Victor Hugo, Notre-Dame de Pam, liv. III, eh. U
Une gravure du recueil de Moncoruet nous représente la chapelle de la Vierge , érigée à Notre-Dame, lorsque Louis XIII , heureux de la naissance d'un fils, mit son royaume sous la protection de la Mère de Dieu. Hélas ! les cariatides qui décorent cette chapelle ne sont plus ,des hommes ni des femmes, ce sont des anges sur lesquels s'appesantit le poids du monument! On sait que, de ce jour-là, Richelieu posait de la plus cruelle manière les bases de la monarchie absolue, disons plutôt du despotisme, que la gloire, alors, comme plus tard encore, recouvrit aux yeux de la nation.
C'est à peu près aussi l'époque des cariatides du Puget à Toulon. Puis on. vit se succéder les lignes droites interminables de la colonnade du Louvre et du Palais de Versailles. Puis les dômes, sans églises proprement dites , de l'Assomption, des Invalides et de
Sainte-Geneviève. Celui-ci, que les païens de notre temps avaient trouvé parfaitement propre à faire un panthéon, loin d'être évidé, comme l'étaient les longues égHses chrétiennes, a dû, à peine âgé d'un siècle, être étayé de substructions massives , qui y interceptent la perspective et en dénaturent complètement le caractère chrétien.
Bientôt, l'esprit philosophique s'empare de l'opinion et se voue formellement à la destruction de Y Infâme. C'est le sentiment chrétien , celui auquel le monde doit sa civilisation que l'on qualifiait ainsi!
Doit-on s'étonner que nous ayons perdu dès lors la vraie notion de la liberté, et que nous soyons tombés sous le despotisme le plus abrutissant, celui de l'émeute populaire et de la révolte contre les lois sociales les plus sacrées?
Secondant les vues du philosophisme antireligieux et antisocial, l'art^ sans s'en rendre compte peut-être, conçut alors les plans qui accolèrent à Saint-Eustache, ce magniûque spécimen de l'art chrétien , une façade romano - grecque , du goût le plus équivoque, et à Saint-Eloi de Dunkerque un péristyle, moins grossier peut-être, mais plus maladroitement placé devant une tour, qui ramène sans cesse l'attention au style primitif de l'intérieur de l'église*.
Avec l'oubli du style architectural chrétien, la France perdit bientôt le sentiment de la vraie liberté qu'il représentait. Nous savons par quelles phases pénibles elle a passé, et comment les emblèmes antiques nous ramenèrent aux temps de la liberté mensongère de la Grèce et de Rome.
Les mœurs, les arts et la politique sociale se dévoyèrent complètement. Nous en avons vu les conséquences dans la littérature impie et licencieuse de Voltaire, de
1. Vingt autres églises en France sont dans le même cas, notamment les cathédrales de Metz et de Châlons-sur-Marne, dont les styles inconciliables sont, dans leur accouplement, un crime de lèse-archéologie.
Parny, de Louvet et de leurs imitateurs; dans les nudités de Boucher et les poses gymnastiques des héros de David, dans l'architecture renouvelée des Grecs, dans l'éloquence des énergumènes de 93 ;
a Ces vilains Cicérons, ces sales Démosthènes, »
ainsi que les qualifiait Berchoux.
C'est alors que les femmes se vêtirent d'une gaze transparente qui ne dissimulait rien, et qu'à l'imitation de Laïs et d'Aspasie, elles reçurent leurs admirateurs sur des lits parsemés de roses, les pieds nus ornés de bagues, et la tête coiffée à la Titus ou à la Caracalla^
Un dernier et ridicule reflet de ces tristes parodies nous est apparu dans les programmes des fêtes républicames de 1848, où figurèrent des chars antiques^ traînés par des bœufs aux cornes dorées.
