‹ Les inspiratrices de Balzac, Stendhal, MériméeChapitre 3 sur 7 · L IMAGINATION SENTIMENTALE DE BALZAC · texte numérisé non relu

L IMAGINATION SENTIMENTALE DE BALZAC

Les habitués du restaurant Very, qui étail sous Louis-Philippe le rendez-vous des élégances parisiennes, virent plus d'une l'ois, en compagnie joyeuse et parée, un gros homme aux larges épaules et de petite taille, les pommettes très rouges, les cheveux noirs très longs el en désordre, portant un foulard écarlate, un vieux pardessus noisette, des pantalons trop courts et d'énormes souliers poudreux. Les poings sur la table, se prélassant sur la banquette, et d'une voix éclatante qui étonnait toute la salle, il commandait au maître d'hôtel un festin à gorger une garnison,

une de ces chères monstres comme nos vieux conteurs en prêtent à la gloutonnerie des moines mendiants. A peine le diner était-il servi qu'il se mettait, pareil à quelque héros de Rabelais, à dévorer les viandes jusqu'aux os, à boire et à sucer les fruits, à vider à pleins verres les vins d'Anjou et de Touraine, et cela, au milieu de plaisanteries extravagantes ou grasses, lancées sur un ton de basse profonde, alternant avec le bruit des lèvres, des dents et de la fourchette. Il y avait alors chez nos caillettes et nos « lions » à la mode de grands airs indignés. On jetait des regards méprisants à cette face en feu aux lèvres lippues et sensuelles, aux dents fortes et brillantes. On fixait le large cou, les mentons mobiles, le nez un peu relevé, le gros ventre bondissant, la physionomie à la fois ingénue et narquoise, sans remarquer, bien entendu, la puissance et l'éclat des yeux noirs, ces taches jaunes que la fatigue des veilles avait faites autour des paupières,, et ce front vaste à contenir un monde. Alors ces messieurs et

ces dames de s'écrier en fixant l'intrus qui riait, comme un fou, de leur étonnenient : « Quel est ce mal appris, ce rustre ? On dirait un marchand de bœufs de Poissy ! »

Oui eût reconnu dans cet ogre joyeux M. Honoré de Balzac, l'écrivain mystique de Seraphita ? Et dans ce campagnard en vêtements criards, usés et salis, dont la bruyante gaieté scandalisait l'assistance, le fashionable que l'on voyait, en habit bleu barbeau, conduire un tilbury au Bois ou faire des grâces aux Italiens dans la loge de la comtesse Guidoboni-Visconti?

Mieux que La Fontaine, Balzac eût pu dire : « Diversité, c'est ma devise. »

Mais l'imagination populaire ou même la tradition savantene retient d'unhomme qu'une image. Si Napoléon apparaît toujours aux foules vêtu de sa redingote grise, en dépit de ses toilettes luxueuses de Fontainebleau et des Tuileries, Balzac est resté pour nos écrivains modernes le type de l'ascète chagrin, malgré ce livre de gaillarde humeur qu'il avait tant

de raisons de regarder comme un chef-d'œuvre : les Contes drolatiques,

La faute en est, il faut le dire, à ses contemporains, Champfleury, Léon Gozlan, Wcrdet, dont les biographies sont si contradictoires et si pleines de disparates qu'on n'en peut guère dégager qu'un ou deux traits communs. Aucun d'eux n'a cherché la logique et l'économie secrète de cette existence qui n'eut pourtant pas créé l'œuvre harmonieuse de laComèdie humaine, si elle avait été aussi désordonnée ou, si l'on veut, aussi artificiellement ordonnée qu'ils nous la présentent. Gomment, aussi, peindre un homme d'une si prodigieuse variété d'esprit et d'habitudes si l'on s'en tient à l'impression d'un instant, aux deux ou trois visites qu'on lui a faites, aux altitudes singulières où les nécessités de l'existence ont pu nous le montrer? Il y a chez tous les êtres, les plus sincères comme les plus criminels, une sorte d'instinct dont la plupart n'ont pas conscience et qui les pousse à se montrer autres qu'ils ne sont

réellement. La nature veut que la femme voile son corps, que l'animal dérobe ses dents et ses griffes, que tous dissimulent leurTorcc. Souvent on ne connaît pas un homme dans la familiarité duquel on a long-temps vécu. Ou'est-ce donc si l'on n'a fait que le rencontrer dans un salon ou un café ?

Ce qui netrompe pas, c'est la pensée écrite. L'orateur peut mentir, mais non l'écrivain. Ecrire constitue un acte de g-énérosité, de franchise et d'abandon. Vainement l'écrivain voudrait duper ; malgré lui il se confesse.

Pour bien connaître Balzac, il n'est donc besoin que de le chercher dans ses œuvres ; les deux volumes de la Correspondance sont là pour nous instruire. Les renseignements du dehors ne peuvent que compléter les aveux souvent involontaires du romancier. Ici est significatif, et bien plus que des anecdotes éparses, le lien qui unit tant d'actes en apparence contradictoires. L'existence se dresse alors à côté du livre comme pour l'illuminer.

C'est le chef-d'œuvre naturel à côté du chefd'œuvre humain.

A la première lecture, non seulement de la Correspondance, mais de l'œuvre entière de Balzac, un lecteur de bon sens est surpris de l'absurdité de la légende, si accréditée aujourd'hui, qui veut faire de lui un ascète. Si Balzac n'a pas toujours été le réaliste que l'on prétend, ses portraits de femmes, exacts et délicats, donnent à son œuvre un caractère frappant de vérité. A des peintures si fidèles, tous les dons du romancier : sa faculté d'observation, sa mémoire, son imagination , n'eussent pas suffi, si le modèle n'eût posé plus d'une fois devant ses yeux, s'il n'eût pénétré dans sa vie intime et long-temps vécu dans son atmosphère. Le décor, l'entourag-e, les événements auxquels sont mêlées ses lié-

roïnes, il faut je ne sais quelle divination plus amoureuse encore qu'artistique pour les imaginer avec tant de justesse ; on sent même, dans toute l'œuvre, comme une collaboration mystérieuse. Sans doute, durant ces mois de réclusion volontaire que Balzac passait loin du monde à composer ses ouvrages, enfoncé dans ses rêves, quelque visiteuse familière vint, de temps à autre, rappeler à son génie les formes de la vérité et empêcher ses écarts de crayon.

