CHAPITRE QUATRIÈME
Sur les neuf millions neuf cent quarante-huit mille, neuf cent quarante Français qui élisent nos conseils départementaux et communaux, nos assemblées législatives, notre gouvernement, un tiers, d'après les statistiques les plus autorisées, ne sait ni lire, ni écrire ; un autre tiers n'a reçu qu'une instruction rudimentaire, et une fraction seulement du dernier tiers, soit un million à peu près, est doué de quelque expérience de la chose publique. Jusqu'à présent, le pouvoir central et ses délégués les préfets et les maires obviaient très superficiellement, mais enfin obviaient jusqu'à un certain point à cet état intellectuel et moral du suffrage universel. Livrée désormais à elle-même, sans qu'elle ait été pourvue d'aucun moyen de s'éclairer ni de se contenir, quel usage fera de ses droits l'immense majorité de ce suffrage ?
Jusqu'à ce jour aussi, notre division territoriale et administrative et le morcellement excessif de nos communes concordaient avec le système général et le mode de direction existant depuis Tan vm, et en assuraient l'efficacité. Dans nos seize mille cinq cent quatre-vingt-trois communes n'ayant pas plus de cinq cents habitants, dans les vingt-sept mille trois cent quatre-vingt-dix n'en ayant pas mille, et même dans un grand nombre des trente-quatre mille sept cent soixante et onze n'en ayant pas trois mille, le pouvoir central
satisfaisait à la plupart des besoins, subventionnait les chemins, les écoles, les églises, les presbytères, nommait les maires et les employés.
Grâce à une telle organisation, il était parfaitement en mesure, quant à ces localités, de guider les esprits et les suffrages. Dorénavant, ces mêmes communes, par suite des lois de 1871 et de 1876 qui ont enlevé aux préfets le libre emploi des subventions et la nomination des maires, sont affranchies de Faction officielle ; mais d'un autre côté, par suite de leur exiguïté, elles sont absolument impropres à procurer l'apprentissage du citoyen et la préparation du vote. Dans ces conditions nouvelles, comment s'acquitteront de leurs devoirs politiques les électeurs d'un si grand nombre d'agglomérations, les électeurs ruraux, qu'on considère comme l'élément modérateur du pays (1)?
Nous avons montré que le gouvernement, dans trente-trois mille cent vingt -trois communes sur un total de trente-six mille cinquante-six, n'a plus de représentation immédiate et directe. Il faut ajouter que beaucoup de ces communes sont éloignées du chef-lieu de département et d'arrondissement et échappent par d'autres causes encore
(1) 11 résulte des relevés dres^^és à Toccasion du dernier recensement de la population que les électeurs ruraux sont au nombre de 5,383,000.