CHAPITRE DEUXIÈME
en complète activité, avec les mœurs, les goûts, le milieu intellectuel et moral du pouvoir absolu, l'appareil politique et administratif nécessaire et propre à ce pouvoir. Depuis bien des siècles déjà, Aristote avait écrit : « Plus Tautorité est étendue, « moins elle est durable. » Sous la pression des circonstances, et comme autrefois Richelieu, comme Louis XIV, le premier consul méconnaissait cette vérité éternelle; mais comme eux aussi, il était parfaitement logique. Aspirant à devenir dans rÉtat la puissance unique, incontestée, it eût été dangereux et contradictoire qu'il laissât subsister des institutions locales destinées à instruire les particuliers des affaires publiques, à leur en don- . ner le goût, à les y faire concourir , à susciter des influences personnelles. Ayant supprimé le vote direct et la presse, c'est-à-dire tout organe d'opposition, il n'avait pas besoin que ces mêmes institutions fussent organisées de manière à le couvrir et à le préserver. Sous l'empire comme sous la monarchie du xvii® et du xviii* siècle, il était sinon sage, au moins possible et rationnel que la commune et le département eussent pour seul rôle politique et social de servir au souverain d'instruments de direction et de domination.
Mais la charte du 4 juin 1814, en établissant la monarchie constitutionnelle, modifia radicalement la condition et les rapports respectifs de la nation et du gouvernement. Le droit de vote
conféré aux citoyens payant trois cents francs de contributions directes, les nouvelles assemblées législatives , la responsabilité ministérielle , la liberté de la presse restituèrent à la nation une large participation aux affaires en même temps qu'elles dépouillèrent le gouvernement d'une partie notable de l'autorité, et rouvrirent le champ à la contra^ diction légale. A ce double changement correspondait une double nécessité : celle, pour la nation, d'acquérir des aptitudes et de se former à des mœurs nouvelles; celle, pour le gouvernement, de réduire ses attributions et sa responsabilité, de se préserver, de s'abriter. Une organisation de la commune et du département en harmonie avec celle que recevait l'Etat était seule capable de satisfaire à cette double nécessité et d'adapter à la fois le pays et le pouvoir au régime nouveau. Malheureusement, la restauration crut qu'il était plus expédient, selon un conseil prêté à l'empereur lui-même (1), de « conserver le lit » qu'avait dressé la constitution de l'an viii. On se borna donc à installer le mécanisme constitutionnel, à changer l'organisation de l'Etat, et on maintint dans son intégralité l'organisation de la commune et du département due à la loi du 28 pluviôse an viii,
(1) Oa aBsure que peu d*instauts après avoir signé sa première abdication, Tempereur Napoléon !«', conversant sur les difficultés que son successeur allait rencontrer, prononça ces paroles : « Si € Louis XVIII fait bien, il se mettra dans mon lit en changeant les « draps, car il est bon. »