Ce que Werdet, l'éditeur du romancier, nous laisse entrevoir dans ses souvenirs, nous est confirmé par une lettre de Balzacàsa sœur, Mme Surville. Sous le charme d'une première entrevue avec Mme Hanska, Balzac cherche une confidente de son bonheur et se demande quelle femme, parmi celles qui lui sont chères, serait assez exempte de jalousie pour l'écouter :

« Je ne sais à qui conter cela, écrit-il, et certes, ce n'est pas à dire à elle, la grande madame, la terrible marquise qui soupçonne

le voyage, dégringole de sa fierté et m'intime l'ordre d'aller la retrouver chez le duc de Fitz- James ; ce n'est pas à dire non plus à elle, la pauvre, simple et délicieuse bourgeoise, qui enfin est comme Blanche d'Azay (héroïne du Péché véniel dans les Contes drolatiques). Je suis père — voilà un autre secret que j'avais à te dire — et à la tête d'une gentille personne,, la plus naïve créature qui soit, tombée comme une fleur du ciel, qui vient chez moi en cachette, n'exige ni correspondance, ni soins, et qui dit : « Aime-moi un an, je t'aimerai toute la vie. »

« Ce n'est pas davantage à dire à elle, la plus chère, qui a encore plus de jalousie pour moi qu'une mère n'en a pour le lait qu'elle donne à son enfant. Elle n'aime pas l'étrangère, précisément parce que l'étrangère parait être mon fait.

ce Enfin, ce n'est pas à dire à elle, qui veut sa ration d'amour journalière, et qui, quoique voluptueuse comme mille chattes, n'est ni gracieuse, ni femme.

« C'est donc à toi, ma bonne sœur, l'ancienne compagne de mes misères et de mes larmes, (|ne j'ai voulu conter ma joie, afin qu'elle meure au fond de ton souvenir (i). »

Ainsi, au plus fort de cette nouvel le passion, Balzac n'oublie point les anciennes; il a un souvenir attendri pour chacune ; elles demeurent presque au même rang1 dans sa mémoire, comme des images différentes mais égales dans leur imperfection, de cet amour idéal qu'il ne peut que concevoir.

Dans ce cortège, il y a les correspondantes et les amoureuses ; elles ont souvent les deux rôles. Balzac, toute sa vie, cultiva fort les correspondances féminines. C'était un besoin pour lui de s'épancher, peut-être aussi espérait-il provoquer les confidences. A une inconnue qui signe simplement Louise, il livre ses peines, ses espérances, sans façon, ainsi qu'à une amie de vieille date, et sans avoir

(i) Lettre citée par le vicomte Spœlberch de Lovenjoul dans son livre intitulé : Un roman d'amour.

l'air de songer un seul instant qu'elle peut être jalouse ou susceptible. La correspondante, blessée d'une négligence qu'elle prend pour du mépris, cesse d'écrire. Balzac s'en étonne, mais s'en console aussitôt, et, dans une dernière lettre, lui souhaite mille félicités.

Mme de Berny fut la grande affection de cette existence qui en eut beaucoup. Conseillère de l'écrivain, inspiratrice parfois, comme Mme Carraud, elle montra pour Balzac, aux heures difficiles, un dévouement tout maternel. Lorsque Balzac, aux débuts de sa vie littéraire, abandonne l'imprimerie qui devait, d'après ses calculs, lui rapporter une fortune, c'est Mme de Berny qui obtient de sa famille et de ses amis, que les dettes de l'imprimerie soient payées et qu'on empêche la faillite. Plus tard, elle lui prêtait elle-même une grosse somme d'arg-ent.

« Pendant douze ans, écrit Balzac, un ang-e a dérobé au monde,, à la famille, à ses devoirs, à toutes les entraves de la vie pari-

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sienne, deux heures chaque jour, pour les passer près de moi, sans que personne en sût rien, deux heures, entendez-vous !

« Sans elle, je serais mort. Elle a souvent deviné que je n'avais pas mangé depuis quelques jours ; elle a pourvu à tout avec une ang-élique bonté. »

Elle allait chercher auprès de Balzac l'oubli de ses chagrins domestiques qu'elle supportait avec une résignation admirable; les dissipations d'un fils, la folie de sa fille, les brutalités de son mari, ne purent troubler sa douce sérénité. Balzac l'a peinte sous le nom de Mme de Mortsauf. Souvent, quand elle était à Nemours, dans sa maison de La Boulonnière, il venait lui demander la récompense et le délassement de ses longs travaux. Il y avait dans leur liaison quelque chose de cette familiarité tendre qui unissait Rousseau à Mme de Warens. L'amour ne semble être ici qu'une preuve ou un soutien de l'amitié, mais il n'a point ses délices ni ses ivresses :

« Mme de Berny n'était pas jeune, écrit-il

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à MniP Hanska, cl croyez que la jeunesse et la beauté sont quelque chose. Mon rêve de ce temps a toujours élé incomplet. »

C'est pour plaire à Mme de Berny et se persuader lui-même qu'il fît l'apologie des beautés un peu mûres, et se mit à peindre, dans ses romans, ces héroïnes sans jeunesse qui lui conquirent tant de lectrices.

Mme de Berny était, paraît-il, la fille de llinner, harpiste de Marie-Antoinette. A la mort de son mari, M"1'1 llinner s'était remariée au chevalier des Jarjayes, qui fut mêlé à tous les complots pour sauver la reine. M"'" de Berny était ainsi fort connue dans le monde royaliste et liée avec les familles de l'ancienne aristocratie, les Duras, les Fitz- James, les Biencourt, les Castries. Ses relations, surtout ses renseig-neinents sur les salons et le monde parisien, non moins que ses souvenirs sur l'ancien régime et la Révolution, furent très utiles à Balzac; elle lui dicta même plus d'une scène, [tins d'une description exacte que l'imagination du romancier.

créatrice toujours, transformait à sa mode, comme elle a transformé souvent jusqu'à ses propres aventures.

Mraa de Berny collabora donc à l'œuvre de Balzac; elle lui révéla un monde ig-noré et l'instruisit de son expérience. Il serait pourtant exagéré, je crois, de prétendre qu'elle a formé l'esprit de l'écrivain, qu'il lui doit beaucoup de sa pensée, par exemple, sa politique royaliste. L'intelligence de Balzac n'est point de celles qui se laissent façonner ni conduire : elle n'a rien de passif; elle pèse, contrôle, recrée tout ce qu'on lui livre ; elle ne se soumet ni aux idées ni aux impressions, encore moins aux jugements des autres. Les Lettres à l'Etrangère, plus lard, en seront une preuve. Elles montrent bien comment la plus vive passion ne l'empêcha jamais de garder son indépendance.

La mort de M"1' de Berny vint le surprendre loin d'elle, lorsqu'il était absorbé par ses œuvres les plus difficiles et en proie à tous les soucis de l'argent. Il semble avoir éprouvé la

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plus grande douleur. Il n'écrit, à ce moment, aucune lettre à ses correspondantes sans leur parler de cette mort et du déchirement de tout son être.

