APIS. — MÈRES ARTIFICIELLES, OUVRIERES FERTILES
Les merveilleuses propriétés de la gelée prolifique sont surtout évidentes dans la production des mères artificielles. Quand une ruche perd par accident sa mère féconde, et que les ouvrières ne voient pas de mère près d’éclore, elles prennent la résolution de transformer une ouvrière en mère de sauveté, comme l'a découvert Schirach (1), en faisant cesser l'atrophie de ses organes reproducteurs. A ceteffet, une larve d’ouvrière étant choisie, elles sacrifient trois des alvéoles qui en tourent celle contenant le ver préféré, et retirent de celles-ci les larve et la bouillie. Elles élèvent tout autour de lui une cloison de cire cylindrique, de manière à le placer dans un vaste tube à fond rhonboïdal, situé dans un gâteau.
Dans les deux derniers jours des cinq de la vie de larve nourrie, les ouvrières allongent la cellule, en y soudant à angle droit et vers le bas, une pyramide de cire empruntée aux cellules de dessous. La larve tourne sans cesse en spirale pour saisir la bouillie prolifique que les ouvrières lui fournissent en abondance, et dont elles font une sorte de cordon autour de son corps ; une Abeille a toujours sa tête dans la cellule, occupée à alimenter le ver qui doit devenir une mère nouvelle. Puis la cellule de sauveté, sans cesse prolongée à mesure que la larve grandit, est clôturée à la cire. La première mère éclose cherche aussitôt à tuer ses rivales à mesure de leur sortie. Si l'on est en temps d’essaimage, les ouvrières ne laissent sortir qu'une seule mère de sauveté, et retiennent les autres prisonnières, en renforçant leur berceau de cire, ne leur laissant prendre la liberté qu'au moment d'un nouvel essaimage.
Huber admet que c’est encore à l'influence de la gelée prolifique que sont dues les ouvrières fertiles ou petites reines. Ce sont elles qui produisent le couvain de bourdons qu'on voit souvent en août, dans les ruchées qui ont perdu leur mère à la suite de l’essaimage. D'après Huber, elles naissent le plus souvent des cellules placées dans le voisinage des cellules maternelles, soit naturelles, soit artificielles ou de sauveté, et l’on peut supposer que la bouillie dont leurs larves ont été nourries se trouve mêlée de quelques portions de gelée maternelle. Les Abeilles qui portent cettenourriture spéciale aux grandes cellules de mères, s'arrêtent toujours plus ou moins en passant sur les cellules voisines, et y laissent tomber un peu de la précieuse substance. Je dois dire que cette hypothèse ingénieuse, et en rapport avec ce qu'a observé M. Dônhoff, n’est aucunement démontrée. On voit naître en effet des ouvrières fertiles dans des ruches qui ont perdu leur mère et où l'on à eu la précaution d'enlever tous les alvéoles maternels, par conséquent où manque la bouillie royale.
(4) A. G. Schirach, Hisf. nalur. de la reine des Abeilles, avec l'art de former des essaims (trad. de l'allemand par J.J. Blessière). La Haye, 17714, et nouv. édit, Amsterdam, 14787.
64 ) HYMÉ NOPTÈRES.
Rien de plus obscur encore que la production de ces petites reines qui semblent tout à fait inutiles, puisque, si elles restent seules avec leur couvain exclusif de faux-bourdons , la ruine de la colonie est infaillible.
Les ouvrières et les mâles sont bien loin d’avoir une existence aussi - longue que celle que possède normalement la mère féconde. Les ouvrières sont exposées à de continuels dangers. Beaucoup déchirent leurs ailes dans leurs fréquents voyages, et ne peuvent plus regagner la ruche avec leur charge de miel et de pollen. Les oiseaux, les insectes carnassiers, les coups de vent, les averses, sont des causès continuelles de mort. En été, les ouvrières ne vivent que six semaines environ ; la colonie renouvelle deux à trois fois sa population dans la belle saison, avec un couvain d'ouvrières qui se reproduit par périodes de vingt à vingt et un jours. En hiver, les ouvrières durent plus longtemps, à peu près toute la mauvaise saison. Sion donne au printemps une mère italienne jaune à une ruche noire, elle n'a plus en été que des Abeilles italiennes; si on la lui donne en automne, au contraire, il y a encore beaucoup d'abeilles noires au printemps.
La vie des faux-bourdons est habituellement de deux à trois mois, en raison d'une circonstance fonctionnelle dont nous parlerons. Les fauxbourdons ne travaillent pas, et ne font aucunement l'office de couveurs, comme on l'avait prétendu autrefois. Ils s'établissent dans la ruche, non sur le couvain central , mais sur les gâteaux latéraux et dans les magasins à miel du fond; ils ne savent que dormir et manger, et l’on dit que parfois les ouvrières leur donnent du miel. La vie des faux-bourdons est parfaitement résumée dans cette phrase de Kirby : Mares ignavum pecus, incuriosi apricantur diebus serenis, gulæ dediti.
Dans les fortes ruchées il naît de 2000 à 3000 bourdons, d'avril à juillet, et cette exubérance est une précaution naturelle pour assurer la fécondation des mères de la ruche et de ses essaims possibles. Les faux-bourdons sont plus légers en rentrant à la ruche que quand ils en sortent, car ils se sont vidés de leurs excréments. Ils volent au dehors par les beaux temps, en général de une heure à trois, et se hâtent de rentrer dès que l'air fraichit.
Quand toute tendance à l’essaimage et à la fécondation de nouvelles mères a cessé, une sorte de fureur semble s'emparer des ouvrières contre ces êtres gourmands et désormais inutiles. Les faux-bourdons sont chassés des rayons et se rassemblent en tas sur le plancher et à la porte. La plupart, dispersés au loin, périssent de faim et de fatigue, où par le fait d'ouvrières, qui, obéissant à une consigne de meurtre, se laissent emporter par eux dans les airs, cramponnées sur leur dos et les perçant de l’aiguillon empoisonné.
Dans les ruches désorganisées où il ne reste qu'une mère bourdonneuse ou des ouvrières fertiles, et qui n'élèvent que du couvain de