L'art était resté tellement imbu de l'excellence de son retour au paganisme, que longtemps après que nous fûmes revenus à l'ordre et à l'unité, les emblèmes païens ne cessèrent pas de nous poursuivre, prouvant que si les principes de la véritable liberté avaient été posés, ils n'étaient pas encore entrés dans la pratique. Par exemple, là où nous avions pensé avoir le plus solidement établi la liberté, dans l'abolition des corporations de métiers, — des confréries, pour employer le mot chrétien , car chacune d'elles était placée sous le patronage d'un saint, — il se trouve que de toutes parts des efforts instinctifs se font aujourd'hui pour reconsti-
tuer l'union qui fait la force, et la liberté réglée qui présidaient à ces anciennes associations^. Les métiers actuels ne se sentent pas libres dans leur isolement, et les symboles qui les représentent vont nous apprendre ce qu'il en est. Au Conservatoire des arts et métiers, les cariatides de l'art et de l'industrie, écrasées sous l'entablement horizontal de la grande porte d'entrée, nous disent trop clairement que les arts et les métiers, les artistes et les artisans sont écrasés de travaux, et supportent le poids de l'édifice social où ils s'abritent 2. S'il n'y a pas une réalité cachée dans les symboles, ce sera donc un singulier hasard, ou la fantaisie la plus irréfléchie de l'artiste , qui aura orné le tombeau de Napoléon aux Invalides de cariatides colossales, de quatre mètres de hauteur, adossées aux épais pilastres du pourtour, et supportant un lourd entablement de style égyptien , véritable emblème de servitude. Des flatteurs maladroits auront cru rappeler ainsi les sou-
1. A Marseille, les portefaix et les travailleurs des ports n'ont jamais cessé de se maintenir en corps. A Limoges, les bouchers continuent d'être unis en corporation. Les ardoisiers d'Angers s*y sont aussi maintenus. Aux fêtes civiques de 4848, on vit figurer officiellement les chars des corporations. A la réception à Paris de la reine Victoria, les corporations figuraient avec leurs bannières. La société des pharmaciens de Paris vient de faire appel à tous les pharmaciens de Tempire. Les brasseurs de la capitale viennent également de se réunir (5 juin i»860). On peut dire que virtuellement l'institution des corps de métiers tend à se reconstituer. Les tonneliers de Dunkerque portaient autrefois dans leur écusson la devise : « Vry Ambacht », c'est-à-dire « franc corps de métier. »
2. La Bourse de Commerce de la ville de Lille est tout entourée de cariatides. Nous croyons l'édifice de l'époque Louis XV.
venirs glorieux de l'expédition d'Egypte, ils n'ont pas pensé que l'on y pourrait voir des souvenirs moins sympathiques à la France, amoureuse de liberté *.
Nous ne ferons pas aux nombreuses cariatides placées récemment dans les constructions du Louvre le reproche de symboliser un affaiblissement dans le sentiment public de la religion et de la liberté humaine • Nous trouvons une excuse dans la nécessité qu'il y avait de rajuster les constructions nouvelles avec celles de l'édiOce qui dataient de la Renaissance. Nous rencontrons d'ailleurs dans le même palais une compensation suffisante, dans le grand nombre de statues de géné- . raux, de magistrats, de savants qui, sur les balustrades extérieures, sont exposées au grand air, la tête dégagée, libre de toute sujétion architecturale.
A ce propos, nous continuerons notre théorie du symbole de la liberté humaine, manifestée dans les monuments publics et religieux. Des statues sont élevées aux grands hommes que la reconnaissance nationale veut honorer. Or, puisqu'elles sont élevées^ c'est qu'on veut élever sans doute, au-dessus de tous,, ceux qu'on représente ainsi. Les statues équestres sont consacrées
4 . On dit que l'Empereur a rintention de faire transporter le corps de Napoléon V^ dans les caveaux de Saint-Denis. A la bonne heure I Ceux qui le visiteront là ne l'y trouveront pas gardé parles emblèmes morts du culte inflexible de Tantique Egypte ; mais sous la protection des symboles du Dieu vivant, du Dieu de miséricorde, qui pardonne et qui récompense les services rendus à sa cause. •
à ceux que nous tenons en une plus haute estime que les premiers. Enfin, les statues posées sur le haut des colonnes sont destinées à ceux que nous voulons , en quelque sorte , porter aux nues.
Parmi ces dernières, il en est deux où nous trouvons la justification complète du sentiment artistique et religieux qui préside instinctivement à ces édifications.
L'une nous montre, au milieu de la plus splendide place de la capitale, le plus grand homme de guerre des temps modernes, peut-être même des temps anciens; c'est à l'histoire et à l'avenir qu'est réservé de s'en expliquer. Or, un éminent historien a dit ce mot : « La France est un soldat, » et sans préjudice des autres qualités du caractère national français, ce mot explique comment un hommage aussi solennel a mis la statue de Napoléon sur la colonne de la place Vendôme.
L'autre colonne mémoriale , plus célèbre peut-être que celle de Paris, à cause de l'antiquité qui s'y rattache, est la colonne Antonine à Rome, au haut de laquelle est élevée la statue de saint Pierre. Celle-ci est assurément le symbole le plus caractéristique qu'on puisse se figurer de la transformation qu'a subie la Rome impériale, devenue avec non moins de puissance la Rome sacerdotale. On disait historiquement « le monde romain , )> un nouveau monde est venu depuis lors s'ajouter au premier pour devenir <( le monde chrétien. »
Nous ferons rémarquer que, toujours suivant notre idée, saint Pierre a la tête nue, au haut de sa colonne,
et qu'il tourne son regard vers le Ciel , dont il tient les clefs, et où il attend, radieux dans Télan de sa foi, la réœmpense de son martyre.