« Mme de Berny, quoique mariée, a été un Dieu pour moi. Elle a été une mère, une amie, une famille; elle a fait l'écrivain, elle a consolé le jeune homme, elle a créé le goût, elle a pleuré comme une sœur, elle a ri, elle est venue tous les jours, comme un bienfaisant sommeil, endormir les douleurs. Aussi ce souvenir est-il pour beaucoup dans ma vie; il est ineffaçable, car il se mêle à tout. Il n'y a plus chez moi .de larmes que pour deux personnes, pour elle, qui n'est plus, et pour celle qui est encore, et qui, j'espère, sera toujours. »

Mme de Berny ne fut pas la seule de ces amies bienfaisantes ; d'autres femmes, d'esprit plus simple, mais d'une séduction plus vive et plus sensuelle, avaient favorisé les joies et la fortune de l'écrivain. Mme Werdet, la femme du futur éditeur, s'était prise d'un

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bel enthousiasme pour les livres, alors peu connus, du grand homme ; elle avait décidé son mari, qui était à ce moment simple commis de librairie chez M,no Béchet, à parler de Balzac à sa directrice, et à lui conseiller de prendre les œuvres du romancier dans sa maison. Werdet parvint à conclure l'affaire. Ce fut un succès inespéré pour Balzac, qui avait toujours les dettes de son imprimerie à payer, était naturellement prodigue, et, gagnant fort peu d'argent, se trouvait dans un extrême embarras. Les douze volumes qu'il avait publiés à cette époque, lui furent achetés 3o,ooo francs. Mme Werdet ne s'en tint pas là ; elle persuada à son mari qu'il devait quitter Mme Béchet et devenir l'éditeur unique de Balzac ; pendant cinq ans il le fut en effet, et, en outre, il lui servit de banquier. A ce titre il était naturel qu'il fit faillite ; cela ne manqua point et Werdet, dans l'aventure, perdit plus que sa fortune. C'est, je crois, Mme Werdet que Balzac appelle dans sa lettre à Mme Surville, « la délicieuse bourgeoise »,

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et qu'il compare à l'amoureuse ingénue d'un de ses contes.

Comment oublier, à côté de Mme Werdet, cette inconnue dont nous ne savons que le nom de Maria, mais à qui Balzac a fait sur la première page (Y Eugénie Grandet, une dédicace si émouvante ! Et cette sœur du poète, qui savait être, selon les heures, enjouée ou sérieuse, que Balzac emmenait un soir au bal de l'Opéra, et qui, une autre fois, travaillait avec lui à ses livres ; la collaboratrice de ses premiers romans, la correctrice des derniers, à qui il recommandait ainsi son Médecin de campagne : « Dis-moi tous les endroits qui te sembleront mauvais, et mets les grands pots dans les petits, c'est-à-dire : si une chose peut être dite en une ligne au lieu de deux, essaie de faire la phrase. »

Si Balzac appelle toutes ces femmes « ses anges », s'il trace d'elles d'amoureux portraits, il faut avouer qu'elles le méritent bien. Jamais homme de génie n'a été entouré

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de dévouements plus intelligents, d'amitiés

plus désintéressées, plus fidèles.

Et je ne parle pas des maîtresses fugitives ou d'amies moins intimes, comme Mms de Girardin ou Mme Junot, qui, elles aussi, surent venir en aide au romancier.

Gomment se fait-il qu'entouré de ces bonnes fées, Balzac ait pu subir l'attirance de deux êtres aussi dangereux que la marquise de Castries et Mme Hanska? Est-ce le vertige du gouffre qui s'est emparé de lui? Est-ce la passion des conquêtes difficiles, le goût de l'obstacle, ou simplement ce désir viril et fort de connaître enfin dans la femme, l'adversaire ?

La marquise de Gastries, que Balzac a peinte sous le nom de la duchesse de Langeais, est peut-être, de toutes ses amies, celle

qui lui a inspiré la passion la plus vraie, la plus humaine.

C'était une longue femme, aux cheveux blonds et magnifiques, au profil romain et un peu dur, ironique, hautaine, avec des coquetteries, des impertinences, et, par contraste, ayant dans le regard, comme les malades, quelque chose d'attendri etd'implorateur.

A une chasse, paraît-il, la marquise avait fait une chute de cheval fort dangereuse, dont elle n'avait pu complètement se remettre ; elle ne marchait qu'avec peine et passait ses journées étendue sur une chaise longue.

Lorsque parut la Peau de Chagrin dont Fédora, l'héroïne principale, intriguait tout Paris, la marquise écrivit à Balzac une lettre anonyme où elle lui témoignait son admiration. Admiration discrète, pleine de réserve, et sans doute peu sincère, d'une grande dame assez indifférente à l'art, mais piquée^ au fond de sa retraite forcée, par la gloire naissante de l'écrivain, et rêvant déjà d'attacher l'homme à son salon à demi désert. Balzac fut très

sensible aux compliments, répondit, reçut une nouvelle lettre, écrivit encore et, cette fois, demanda à sa correspondante de se faire connaître. Il reçut, pour réponse, une invitation à se rendre rue de Varenne, à l'hôtel de Castries (i).

On devine l'émotion de Balzac, dont la célébrité n'était point encore bien établie, lorsqu'il sut que sa correspondante était une des plus jolies femmes de Paris et appartenait à la plus ancienne noblesse française. Sans avoir la sotte vanité de certains parvenus, il prisait fort d'aussi nobles suffrages, n'ignorant pas combien ils pouvaient être utiles à sa renommée.

La marquise, en se montrant à lui, le conquit tout entier. Par son luxe, sa toilette savante, elle flatta en lui le goût du faste, comme elle sut, par mille louanges délicates,

(i) C'est du moins la légende de cette liaison. D'après M. Hanotaux (Balzac imprimeur), M"" de Berny connaissait la marquise de Castries; elle lui aurait parlé de Balzac et lui aurait elle-même présenté l'écrivain.

caresser l'orgueil de l'écrivain. Elle fut surtout gracieuse, coquette à ravir, corrigeant ses flatteries de fines insolences et jouant à merveille, pour ceux qui eussent voulu lui répondre sur le même ton, de ces yeux tendres et de ces airs langoureux de malade qui désarment un adversaire. Balzac ne résista point à ce charme multiple et divers. Le rang, la fierté de la marquise eussent suffi à séduire une nature comme la sienne, que le difficile, l'impossible même tentaient,; l'expression de souffrance de la jeune femme le touchait de compassion et était pour lui un nouvel attrait.

