CHAPITRE VI
Le jugement fut favorable à Athènes, soit parce que Solon fit valoir un vers d'Homère qu'il avait peut-être ajouté à V Iliade, soit parce que les fils d'Ajax, en s'établissant dans l'Attique, firent don de leur île aux Athéniens, soit parce que la Pythie, en disant Salamine Ionienne, avait, d'avance, jugé le différend. Quant à Sparte, elle n'avait encore aucun motif sérieux de jalousie contre Athènes, et il ne lui en coûta pas d'être juste.
2. La sollicitude qu'il montra pour le temple de Delphes et la harangue qu'il prononça pour déterminer les Amphictyons à en défendre les privilèges, ne contribuèrent pas peu à étendre et à fortifier son autorité.
Les questions religieuses ont toujours eu dans la Grèce, et en particulier à Athènes, une importance considérable. En revendiquant pour Toracle de Delphes la jouissance des prérogatives consacrées par les siècles, Solon donnait une preuve de sa piété, et gardait intacte l'influence que le dieu révélateur de l'avenir mit si souvent au service des intérêts politiques de la cité.
L'intervention d'Athènes ne paraissait pas justifiée dans une affaire qui regardait la Phocide et les contrées voisines. Solon crut qu'elle serait nécessaire pour la fin des difficultés, et qu'elle apporterait des avantages sérieux à ceux qui l'effectueraient. Il forma ainsi la ligue qui, pour la première fois, mêla le nom des Ioniens aux affaires générales de la Grèce. Il ne reçut pas le titre de général, mais il fut l'âme de cette guerre sacrée, etlorsque les troupes, arrêtées par la
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résistance désespérée de Cirrha, risquaient de se laisser aller au découragement, il les soutint par son énergie et les dirigea par ses conseils.
C'était la première manifestation de la confiance d'Athènes en elle-même, au milieu d'un grand nombre de cités rivales. La Grèce attendait habituellement l'ordre ou la permission de Sparte, quand il s'agissait d'une intervention. Sparte, avec son gouvernement oligarchique, et grâce à la législation de Lycurgue, avait dans ses desseins une suite et dans ses actes une énergie qui manquaient à la plupart des villes soumises à de tumultueuses agitations, ou troublées par des révolutions intérieures. Athènes, par son initiative, montra qu'elle aspirait à sortir de son obscurité, et, par sa prudence, elle permit à la Grèce de compter sur une action résolue, toutes les fois que les intérêts généraux ou des motifs particuliers l'exigeraient.
Solon fut son guide politique avant de devenir son législateur.
On le vit, lorsque, à la suite de la vengeance sacrilège exercée contre les partisans de Gylon, les malheurs fondirent sur Athènes. Appuyé sur la faction populaire, aidé par les Mégariens, qui, en tout temps, furent pour Athènes des amis douteux ou des ennemis déclarés, Gylon s'était emparé de l'Acropole, et s'efforçait d'établir un gouvernement nouveau. Il y fut attaqué, et, désespérant de résister, il prit la fuite avec son frère. Ses partisans, moins heureux, durent se rendre, et pour adoucir le vainqueur, ils s'assirent en suppliants aux pieds de la déesse protectrice de la cité.
C'était un asile inviolable. On les éloigna, en les assurant qu'il ne leur serait point fait de mal, tant qu'ils seraient rattachés par un fil à la statue vénérée. Mais le fil se rompit, et la faction victorieuse feignit d'y voir la preuve qu'Athéna refusait ou retirait sa protection. La plupart de ces malheureux furent massacrés, et la faction des Alcméonides porta longtemps la tache de ce sang répandu par une vengeance impie (598).
Des deux familles qui se disputaient le pouvoir une seule resta maîtresse. Mégaclèsprit la place de Gylon, sans aspirer cependant à changer la forme du gouvernement. Mais les passions étaient toujours excitées, le sang coulait fréquemment dans la ville, et les plus grands excès pouvaient sortir de la cause la plus futile.
Il ne s'agissait plus uniquement d'une question politique. La religion était intéressée, et la population tout entière prenait part à des luttes qui auparavant restaient concentrées entre les familles ambitieuses.
Selon intervint et fit accepter sa médiation. Il n'avait pris parti pour aucune des deux factions, et n'eut pas de peine à faire croire à son impartialité. Sûr de son ascendant, il groupa autour de lui les représentants des plus puissantes familles, et se servant habilement de leur crédit, rappelant à tous le respect auquel avaient droit les dieux, le dévouement qu'exigeait le salut de la patrie commune, il détermina les meurtriers des partisans de Cylon à se soumettre au jugement de trois cents de leurs concitoyens. A ces juges, il recommanda la modération, et obtint que le sang ne serait pas payé par le
sang. On condamna au bannissement ceux qui vivaient. Les restes de ceux qui étaient morts furent exhumés et jetés hors de l'Attique.
Ace prix, les coupables échappaient, ainsi que leurs descendants, à la malédiction divine et à la vengeance humaine.
Cependant, les Mégariens, profitant de ces désordres, s'étaient emparés de Nysie, ville du golfe de Gorinthe, et avaient repris possession de Salamine. A la crainte inspirée par ces succès, se joignaient des terreurs superstitieuses, et les Athéniens, sur le conseil de Solon, recoururent à Épiménide de Crète qui « passait pour un homme chéri des dieux, doué d'une grande sagesse, fort instruit des choses divines, surtout versé dans la science des inspirations et dans la connaissance des mystères (1). »
Il fit faire des expiations, éleva des temples à des divinités oubliées ou nouvelles, purifia la ville, et, lié d'une étroite amitié avec Solon, dont il publiait la sagesse, il l'aida à rédiger ses lois, en même temps qu'il disposait ses compatriotes à les accepter comme un gage de salut.
Le personnage d'Épiménide a été entouré de légendes.Un sommeil de cinquante ans dans une caverne, une vie de trois cents ans, provoquèrent une vive admiration populaire. Les actes religieux qu'il accomplit, ceux qu'il conseilla avaient pour but et eurent pour effet, non seulement de combattre le mal présent, mais surtout d'établir solidement le règne des dieux et de prouver qu'en dehors du culte qui leur est rendu et du respect dont on entoure leurs autels
(1) Plutarque, Solon, 25.