‹ Les institutions d'AthènesChapitre 165 sur 335 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Un état exceptionnel et par conséquent passager peut seul les justifier. Lorsque la cause est enlevée, la conséquence doit disparaître. Montesquieu a dit à l'occasion de la sévérité des peines : « Il ne faut point mener les hommes par les voies extrêmes; on doit être ménager des moyens que la nature nous donne pour les conduire. Qu'on examine la cause de tous les relâchements , on verra qu'elle vient de l'impunité des crimes, et non pas de la modération des peines (1). »

La sévérité est dangereuse quand la justice manque d'intelligence. Elle ne suffit pas d'ailleurs, en supposant qu'elle soit nécessaire pour relever un peuple. L'influence religieuse et morale est plus efficace et plus puissante que celle des lois. Plus elle sera grande, plus l'échelle des peines de la justice humaine pourra descendre.

Des modifications considérables s'étaient produites dans l'état social. Elles appelaient des modifications de même nature dans l'état politique. La solidarité des familles et des races s'était atfaiblie, la propriété avait subi des atteintes, et les dèmes ne gardaient plus rien de leur religieuse et ferme cohésion. Des éléments nouveaux, en grand nombre, s'étaient joints aux populations primitives et en avaient altéré l'esprit. De la démocratie on glissait peu à peu vers la démagogie.

Il fallait donc un groupement nouveau des forces et des intérêts pour éviter les luttes intérieures et les catastrophes qui en sont l'inévitable conséquence. On ne pouvait songer à ces palliatifs qui conviennent

(1) Esprit des lois, liv. VI, ch. 12.

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aux maux superficiels et sont sans autre effet sur les atteintes profondes que de donner une fausse sécurité. Il fallait un système qui ne détruisit rien de ce qui avait la consécration du temps, mais qui, par sa solidité, devint le point d'appui de rapports nouveaux.

Solon ne toucha pas à la constitution de la famille, aux droits de la race, au gouvernement du. dème. Il savait qu'un amour traditionnel pour cette organisation hiérarchique devait être ménagé, et il croyait que le système politique pouvait être établi sans que le système familial fut modifié dans la moins importante de ses parties. Mais il y avait quelques inégalités. Les nouveaux citoyens n'étaient pas dans des conditions tout à fait identiques à celles des anciens. On ne pouvait pas songer à supprimer ces différences. Solon se contenta de créer une classification nouvelle, qui déterminait les droits, et, par une hiérarchie reposant sur de nouvelles bases, établissait une unité sociale que l'on eût vainement demandée aux divisions antérieures.

Il ne touchait ainsi ni aux privilèges que la religion avait consacrés, ni aux droits que donnait une antique origine. Dans un cadre nouveau, chacun pouvait, sans faire aucun .sacrifice d'amour-propre ou d'intérêt, prendre la place que lui donnait sa situation présente. S'il y avait des inégalités dans la société politique, ce n'était pas le caprice qui les créait, et l'on devait s'y résigner, comme on se résigne à n'avoir ni la même fortune, ni les mêmes aptitudes, ni les mêmes occupations.

Ce respect du passé, cette hardiesse dans la créa-

tion d'une hiérarchie nouvelle sont le trait distinctif de la réforme de Solon. Il semblait ne rien répudier du passé, tout en ouvrant les vastes perspectives d'un avenir plein de promesses.

Organisation de la cité.

1. Après avoir ordonné une estimation des biens de tous les citoyens, il forma une première classe dans laquelle il fit entrer tous ceux qui avaient un revenu de cinq cents médimnes de blé, d'orge ou d'huile. On appela ces citoyens les pentacosiomédimnes (l). Seuls ils pouvaient devenir archontes.

La première des fonctions devenait ainsi le privilège non plus de ceux qui avaient une antique origine, mais de ceux que leur fortune actuelle élevait au-dessus des autres. Grands propriétaires, ils avaient une richesse qui ne passe pas comme celle du commerce ou de l'industrie, et ils pouvaient subvenir à toutes les exigences de leurs hautes fonctions.

Toutes les magistratures furent longtemps gratuites à Athènes, ce qui était un tempérament apporté par Solon au régime démocratique. Si tous pouvaient sur la place publique et dans les tribunaux user de leur privilège de citoyens, tous ne purent pas, même après qu'Aristide eut ouvert l'accès au peuple, deve-

(1) Le médimne était une mesure de capacité valant environ cinquantedeux litres.

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nir archontes, stratèges, membres du conseil. Leur fortune ne le leur permettait pas.

La seconde classe renfermait ceux dont le revenu ne s'élevait qu'à trois cents médimnes, qui pouvaient nourrir un cheval, et devant qui s'ouvrait l'accès aux dignités inférieures.

Les zeugistes ou possesseurs d'un attelage de bœufs avaient sur leurs terres un revenu de deux cents médimnes, ou, d'après d'autres, de cent cinquante. Leurs droits politiques étaient les mêmes que ceux des citoyens de la deuxième classe.

Au point de vue militaire — car, en organisant la cité, Solon veillait aussi sur la constitution de l'armée nécessaire à la défense — comme au point de vue social, chacune de ces deux classes restait distincte, bien qu'elles partageassent les mêmes privilèges. La deuxième formait la cavalerie qui ne fut jamais très nombreuse, mais dont l'importance était considérable. C'est dans la troisième que se recrutaient les hoplites, ces soldats parfaits, aussi fermes que souples, et qui, en assurant l'indépendance d'Athènes, lui donnèrent le premier rang parmi les cités de la Grèce. Aristote place les chevaliers dans la troisième classe.

(( Tous les autres, dont le revenu était au-dessous de deux cents mines (1), furent appelés thètes. Il ne permit pas à ces derniers l'entrée dans les magistratures, et ne leur donna d'autre part au gouvernement, que le droit de voter dans les assemblées et dans les jugements : droit qui ne parut rien d'abord,

(1) Lî mine valait cent drachmes. C'était à la fois un poids et une valeur monétaire. La drachme, au commencement du v^ siècle, est évaluée à 0,93 de notre monnaie.

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