Il fut, dés ce moment, un habitué du salon de Gastries; pour être digne de son amie, il change son . train d'existence, achète deux voitures, prend deux domestiques, devient élégant. Il essayait de concilier les exigences mondaines avec les obligations de son travail. A Aix-les-Bains où la marquise l'entraîne, il travaille tout le jour et donne la soirée à son amie; qu'il amuse ou tache d'amuser par ses

Contes drolatiques et par des fragments de ses nouveaux livres. Mais M"10 de Gastries, sans être dégoûtée de son homme célèbre, était bien loin de ses premiers enthousiasmes. Les variations d'humeur de Balzac, sa loquacité et son silence, ses élans, ses réserves, ses épanchernents, tout ce qu'il y avait d'ingénu dans son ég-oïsine et dans son amitié, ses confidences d'homme d'affaires suivies de déclarations amoureuses, le mysticisme de Swedenborg-, la poésie de Lamartine et les plaisanteries grasses de Rabelais ; des prétentions, des rusticités que viennent couvrir les plus charmantes délicatesses d'esprit e( de sentiment; un savoir vaste, profond, que côtoient des ignorances d'enfant, tant de contrastes violents devaient étourdir, choquer ou agacer une femme du monde, d'esprit superficiel, habituée au ton poli et ordinaire de la bonne société. Plus d'une fois elle dut lancer à Balzac de ces paroles perfides et blessantes qui ne s'oublient point, mais qu'elle rachetait à> demi par son charme ou quelque

mot caressant. Balzac n'était point dupe. Il écrit à Mme Zulma Garraud :

« Ici je suis venu chercher un peu et beaucoup : beaucoup parce que je vois une femme gracieuse, aimable ; peu, parce que je n'en serai jamais aimé!... C'est le type le plus fin de la femme, Mme de Beauséant en mieux, mais toutes ces jolies manières ne sont-elles pas prises aux dépens de l'âme!... Je me dis qu'une vie comme la mienne ne doit s'accrocher à aucun jupon de femme, que je dois suivre ma destinée largement et voir plus haut que les ceintures. »

Il ne s'entêtait pas moins à rester près d'elle, conservant je ne sais quel vague espoir. Alors eut lieu, à Aix ou à Genève, un de ces incidents ridicules comme il en arrive dans ces liaisons où l'homme est ardent, confiant; la femme coquette, indifférente, railleuse. Excès ou manque d'audace, le résultat est le même; Les deux êtres ne sont jamais en communauté charnelle ni sentimentale. Cette fois, l'alliance amoureuse fut brisée ; il n'en subsista que le

lien léger d'une amitié mondaine. M"10 de Gastries conserva de l'aventure un dépit secret qu'elle laissa voir ; Balzac, un chagrin immense. Ils ne se pardonnèrent jamais, malgré des retours qui eurent parfois des apparences affectueuses. Deux ans plus tard, il lui écrivait :

(( Vous avez entremêlé d'amertume ce que vous avez eu la bonté de me dire de flatteur sur mon livre, comme si vous saviez toute la portée de vos paroles et jusqu'où elles vont. J'aurais mille l'ois mieux aimé vous voir regarder le livre et la plume comme choses à vous, que de recevoir ces éloges. Mais je ne puis dire ici toute ma pensée; vous en seriez peut-être étonnée ; elle aurait (railleurs besoin de voiles qui prendraient bien du temps, et il faut, pauvre ouvrier, que je retourne à mon œuvre ; la cloche a sonné dans mon cloître, il me faut achever pour la Revue, la peinture d'un sentiment si grand par lui-même, qu'il résiste à de continuels froissements : c'est une source où des ingrats puisent sans parvenir ci

la tarir; je puis peindre ces sortes de sentiments sans crainte d'épuiser ma palette, que le sort a trop chargée, hélas ! Le caractère rieur et enfant, surtout, comme vous dites, léger, est un aubier qui m'a préservé souvent; mais plus souvent aussi le cœur a reçu de vives et saignantes blessures, car notre couleur, à nous, est notre sang- ; ainsi l'a voulu Celui qui a tout fait.» (18 octobre i835.) Mme de Gastries dédaignait ces douloureux reproches ; mais elle témoignait son ressentiment d'une façon plus cruelle. Un soir qu'elle l'avait à diner, Balzac re<;oit une lettre galante, signée d'un nom inconnu et lui demandant un rendez-vous pour le soir même. A peine le diner est-il fini que Balzac prend congé sous un prétexte quelconque et court au rendez- vous. Qu'y rencontre-t-il ? Une vieille fille fort laide qui apprenait l'ang-lais à M"'e de Gastries, et qui s'excuse avec un accent ridicule et les larmes aux yeux, d'avoir obéi à la marquise qui vient d'arranger avec elle cette mystification.

« Quand j'allais dans les hautes régions de la société, dit Balzac à Mme llanska, je souffrais par tous les points de l'àme où la souffrance arrive. Il n'y a que les âmes méconnues qui sachent observer parce que tout les froisse et que l'observation résulte d'une souffrance, La mémoire n'enregistre bien que ce qui est douleur. »

Cette affirmation, si paradoxale qu'elle soit, n'en est pas moins juste à ce moment sous la plume de Balzac. Au milieu de son cortège de femmes bonnes et généreuses, et dans son naïf orgueil, le grand écrivain fut demeuré étranger au véritable amour, à celui qui abaisse et irrite, qui dompte et révolte. La cruauté inconsciente de la femme amoureuse pour tout ce qu'elle n'aime pas, son indifférence, plus pénible encore que sa haine, il eût ignoré tout cela ou, du moins, il l'eût peint négligemment en homme qui, n'ayant point eu à souffrir certains maux, n'a pu en pénétrer toute la profondeur. Il n'était certainement pas nécessaire à Balzac de connaître tous les personnages

ni d'éprouver lui-même tous les sentiments de la Comédie humaine, mais il devait approcher les principaux types, et ressentir un instant les grandes passions pour en bien peindre les variétés. La foule énorme de ses héros et de ses héroïnes peut se classer en sept ou huit grandes familles : les aventuriers, les soldats, les hommes d'argent, les artistes,, les amants, les amoureuses, les ingénues, les dominatrices. Qui croira que la famille des méchantes femmes : M Marneffe, Flore Brazier, les Demoiselles Goriot, et enfin la Duchesse de Langeais seraient de ce monde sans la marquise de Gastries ?

Son sentiment pour M"'e Hanska semble d'abord lui avoir été funeste; pourtant, si l'homme n'a de cette amitié ingrate rien retiré que des chagrins, l'artiste a pu en faire quelquefois son profit.

A propos de la mollesse et du découragement de Jules Sandeau, qu'il avait recueilli dans son appartement de la rueCassini, et qui se sauva un beau jour en lui laissant comme souvenir des dettes à payer, il déplorait que l'auteur de Marianna n'eût point « cette volonté forte qui permet de se faire les événements de sa vie ». Personne, je crois, ne se fait les événements de sa vie, mais les intelligences savantes et énergiques savent, avec les maux qui leur surviennent, s'accroître en force et en beauté. Balzac en a été un exemple admirable.

