CHAPITRE VI
publique étendit. Il en recevait un droit d'initiative, qui lui suffisait pour porter la main sur toutes les parties de l'édifice ébranlé, qu'il voulait restaurer et raffermir.
« Il ne céda rien par faiblesse aux hommes puissants, et ne chercha pas à flatter, par ses lois, ceux qui l'avaient élu. Il conserva tout ce qui lui parut supportable ; il ne voulut pas trancher dans le vif, et appliquer mal à propos des remèdes violents, de peur qu'après avoir changé et bouleversé toute la ville, il n'eût pas assez de force pour la rétablir et lui donner une meilleure forme de gouvernement. Il ne se permit que les changements qu'il crut pouvoir faire adopter par persuasion, ou imposer d'autorité, en unissant, comme il le disait lui-même, la force à la justice. .On lui demanda, quelque temps après, s'il avait donné aux Athéniens les lois les meilleures : a Oui, répondit-il, les meilleures qu'ils pussent recevoir (1). »
C'est ainsi que l'on ne détruit que ce qui est déjà condamné, et que, conservant ce que l'expérience a consacré, on évite les suppressions imprudentes et les nouveautés téméraires.
Il y a des principes qu'un législateur ne violerait pas impunément. Ils tiennent à la nature même de l'homme, tel que Dieu l'a fait, et de la société telle qu'il l'a constituée. Tout ce qui est contraire à ces principes est nul de soi. Ils ne peuvent être ni supprimés, ni altérés, sans qu'il en résulte de grands maux. La justice est comme la vérité : elle est tout entière ou elle n'est pas.
(1) Plutarque, Solon, 19.
306 INSTITUTIONS d'aTHÈNES
Mais tous les principes des lois politiques n'ont pas cette inflexible rigueur, parce que Thomme n''est pas un être absolu, et voilà pourquoi il est possible, sans manquer à rien d'essentiel, d'approprier l'organisation d'une cité au caractère, aux dispositions et aux besoins de ses habitants. Voilà pourquoi, loin de poursuivre un idéal, on doit, dans la législation d'un peuple et dans les réformes devenues nécessaires, ne jamais sortir des limites du possible.
Si le législateur doit être un homme de principes, afin qu'il ne prescrive rien qui soit contraire aux conditions générales d'existence et aux droits supérieurs de l'humanité, il faut qu'il reste en même temps fidèle à « ce bon sens populaire qui est le maître de cette vie (1). »
« Phocion, disait un jour Démade, que ne conseillons-nous aux Athéniens d'adopter la forme de gouvernement de LacédémoneV Si vous l'ordonnez, je suis prêt à la proposer et à en dresser le décret. — Vraiment, lui répondit Phocion, il vous siérait bien, parfumé comme vous l'êtes, et couvert de ce riche manteau, de vouloir faire embrasser aux Athéniens la frugalité des Spartiates, et de louer les institutions de Lycurgue (2)! »
N'est-ce pas une preuve que tout ne peut pas convenir à tous, et qu'il faut donner à chaque peuple un gouvernement approprié à son tempérament et à ses mœurs?
Ce qu'il faut partout, c'est la vertu. « Le bonheur est toujours en proportion de la vertu et de la
(1) BossuET, Les Empires.
(2) Plutarque, Phocion, 23.