter avec ses antennes en touchant l’extrémité de son ventre alternativement de l’une et de l’autre avec un mouvement très- vif. Je vois avec surprise la liqueur sortir hors du corps du Puceron et la Fourmi saisir aussitôt la gouttelette qu’elle fait passer dans sa bouche. Ses antennes se reportent ensuite sur un Puceron beaucoup plus gros que le premier : celui-ci, caressé de la même manière, fait sortir le fluide nourricier en plus grande dose. La Fourmi s’avance pour s’en emparer. Elle passe à un troisième qu’elle amadoue comme les précédents en lui donnant plusieurs petits coups d’antennes auprès de l’extrémité
postérieure de son corps; la liqueur sort à l’instant et la Fourmi la recueille....
a II ne faut qu’un petit nombre de ces repas pour rassasier une Fourmi.
« Il ne paraît point que ce soit par importunité que ces insectes obtiennent des Pucerons leur nourriture.
« Le voisinage des Fourmis est agréable aux Pucerons, puisque ceux qui pourraient se soustraire à leurs visites (Pucerons ailés) préfèrent demeurer au milieu d’elles et leur prodiguer le superflu de leur nourriture 1 * .
Ce cju'on vient de dire se rapporte non-seulement à la Fourmi brune, mais à la Fourmi fauve, à la noire cendrée, à la fuligineuse, à bien d'autres encore.
La Fourmi rouge est d’une singulière habileté à saisir la gouttelette que lui abandonne le Puceron. Selon Pierre Iiuber, elle emploie ses antennes, dont l’extrémité est un peu renflée, pour porter cette gouttelette à sa bouche, et elle l’y fait entrer en la pressant tour à tour, en se servant de l’une et de l’autre antenne, comme de véritables doigts.
La plupart des Fourmis vont trouver les Pucerons sur les plantes mêmes où ils ont l’habitude de se fixer, sur les plus basses herbes, comme au sommet des grands arbres. 11 en est pourtant qui ne sortent pas de leur demeure, qui ne sont jamais en chasse. Ce sont de petites Fourmis, d’un jaune pale, un peu transparentes et recouvertes de poils, qui sont extrêmement multipliées dans nos prés et dans nos vergers. Ces êtres souterrains sont ruineux pour l’agriculteur.
Pierre Huber se demandait souvent comment subsistent ces Fourmis, de quels aliments elles peuvent s’approvisionner, sans sortir de leur habitation ténébreuse. Ayant un jour retourné la terre dont leur habitation est composée, pour découvrir si quelque provision s’y trouvait renfermée, il n’y trouva que des Pucerons. La plupart étaient fixés aux racines des arbres qui pendaient de la voûte du nid souterrain ; d’autres erraient au milieu des Fourmis4. Celles-ci s’y prenaient d’ailleurs comme à l’ordinaire pour traire leurs complaisantes nourrices, et toujours avec le même succès.
1. Recherches sur les mœurs des fourmis indigènes / In-8Ü, Paris, 1810,
pages 181-183.
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Pour vérifier sa découverte, Pierre Huber fouilla dans un grand nombre de nids de Fourmis jaunes, et il y trouva toujours des Pucerons.
Afin d'étudier les rapports qui devaient exister entre ces insecteSj il enferma des Fourmis avec leurs amis, les Pucerons, dans une boite vitrée, en plaçant au fond de la boîte, de la terre, mêlée aux racines de quelques plantes, dont les branches végétaient au dehors. Il arrosait de temps en temps la fourmilière. De cette façon, animaux et plantes trouvaient dans son appareil une nourriture suffisante. Voici alors ce qu'il observa :
a Les Fourmis ne cherchaient point à s’échapper. Elles semblaient n’avoir rien à désirer. Elles soignaient leurs larves et leurs femelles avec la même affection que dans leurs véritables nids, elles avaient grand soin des Pucerons et ne leur faisaient jamais de mal. Ceux-ci ne paraissaient point les craindre; ils se laissaient transporter d’une place à une autre, et lorsqu’ils étaient déposés, ils demeuraient dans l’endroit choisi par leurs gardiennes ; lorsque les Fourmis voulaient les déplacer, elles commençaient par les caresser avec leurs antennes comme pour les engager à abandonner leurs racines ou à retirer leur trompe de la cavité dans laquelle elle était insérée, ensuite elles les prenaient doucement pardessus ou par-dessous le ventre avec leurs dents et les emportaient avec le même soin qu’elles auraient donné aux larves de leur espèce. J’ai vu la même Fourmi prendre successivement trois Pucerons plus gros qu’elle et les transporter dans un endroit obscur.
« .... Cependant les Fourmis n’emploient pas toujours les voies de la douceur avec eux ; quand elles craignent qu’ils ne leur soient enlevés par celles d’une- autre espèce et vivant près de leur habitation, ou lorsqu’on découvre trop brusquement le gazon sous lequel ils sont cachés, elles les prennent à la bâte et les emportent au fond des souterrains. J’ai vu les Fourmis de deux nids se disputer leurs’Pucerons : quand celles de l’un pouvaient entrer chez les autres, elles les dérobaient aux véritables possesseurs, et souvent ceux-ci s’en emparaient h leur tour; car les Fourmis connaissent tout le prix de ces petits animaux qui semblent leur être destinés : c’est leur trésor; une fourmilière est plus ou moins riche selon qu’elle a plus ou moins de Pucerons; c’est leur bétail, ce sont leurs vaches et leurs chèvres : on n’eùt pas deviné que les Fourmis fussent des peuples pasteurs * ! »
Les Pucerons qui servent ainsi de garde-manger à la colonie de Fourmis, sont-ils venus se loger d'eux-mêmes, et volontaire-