Cette liaison avec Mme Hanska commença comme toutes les autres liaisons de Balzac, par des lettres. Il est à remarquer à ce propos, que l'écrivain doit peut-être moins son succès à son génie puissant, à ses créations vivantes, qu'à l'art tout à fait souple avec lequel il a paru flatter, dans quelques-unes de ses œuvres, cette classe de femmes spéciales qu'on pourrait appeler les candidates à l'adultère; femmes brouillées non seulement avec leur mari, mais

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avec elles-mêmes, qui voudraient mais qui n'osent prendre encore un amant, et mettent la pointe du pied dans le vice sans retirer tout à fait l'autre de la vertu. Ces femmes-là sont de terribles épistolières.

La première lettre signée seulement de ce mot « l'étrangère », et portant le cachet de poste d'Odessa, fut adressée à Balzac chez Gosselin, l'éditeur de la Peau de Chagrin. Je ne sais si Balzac y attacha une aussi grande importance qu'on le prétend. Il aimait beaucoup à correspondre avec les femmes ; son plaisir était très divers : le besoin de parler de lui, le goût des confidences, le souci de cultiver l'admiration de ses moindres lectrices, tout entretenait celte habitude. Mais celte première lettre de l'étrangère ne semble pas l'avoir bien ému. 11 se contenta, comme lui demandait sa mystérieuse correspondante, d'en accuser réception dans le numéro de la Quotidienne du 9 décembre i83y. Puis, quand on lui eût dit à quelles personnes sûres il pouvait remettre sa réponse, il écrivit, dans le courant du mois

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de janvier suivant, une lettre dont le ton n'csl que celui de la politesse et de la vanité flattée. 11 était même alors si peu troublé par « son étrangère », qu'il chargeait Mme Carraud de lui répondre à sa place, et, lorsqu'on s'étonnait de son changement d'écriture, il s'excusait par une grosse hâblerie : « J'ai autant d'écritures qu'il y a de jours dans l'année, sans pour cela être versatile le moins du monde. » On sent déjà, dans ces premières lettres, que cette prétendue admiratrice ne comprend rien au véritable génie de Balzac, tout viril, et, il faut le dire, fort peu sentimental, malgré ces correspondances, malgré le Lys dans la Vallée. Les grands sentimentaux comme Racine ou l'abbé Prévost, arrivent au ton simple de la passion, sans emphase, avec l'instinct même de leur nature amoureuse ; la langue de PJièdre, de Bérénice, de Bajazet, celle de Manon Lescaut sont aussi jeunes, sinon davantage, après les siècles, que la lang-ue de nos plus récentes comédies ; Balzac, au contraire, dont la lang-ue est si naturelle

et si forte toutes les fois qu'il peint des caractères (i), emprunte aux pires romans à la mode son jargon passionné, sans doute parce qu'il ne concevait ou du moins ne ressentait qu'à moitié cet amour tendre, exclusif, à la fois sensuel et caressant, où l'orgueil et l'égoïsme n'existent plus. C'est pourtant là que l'étrangère prétendait le conduire ; la Peau de Chagrin l'avait choquée ; les Contes drolatiques devaient la blesser encore davantage. Plus tard les chefs-d'œuvre les plus accomplis comme la Vieille Fille, la laissèrent indifférente. Balzac ne sait trop comment s'excuser d'avoir produit des livres si licencieux; la faute en est, écrit-il, à ses contemporains dont le goût est blasé et qu'il faut frapper fort pour

(i) Les corrections sans lin que Balzac fait subir à son style n'ont point pour but de mignardise?, mais de l'éclairer, de le rendre plus net, plus concis, plus ordonné. C'est la grande richesse de la pensée qui la rend difficile à dégager. 11 n'a point la correction puérile de Flaubert qui ne voit que l'ornement oratoire de la phrase. Balzac a, du style, la conception de nos grands écrivains du xvip et du XVIIIe siècles, et de fait, plus d'une fois, il atteint leur énergie et leur ampleur.

émouvoir. Du moins demande-t-il qu'on ne juge pas l'homme d'après certaines peintures de ses ouvrages. Enfin, avec une politesse assez dédaigneuse, il dérobe aux jugements de sa correspondante les Contes drolatiques, dont la laneue farcie d'archaïsmes doit nécessairement lui échapper.

Les deux lettres que nous connaissons de l'Etrangère n'ont rien en effet qui laisse deviner une femme supérieure. On y découvre seulement un esprit exalté, plein de prétention et vaguement somnambulesque.

« L'union des anges doit être votre partage, dit-elle à Balzac. Vos âmes doivent avoir des félicités inconnues. L'étrangère veut être votre amie; elle aussi sut aimer, mais c'est tout. Oh ! vous me comprendrez... Une vérité éternelle m'anime, je le sens ; elle m'enflamme ; vous seul pouvez la comprendre et décrire ces battements d'amour pur, sacrés... »

Il est à croire que Balzac se fût peu soucié de ces griffonnages sibyllins sans un incident qui vint le frapper comme un avertissement

providentiel. A ce moment il écrivait son livre mystique de Séraphita. Une amie, Mme de Berny peut-être, lui en avait donné le sujet, au cours d'une conversation ; la mère du romancier, qui possédait les œuvres de Swedenborg-, l'avait documenté. Balzac, comme il en avait L'habitude chaque fois qu'il épousait une idée, en était l'adorateur et l'esclave ; ivre de découvrir les relations mystérieuses des êtres, il ne dédaignait pas d'assister à des séances de magnétisme et de consulter des somnambules. Or, tout en achevant Séraphita, il eut l'idée d'un livre qui fût aux hommes comme une nouvelle Imitation, un livre de morale chrétienne : le Médecin de Campagne. Le jour même où cette nouvelle conception venait d'absorber sa pensée, il reçut de l'Etrangère, l'envoi d'un volume richement relié en maroquin vert : Y Imitation de Jésus-Christ.

La correspondance d'idées était un peu factice, mais c'est le propre des g-ens qui s'occupent de magnétisme de ne pas être trop diffi-

ciles sur les faits qui paraissent concorder avec leurs théories. Au besoin le désir et l'imagination les créeraient de toutes pièces. Balzac n'eut donc point de peine à reconnaître dans l'Etrangère l'àme sœur, « l'étoile » de sa vie; dès lors il lui voue un amour idéal, le ton de ses lettres se transforme, il s'abandonne à des transports passionnés que seule lui inspire son imagination.

