CHAPITRE VI
C'est parce que l'esprit des Athéniens était vif et leur langue prompte, que Solon crut devoir leur imposer un frein. Ce n'était pas une atteinte à la liberté, mais l'interdiction ou la répression de la licence. La véritable liberté ne consiste pas à pouvoir tout faire, mais à n'être jamais contraint à des actes que l'intérêt général repousse ou que la conscience condamne.
Dans la liberté de tout dire, le dernier mot reste non au plus honnête et au plus juste, mais au plus hardi et au plus tenace. Les États anciens ne croyaient pas qu'elle fut conciliable avec l'intérêt véritable de la cité.
« Solon savait qu'aux hommes dont la vie a été honteuse, la forme de gouvernement la plus contraire est celle oii la hberté de la parole permet de révéler leurs turpitudes. Or, quelle est cette forme? la démocratie. Il voyait un danger à ce qu'un certain nombre d'hommes se rencontrassent à la fois, ayant la parole facile et le front assuré, quoique tout souillés de ces turpitudes et de ces vices infâmes (l). »
Il permit aux citoyens qui n'avaient point d'enfants de disposer de leurs biens, mais condamna la violence qui aurait pu arracher le testament, et la séduction qui l'aurait inspiré. Jusqu'à lui, ces biens retournaient à la famille. La liberté qu'il établissait avait pour but d'empêcher une accumulation excessive dans les mêmes mains, des terres et de l'argent.
« Il régla par une autre loi les voyages des femmes, leur deuil, leurs sacrifices, et réprima la licence et les désordres qui s'y étaient introduits.
(1) Démosthène, Contre Androtion, 34.
Il leur défendit d'aller hors de la ville avec plus de trois robes, de porter des provisions pour plus d'une obole (1), d'avoir une corbeille de plus d'une coudée de grandeur, de marcher la nuit autrement qu'en chariot et précédées d'un flambeau. Il ne leur fut plus permis de se meurtrir le visage aux cérémonies funèbres, de faire des lamentations simulées, d'affecter des gémissements et des cris en suivant un convoi, lorsque le citoyen décédé n'était pas leur parent. Il ne voulait pas qu'on sacrifiât un bœuf sur le tombeau du défunt, qu'on enterrât avec lui plus de trois habits, qu'on allât aux sépultures d'autrui après le jour de l'enterrement : défenses qui, pour la plupart, subsistent encore dans nos lois. On y a même ajouté que les magistrats qui exercent la censure sur les femmes, condamneraient à l'amende les contrevenants à cette loi, comme des efféminés, sujets à toutes les faiblesses du sexe (2). »
On retrouve dans toutes ces prescriptions une modération qui contraste avec la sévérité de Dracon, mais qui n'est jamais de la faiblesse.
Le sort, qui joua plus tard un rôle nnportant à Athènes, où il n'était pas aussi aveugle qu'on pourrait le croire, avait été employé par Solon comme moyen de recrutement pour certaines magistratures.
Montesquieu en donne la raison : « Solon, dit-il (3), établit à Athènes que l'on nommerait par choix à tous les emplois militaires, et que les sénateurs et les juges seraient élus par le sort.
(1) Seize ou dix-sept centimes.
(2) Plutarque, Soloîi^ '29.
(3) Esprit des lois, II, 2.