CHAPITRE VI
et leurs temples, il ne peut y avoir pour une cité ni sécurité, ni prospérité, ni grandeur.
La tranquillité rétablie par la réconciliation ne fut pas de longue durée, et la crise devint rapidement aiguë. Elle avait un caractore politique et social. « La ville se partagea en autant de factions qu'il y avait de divisions dans le territoire de l'Attique. Les habitants de la montagne demandaient un gouvernement populaire, ceux de la plaine un état oligarchique ; ceux de la côte, qui voulaient un gouvernement mixte, balançaient les deux autres partis et empêchaient que l'un d'eux l'emportât sur l'autre (1). »
3. Ces divisions produisaient un profond malaise. Les pauvres, accablés de dettes, obligés d'abandonner le sixième de leur revenu, ou d'engager leurs personnes, vivaient dans la misère ou l'esclavage. Quelques-uns étaient réduits à vendre leurs enfants, pour n'avoir pas la douleur de les voir périr, ou à chercher une autre patrie. Ceux qui restaient, poussés à bout, aspirèrent à la vengeance et préparèrent une révolution.
Ils poursuivaient à la fois la délivrance des débiteurs insolvables, un nouveau partage des terres, et une forme de gouvernement qui leur assurât plus d'indépendance et de bien-être.
Une partie de la ville s'armait contre l'autre, et l'issue de cette lutte fratricide, quelle qu'elle fui, devait être funeste. Les plus sages intervinrent. Ils s'adressèrent à Solon, « parce qu'il n'avait ni partagé l'injustice des riches, ni approuvé le soulève-
(1) Plutarque, Solon, 16.
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ment des pauvres (1). » Il inspira à tous une confiance égale, et, pour mettre fin à ces divisions, on lui donna le droit de disposer de tout.
Solon hésita. Ce qu'on lui demandait était difficile et le succès incertain. S'il penchait d'un côté, il s'attirait la haine de l'autre. S'il blâmait et prétendait corriger dans les deux partis ce qui lui paraissait préjudiciable à la paix et à la prospérité publiques, il risquait de succomber sous une coalition d'intérêts et de rancunes.
Une élection populaire lui donne le titre d'archonte. Sûr de ses intentions et comptant sur l'avenir, il se met à l'œuvre et marche à son but avec une souplesse résolue : ni les échecs ne le découragent, ni les succès ne lui donnent une confiance illimitée. Les difficultés qu'il rencontre et les oppositions qui l'arrêtent sont des épreuves d'où il sort plus puissant, et sa gloire est mesurée aux efforts qu'il a dû faire pour créer une législation appropriée au génie du peuple et propre à garantir les générations futures en organisant le présent.
Un mot qu'on lui attribua, et que chacun des deux partis expliqua à sa manière, lui prépara les voies. « L'égalité, aurait-il dit, ne produit pas la guerre. » Or, l'égalité avait été de tout temps, même sous la monarchie, l'aspiration d'Athènes. Seulement, chacun donnait à ce nom séduisant et large une interprétation en rapport avec ses désirs. Les riches entendaient que l'égalité devint une réalité, non pour les biens et l'argent, mais pour le dévouement, le patriotisme, la vertu. Les pauvres s'inquiétaient moins de
(l) Plutarque, Solon, 17.
l'inégalité morale, et aspiraient à un partage des terres et de la fortune, qui mît fin à leurs souffrances ou, du moins, leur apportât un allégement.
Ainsi, les hommes, se trompant sur les mots, ou trompant par eux, ont, de tout temps, avec le même cri, poursuivi des buts différents et toujours intéressés.
La fatigue était si grande et la confusion si générale, que quelques-uns espérèrent trouver la paix uniquement dans le rétablissement de la royauté. Thésée avait, le premier, établi l'esprit populaire du gouvernement. Pourquoi un autre roi ne le rétablirait-il pas? Lorsqu'un peuple souffre, il croit voir partout un remède à ses maux. Il passe par les alternatives les plus extrêmes, et semble oublier momentanément ce qu'il est. Le rétablissement de la royauté avec l'esprit démocratique de Thésée, avec la sagesse profonde de Solon, eût été certainement un bien. Mais la réaction n'eût-elle pas été à redouter, et n'eût-elle pas amené des troubles encore plus violents, une révolution plus complète ?
«Un peuple monarchique, disait A.ristote (1), est celui qui, naturellement, peut supporter la dominalion d'une famille douée de toutes les vertus supérieures qu'exige la domination politique.
» Un peuple aristocratique est celui qui, tout en ayant les qualités nécessaires pour la constitution politique qui convient à des hommes libres, peut naturellement supporter l'autorité des chefs que leur mérite appelle à gouverner.
» Un peuple républicain est celui oii naturellement
(1) Politique, 111, 2, 2.
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tout le monde est guerrier, et sait également obéir et commander, à l'abri d'une loi qui assure à la classe pauvre la part de pouvoir qui doit lui revenir. »
C'est pour un peuple constitué dans ces dernières conditions que Solon avait à faire sa législation.
Les flatteurs ne lui manquaient pas, et ils pouvaient citer de nombreux exemples. Mais Solon ne fut pas touché par les motifs qu'ils faisaient valoir, et qui, sous l'apparence du bien public, cachaient, trop souvent, la réalité d'un intérêt personnel. Il répondit que « la tyrannie était un beau pays, mais qu'il n'avait point d'issue (1). » Il sut résister à ces excitations des uns et aux railleries des autres, montrant qu'un esprit supérieur est toujours maître de lui-même.
Pour n'être pas roi, il ne fut pas moins puissant; et sa modération même fitsaforce. Pouvait-on supposer que celui qui rejetait, quand il dépendait de lui de le saisir, ce sceptre objet des plus nobles et des plus ardentes ambitions, fut animé d'un autre sentiment que de l'amour du bien public? Il sut d'ailleurs faire ce que commandait la justice, et ce que demandaient les intérêts de tous les citoyens.
Caractère général de la législation de Solon.
1. La dignité d'archonte dont il était revêtu lui donnait un pouvoir restreint que la confiance (1) Plutarque, Solon, 18.