Le mysticisme momentané (i) de Balzac ne fut pas, on le pense bien, la seule raison de ces subites ardeurs. Le souvenir de Mme de Gastries le poursuivait encore douloureuse-

(i) Il n'y a pas à se tromper là-dessus. L'œuvre de Balzac est anti-mystique; son vaste esprit s'intéressait à tout ce qui est humain, à tout ce qui est l'épanouissement comme la corruption de l'esprit. Le mysticisme a donc une place dans son œuvre, mais une très petite. Seraphita est un caprice. On aurait tort d'y chercher l'esthétique du romancier. Trois ans après la publication de ce livre, il écrivait à M"" Hanska : « Je vois avec peine que vous lisez des mystiques. Croyez-moi, cette lecture est fatale aux âmes constituées comme la vu Ire. C'est du poison, c'est un enivrant narcotique. Ces livres ont une mauvaise iuiluence. Il y a les folies de la vertu, comme les i'olies de la dissipation... Je vous adresse à ce sujet une humble prière. Ne lisez rien de ce genre, j'y ai passé, j'en ai l'expérience. »

ment. Il avait soif d'une nouvelle affection, qui lui fit oublier l'ancienne et rafraîchit la blessure brûlante de son orgueil. Il se lamentait sur sa destinée. « Ecrire des drames froids, s'écriait-il, et garder un drame qui brûle le cœur et la cervelle ! » Il était impatient de confidences.

Cependant l'Etrangère écoutait les prières de Balzac, consentait à se laisser voir. Elle lui donnait rendez-vous à Neuchâtel. Avec quel empressement Balzac arrange ses affaires toujours embrouillées, quitte ses travaux les plus chers, se procure de l'argent et accourt de Paris vers l'inconnue! Elle lui avait ménagé une épreuve. Il devait la reconnaître entre plusieurs femmes sur une promenade de la ville. Enfin ils se rencontrèrent.

Balzac, qui la voyait toujours à travers son imagination, fut enthousiaste de cette femme à l'air hommasse, aux traits durs, au grand front. Une bouche petite et ronde, enfantine, qui seule faisait l'attrait de ce visage ingrat, suffit à le ravir; la robe violette qu'elle por-

LES INSPIRATRICES 3j

tait avec assez d'élégance acheva sa séduclion. Quels furent alors les sentiments de l'Etrangère? La physionomie de Balzac, grosse, rouge, réjouie, môme vulgaire au premier aspect, n'était point faite pour séduire une mystique ; mais il avait un tel désir d'être heureux et d'aimer ! Il eut des paroles si tendres et si flatteuses ! Il lui imposa la force de son rêve ; auprès de lui, quelque temps, elle le subit, domptée.

Et puis Balzac était le nouveau,, l'aventure; elle se répétait à elle-même : c'est un grand homme ! Elle ne le croyait pas sans doute, mais on le lui avait tant dit !

Elle se fit connaître, et Balzac se persuada que c'était bien elle qui devait remplacer Mrae de Castries. Elle appartenait, comme la marquise, à la haute aristocratie. Polonaise, descendant des Rzewuski, elle avait épousé le comte Venceslas de Hanski, et avait de lui un enfant, une fillette qu'elle appelait Anna ; le comte était fort riche, mais de vingt ans plus âg-é qu'elle, et d'humeur assez déplaisante,

il n'avait rien qui put inspirer l'amour, ni même quelque attachement. Il accompagnait, sa femme à Neuchâtel. Mme Hanska jugea prudent, pour ne pas éveiller ses soupçons, de lui présenter l'écrivain avec lequel, par hasard, il s'entendit à merveille.

On peut croire que durant les quelques jours qu'il passa auprès de l'aimée, Balzac se grisa encore l'imagination. Il partit, ivre de bonheur, emportant sans doute plus que des promesses, — des souvenirs de chaudes voluptés. Malgré son rang' social, la comtesse vivait dans la retraite une partie de l'année : elle habitait seule avec son vieux mari, le château de Wierzschovnia en Ukraine; il est probable qu'en dépit de son mysticisme et de sa dévotion, elle se plut à oublier à coté de son génial ami, les heures moroses d'un demiveuvage ( i ).

(1) « Je suis heureux, 1res heureux eu pensée », écrit-il à sa sœur, de Paris, ce en tout bien, tout honneur encore », ajoule-t-il. Mais, en même temps, il écrit à Mm' llanska : « Nos corps ont fait alliance comme nos âmes. » Et il la

LES INSPIRATRICES 3o

Balzac était triomphant. Sans négliger ses autres maîtresses et confidentes, il donnait la place d'honneur dans son amour à Mme lianska. L'affront que lui avait fait la Gastries était veng-é. C'était un succès d'orgueil, de vanité, de sensualité virile.

Il avait laissé, dans son entrevue de Neuchâtel, tout mysticisme. Mais promptement, avec sa faculté ou peut-être sa volonté de grandissement et d'idéalisation, il relève, il embellit ses amours. Dans ses nouvelles lettres, Mniu Hanska est tantôt l'étoile, tantôt une maîtresse adorée, à moins qu'elle ne soit une simple confidente, mais c'est qu'alors Balzac s'est oublié. Il y a surtout dans les lettres qui suivent l'entrevue, des mots charmants, enfantins, qui sentent la passion : « Mon Dieu, s'écrie-t-il, que les riches sont heureux! Ils vont en poste et volent comme les hirondelles. Mais ma pensée va plus vite,

détourne d'aller voir un jésuite de Genève à qui sans doute elle voulait eoni'esser un amour qui n'était plus innocent.

4û LES INSPIRATRICES

et, toutes les nuits, elle glisse autour de ton cœur, de ta tête, elle te couvre! »

Mais à côté de traits délicieux, que de phrases inutiles et qu'on sent n'être, même aux yeux de Balzac, que du remplissage ! Plusieurs lettres se terminent par des « Allons, adieu ! » qui laissent deviner l'impatience. Ce devoir d'écrire toutes les semaines, que, dans son désœuvrement de femme abandonnée, lui avait imposé M"10 Hanska,, devait beaucoup lui coûter au milieu de tant de travail et d'affaires. IÙ puis, quelle triste obligation de repasser ses journées de peines et ses misères anciennes! 11 faut vraiment que Balzac ait possédé en lui une joie énorme pour ne pas s'être laissé abattre au souvenir de ces soucis qu'on multipliait en lui demandant de les raconter. Ses fatigues, son travail forcé, ses embarras d'argent, tout pour lui devient motif d'orgueil. Il tire des satisfactions de ce qui humilierait et chagrinerait les autres. Je ne connais pas de plus beau bréviaire d'énergie-

Tantôt c'est sa règle de vie dont il est fier : seize, dix-huit heures de travail tous les jours ; et il s'exalte à la pensée des œuvres qu'il compose sans relâche; tantôt c'est sa façon adroite, à la « Figaro », de triompher des difficultés de la vie. Racontant comment il a pu trouver 6,000 francs dans sa journée, il écrit joyeusement :