La statue du héros guerrier est surmontée d'un chapeau ; sa tête n'est pas libre , son front est comprimé, sa pensée est enfermée dans une méditation soucieuse. En effet, les souverains, quelle que soit leur puissance temporelle, doivent obéir aux arrêts des peuples et des révolutions.
Le souverain spirituel de la catholicité, qui dans son humilité se dit le serviteur des serviteurs de Dieu est seul véritablement libre. Il ne relève que de Dieu, devant qui toutes les puissances doivent se courber, et il voit l'univers accepter volontairement son autorité. Un mot admirable a merveilleusement défini la nature de ces deux libertés : « Les martyrs devant les lions « du cirque étaient plus libres que le tyran qui wdon- « nait de les livrer aux bêtes. »
Après avoir exposé ainsi l'état des choses, et les funestes conséquences, religieuses, morales et politiques que les symboles enfermés dans ces constructions hybrides portent dans l'esprit public, nous ne conclurons pas sans exprimer l'espoir que ces conséquences déplorables seront conjurées , prévenues , arrêtées. Le XIX* siècle qui a vu tant de choses étonnantes, en verra de plus grandes encore^ et nous ne doutons pas qu'il ne soit surnommé un jour : 1^ siècle des réparations.
Oui, malgré les terribles épreuves que nous avons subies par la guerre, par les divisions intestines, par les restes de rirréligion que nous avait inculquée la Révolution française, malgré tous ces obstacles , le xix* siècle marche à une glorieuse régénération, et nous avons la confiance qu'il sera qualifié, et à bon droit, de réparateur. N'en croyons pas trop les éléments de dissolution qui se montrent à nous. Les siècles ne sont pas toujours ce que le vain peuple en pense.
Voici, par exemple, un aspect du xviii* siècle moins odieux et plus consolant que celui que nous avons habitude d'en concevoir. Dans les jugements divers que nos disputes journalières provoquent sur le xviii® siècle, nous nous attachons peut-être trop exclusivement à un seul côté de la question sociale qu'il soulève. Trop exalté d'une part, trop réprouvé d'une autre, le xviii* siède n'a pa&été uniquement occupé de littérature philosophique et de poésies licencieuses, les boudoirs scandaleux de la Régence et de Louis XV ne contenaient pas toute la société de l'époque. Il y avait aussi alors des familles paisibles, des familles modestes, des asiles consacrés à la vertu , au travail , au recueillement. N'en avonSnous pas vu sortir Louis XVI, vertueux entre tous, promoteur avant tous de toutes les améliorations populaires réalisables, et qui disait à Turgot, dans la sécurité de sa conscience : « Il n'y a que vous et moi qui aimions le peuple » ? N'avons-nous pas vu à ses côtés madame Elisabeth, l'ange de la candeur, modèle sublime de pureté et de vertu ?
Simultanément avec le mouvement animé et bruyant de la polémique philosophique» de grands et sérieux travaux, d'une érudition , profonde, s'accomplissaient presque souterrainement, comme ceux des ouvriers enseveli^ au fond des mines d'or, suivant l'expression de Chateaubriand^. A cette même époque de littérature guerroyante , se produisaient modestement, sans faste ni, réclame, d'immenses écrits, médités dans la retraite et le silence, de savantes et profondes études historiques ; en un mot les énormes in-folios des pères Anselme, des Dom Bouquet, Dom Calmet, Dom Lobineau, Dom Vaissette, et de toute cette phalange studieuse des bénédictins, dont les œuvres sont aujourd'hui l'intarissable source oii nous puisons tous notre science moderne. N'oublions pas de mentionner le magnifique monument, sorti de tant de patientes et minutieuses recherches, « L'Art de vérifier les dates. »
Eh bien, le xix* siècle, qui rentm dans l'ordre, dans la religion et la liberté publique, en ralliant à peine quelques débris épars d'un clergé qu'avait inhumainement fauché la Révolution française, voit aujourd'hui ce même clergé nombreux, zélé, lettré, profondélnent instruit, comme au beau siècle de Bossuet et de Fénelon. Le xix* siècle, qui ne trouva à rouvrir qu'un petit nombre d'églises, nues, dégradées, et n'attirant que quelques rares fidèles, a vu, depuis un demi-siècle, se multiplier de toutes parts les sanctuaires de la prière.