CHAPITRE VIII
blissaient une solidarité à laquelle personne n'essayait de se soustraire.
Il y avait pour la race un culte commun. C'était celui du dieu qui, à l'origine, avait reçu les hommages, les offrandes et les prières de la famille. Il était resté le grand protecteur, et l'on recourait à lui à des époques déterminées, dans toutes les circonstances graves, dans les crises redoutables. La race reconnaissait son empire et le considérait comme obligé de ne pas négliger ceux qui ornaient son autel et lui offraient des fleurs, des fruits, des animaux, et, plus tard, les produits de leur industrie.
Au-dessous de ce dieu venaient les ancêtres. Ils se divisaient en deux classes : les ancêtres communs et les ancêtres particuliers, ceux-ci renfermés dans la famille, ceux-là honorés par la race. Chacune voyait dans la mystérieuse obscurité du passé des hommes que recommandaient leur puissance, leurs vertus et leurs bienfaits. Fondateurs de la famille, membres de la race, ils ne pouvaient cesser de s'intéresser à elles. L'affection les avait fait honorer, la reconnaissance établit et maintint un culte régulier. Ce culte fut un lien lorsque tous les autres se furent relâchés. Il était célébré; dans chaque famille, par le père, organe des sentiments et des besoins de tous, auprès de celui ou de ceux à qui l'homme a toujours été soumis. Il le fut, dans chaque race, par celui à qui son âge, sa situation, ses vertus donnaient des droits particuliers. Ce prêtre, qu'entouraient le respect, la confiance et l'affection, défendait auprès du dieu protecteur de la race, auprès des ancêtres communs, honorés d'un culte, les intérêts collectifs, et conser-
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vait la tradition religieuse, le patrimoine le plus sacré des peuples comme des individus.
Après une vie accomplie dans les mêmes lieux, on n'était pas séparé même par la mort. L'homme rend sa dépouille à la terre, et cette dépouille est sacrée pour ceux qui aimaient l'âme qu'elle renfermait. On déposait au même tombeau ceux qui avaient vécu ensemble, et ceux qui leur succédaient songeaient avec une pieuse satisfaction qu'un jour viendrait où ils reposeraient auprès d'eux. La sépulture commune était un centre comme le foyer domestique, et ceux qui tournaient vers elle leurs regrets, et peut-être leurs espérances, y trouvaient le gage d'une perpétuité, à laquelle l'homme qui ne fait que passer aspire sans cesse.
En mourant, l'homme peut-il laisser, sans en avoir réglé la destinée, le sol qu'il a travaillé et les fruits du travail qu'il a amassés ? La succession s'établit dans la famille où le droit est facile à déterminer, et dans les familles collatérales lorsque la première s'éteignit. Ainsi, au lien religieux, à celui de la sépulture, vient se joindre celui de l'intérêt, et la possibilité de l'héritage entretient et ravive les souvenirs de la parenté.
Il existait donc une solidarité constante entre ceux qui reconnaissaient une origine commune. L'homme isolé n'est rien. Uni à l'homme, il multiplie ses forces, éloigne les dangers, assure son existence et accroît sa prospérité. Les membres d'une même race devaient se prêter un mutuel appui dans leur lutte contre la nature, ou contre des hommes ennemis de leur repos et avides de leurs biens. Ce qu'une famille eût vaine-