« A quatre heures me voilà lihéré, mes paiements d'aujourd'hui préparés, me voilà tranquille pour un mois. Je me rassieds sur ma fragile escarpolette et mon imagination me berce. Ecco signora! Ma chère fidèle épouse, ne vous devais-je pas ce fidèle tableau de votre ménage à Paris. »

Je pense, contrairement à Balzac, qu'elle s'en fût bien passée. Cette grande dame, très indifférente en somme aux misères de son ami, n'avait point l'âme assez simple pour ne pas être fort choquée de ces histoires d'arg-ent. Plus d'une fois Balzac lui écrit : « Vos lettres me percent le cœur. » La sérénité qu'elle montre devant les chagrins, les con-

solations niaises et froides qu'elle lui envoie, les petites tracasseries qu'elle lui ménage, lui écrivant un jour, par exemple, qu'elle a entendu dire à sa tante qu'il était joueur el débauché, tout cela devait l'exaspérer. Avouons-le, il ne la ménageait pas non plus. Il lui jouait cette comédie amoureuse qui, pour être très variée, n'en était pas moins la même qu'il avait jouée à toutes ses maîtresses. Balzac ne s'assouplissait point aux caractères des êtres qu'il fréquentait. Il s'abandonnait à son sentiment du moment sans se demander s'il pouvait plaire. Il étalait, sans déguisement, son naïf égoïsme ; avec complaisance, il énumérait à son amie les plaisirs qu'il avait g-oûtés sans elle. Puis, à chaque instant, il lui rappelait le souvenir de Mme de Castries, pour le maudire ou pour s'en moquer, mais cette persistance de la mémoire montrait bien que l'image le suivait partout.

« J'ai pleuré, dit-il, sur le chemin de Diodali lorsqu'après m'avoir promis tout autant de caresses que tu m'en as accordées, une

femme a pu, d'un seul mot., couper la trame

qu'elle avait paru prendre plaisir à lisser. »

Et il déplorait le malheur de sa destinée

qui lui avait refusé les ivresses du véritable

amour. « Ce qu'il me fallait, c'était Diodati ! » s'écriait-il avec regret, tandis que Mme Hanska lui demandait s'il la trouvait moins belle que Mme de Berny. Les deux amants ne péchaient point par excès de délicatesse !

Les lettres n'étaient pas, non plus, très variées; Balzac, allant fort rarement dans le monde, avait peu d'anecdotes à conter. Quelques aventures d'artistes, ses sentiments, ses travaux et ses affaires, on n'y trouve rien de. plus, et une étrangère, avide de scandales parisiens, ne pouvait s'estimer bien servie. Heureusement pour elle, cette correspondance eut son petit incident dramatique ou plutôt comique. Le comte Hanski surprit deux lettres de Balzac, d'une allure enflammée, et qui ne prêtaient à aucune équivoque. Le romancier, prévenu par son amie, trouva un

stratagème ingénieux. Il écrivit au comte Hanski, le priant de le réconcilier avec la comtesse, très irritée, prétendait-il, d'un envoi qu'il lui avait fait uniquement pour lui obéir : autrefois, soi-disant, elle lui avait demandé de composer pour elle deux lettres, purement littéraires, d'un amant à sa maîtresse. Il n'était coupable, ajoutait-il, que de ne pas lui avoir rappelé un caprice dont elle n'avait pas g-ardé le souvenir. Le comte Hanski n'eut pas de peine, on se l'imagine, à renouer l'amitié de Balzac avec sa femme et à obtenir un pardon qui n'était qu'une ruse.

Balzac, par politique, par amitié peut-être, se montrait plein d'attentions pour ce mari difficile, qui ne s'accordait avec personne. Il flattait ses manies de collectionneur, lui envoyait des autographes de Rossini, de Silvio Pellico, et les moindres billets qu'il pouvait trouver d'artistes célèbres ou inconnus.

Cependant le comte Hanski vint à mourir. Sa veuve était libre à présent d'exécuter la promesse qu'elle avait faite à Balzac lors de

leur première entrevue, à Neuchâtel. Treize ans s'étaient écoulés depuis. L'amour de Balzac que rien n'alimentait, que l'imagination, avait certainement beaucoup perdu de son feu devant cette femme glacée que seuls l'ennui, la curiosité, l'attrait de la célébrité, je ne sais quelle exaltation mystique avaient rapprochée de l'écrivain. Les lettres d'alors n'ont plus leur tour sensuel ni leur familiarité ; des deux correspondants, c'était Mme Hanska, si impatiente, si exigeante d'abord, qui s'était lassée la première ; elle faisait longtemps attendre ses réponses. Elle devait être de plus en plus blessée de ce qui lui apparaissait dans la vie du romancier comme les pires désordres. Le succès de certains de ses livres n'avait point enrichi Balzac ; il fuyait ses créanciers de logis en logis, quittant la rue Gassini pour la rue des Batailles, forcé d'abandonner la misérable maisonnette qu'il avait achetée aux Jardies, ou se cachant rue Raynouard (i) sous un

(i) Celait autrefois la rue Basse de Passy.

autre nom. La malchance semblait le poursuivre : ses pièces tombaient à la première représentation ; les journaux, envahis par la politique, ne publiaient plus de romans. Mme Hanska n'a même pas l'air de comprendre la détresse de son ami. Elle lui envoie des encouragements tranquilles et de banales consolations. Balzac en est un jour révolté. « Ah! je vous trouve enfin excessivement petite, lui écrit-il, et cela me fait voir que vous êtes de ce monde. Ah ! vous ne m'écriviez plus parce que mes lettres étaient rares. Eli bien ! elles étaient rares parce que je n'ai pas toujours eu l'argent pour les affranchir, et que je ne voulais pas vous le dire. Oui, ma détresse a été jusque-là, et au delà. Oui, j'ai eu des jours où j'ai fièrement mangé un petit pain sur les boulevards. L'affaire Peytel (i) me coûte 10,000 francs. Oh !

(1) Peytel était un notaire «le Belley que Balzac avait connu autrefois à Paris et qu'on accusait d'avoir assassiné sa femme. Balzac crut à une erreur judiciaire ; il défendit Peytel dans d'éloquents articles du Siècle. Peytel n'en fut pas moins condamné à mort et exécuté.

comme je n'aime pas votre manque de confiance ! »

Balzac ne devait plus se faire de grandes illusions sur l'amour de M"'e Hanska, mais il s'était juré de la conquérir. Son mariage était pour lui une sorte de gageure. Il y voyait aussi plus d'un avantage ; on s'était, par exemple, toujours moqué de ses prétentions nobiliaires, de ses armoiries (i). L'honneur de ce mariage aristocratique devait rejaillir sur son nom et en consacrer la noblesse. Ainsi l'intérêt achevait ce qu'avaient commencé l'amour et le mysticisme.

Mme Hanska, aux sollicitations pressantes de Balzac, se dérobait toujours. Tantôt c'était l'empereur de Russie dont le consentement était nécessaire et qui ne voulait pas l'accorder. Tantôt c'étaient ses enfants dont elle ne pouvait se séparer. Elle espérait

(i) Le père du romancier, avocat au Conseil sous Louis XVI, portait la particule devant son nom. Mais il descendait d'une famille de cultivateurs languedociens, les Balsa. Il s'était établi au commencement du siècle à Tours, où naquit Balzac.

bien lui échapper. Elle affolait Balzac en arrangeant des rencontres à l'étranger qu'elle remettait à plus tard; elle bouleversait de mois en mois les projets de l'écrivain qu'elle empêchait de travailler régulièrement, d'exécuter ses contrats et de se libérer de ses créanciers. C'est à cause d'elle que Les Paysans, l'une de ses plus belles œuvres, est restée inachevée; c'est à cause d'elle que, durant ses cinq dernières années, Balzac cesse de produire et ne publie que des livres écrits antérieurement. Elle n'était presque point touchée de tant de sacrifices ; elle semblait même devenir de plus en plus insensible, indifférente. Un premier voyag-e en Russie, au château de Wierzschovnia, où Balzac s'était fait inviter, n'eut aucun résultat.

Moins d'un an après, il retournait la voir. Souffrant d'une maladie de cœur, brisé par l'énorme travail auquel il se condamnait depuis vingt ans, il n'avait plus, pour se soutenir, que son courage, l'espoir que sa forte volonté, sa présence la décideraient

enfin. Le désir qu'il avait d'être aimé le portait à croire qu'il l'était en effet. Mmo Ilanska montrait pourtant la même indifférence polie ; mais plus maîtresse de son attitude et de ses paroles que de sa plume, elle cachait mieux sa froideur en sa présence que dans ses lettres. Sa bienveillance semblait inaltérable et pouvait quelquefois le tromper.

Cependant le climat de l'Ukraine lui était contraire, ses souffrances augmentaient. Son cerveau un moment fut atteint. On craignit une fièvre cérébrale. Puis le malade parut se remettre.

Ce fut dans cette sorte de convalescence, que Mme Hanska consentit enfin brusquement à l'union si longtemps espérée. Peut-être eut-elle un moment de pitié, peut-être songea-t-elle, à la vue du pauvre malade si changé, si affaibli, que sa promesse ne l'engagerait pas longtemps ; peut-être enfin y eut-il là, comme dut le penser Balzac, la victoire d'une volonté impuissante à changer

DO LSS INSPIRATRICES

un cœur, certes ! mais pouvant modifier une résolution timide et inquiète.

Quelque temps après, le i4mars i85o, le mariage était célébré à l'église Sainte-Barbe de Berditchef. La joie de voir exaucé ce désir de seize années rendit pour un moment la santé à Balzac. Son imagination l'emportait de nouveau. Il pensa que le jeune amour qui les avait unis à Neuchâtel était revenu et leur ménageait de nouvelles joies.

« Il y a donc depuis vingt-quatre heures, écrit-il à sa sœur, une Mme Eve de Balzac, née comtesse Bzewuska ou une Mme Honoré de Balzac, ou Mme Balzac ainée. Que t'en dirai-je encore? Elle peut être enviée... C'est bien le diamant de la Pologne et le joyau de cette vieille et illustre famille Bzewuski. »

Balzac rentrait avec sa femme à Paris à la fin de mai i8.jo. Il venait habiter ce petit pavillon de la rue Fortuné, « la Folie Baujon », qu'il avait acheté à la suite d'une affaire heureuse, mais qui n'était pas encore complètement payé. Depuis trois ans il y entas-

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sait des tableaux, des œuvres d'art dont quelques-unes, dit-on, étaient précieuses.

Il y eut, à leur arrivée, un incident étrange; le concierge qui gardait le pavillon était devenu subitement fou et refusa de leur ouvrir. Balzac et Mme Hanska furent vivement émus. Leur imagination superstitieuse vit dans l'aventure un mauvais présage.

En effet, à partir de ce jour, le mal dont souffrait Balzac fit d'énormes progrès. Balzac ne pouvait plus écrire ni même ouvrir un livre ; il était pris à chaque instant de suffocations. Le cœur, le foie, les poumons étaient attaqués. Cette robuste charpente cédait de toutes parts. 11 avait trop exigé d'elle ; il mourait de sa vaste et magnifique ambition.

Théophile Gautier, Victor Hug'O vinrent le voir et ne le reconnurent plus. Nulle femme ne veillait à son chevet. « Madame est partie », dit le valet de chambre à Victor Hugo qui s'étonnait de celle solitude dans un pareil moment. Le grand amoureux, le grand

peintre féministe, le favori des bonnes fées mourait seul.

Que s'était-il passé ? On l'ignore, mais admettons que Balzac ait été injurieux et brutal à l'égard de sa femme, ce qui d'ailleurs serait assez extraordinaire : la maladie, les souffrances n'étaient-elles pas pour lui une excuse? Et si on méconnaissait la gloire de l'écrivain, ne devait-on pas avoir des égards pour un ancien ami dont les médecins avaient déjà condamné l'existence ?

Il n'en fut rien. Les soins qu'aurait eus pour lui la dernière des créatures, que peut-être même eût été heureuse de lui rendre la marquise de Castries, parce qu'elle était femme; cet être froid, sans sexe, sans cœur, monstrueux même, car elle n'avait pas la simple compassion de l'animal, Mme Hanska les lui refusait. On peut un jour honorer et même béatifier cette polonaise. La page de Victor Hugo qui la dénonce, est immortelle, et immortelles aussi les lettres à l'Etrangère.

Etrangère,, certes, elle l'était, à la pensée comme à la charité humaines !

Honoré de Balzac mourut le 20 août i85o.

Quelques jours après étaient vendus au poids du papier et dispersés çà et là les manuscrits de son œuvre, parmi lesquels se trouvaient plusieurs livres inédits. Quelquesuns furent sauvéscomme miraculeusement. Le vicomte Spoelberch de LovenjouL, qui les a recherchés avec un soin pieux, en a découvert jusque chez un épicier.

M"ie de Balzac vécut avec sa fille, la comtesse Mniszech, à Paris et dans sa propriété de Villeneuve-Saint-Georges. Elle se fit connaître par un gaspillage inouï, la ruine d'une fortune qui était considérable, et le mépris qu'elle affichait pour la mémoire de l'homme de g-énie qui lui avait donné son nom.

Elle n'a pu laisser d'ombre sur cette noble existence. Balzac n'en est que plus grand d'avoir puisé en lui seul sa force et de ne s'être soutenu que par une illusion.

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