CHAPITRE IX i
Obtenir un prix dans ces luttes intellectuelles, c'était un grand honneur. Athènes récompensait même quelquefois le vainqueur d'une manière inattendue, et l'on sait qu'après la représentation d'/l?itigone (1), Sophocle fut fait général et commanda les armées et les flottes d'Athènes dans la guerre de Samos. Les Athéniens n'avaient pas voulu certainement prouver que celui qui était capable d'écrire de beaux vers avait les aptitudes militaires. Il leur suffisait de montrer en quelle estime ils tenaient les choses de l'esprit, puisqu'ils confiaient à un poète leur défense et peut-être leur salut.
C'était le peuple tout entier qui jugeait ainsi, ce qui prouve une égale estime de tous à l'égard du poète qui venait d'exprimer sur la scène avec un charme indéfinissable, les sentiments les plus élevés et les plus délicats du cœur humain.
Un autre fait ne prouve pas moins combien le peuple puisait de sagesse, d'à-propos et de modestie dans les différents actes de sa vie publique. A la suite d'une lutte dramatique entre le vieil Eschyle et le jeune Sophocle, les juges hésitaient. En ce moment, les généraux montaient au théâtre pour y faire les sacrifices ordinaires. Les Athéniens, tout d'une voix, leur confièrent le soin de prononcer dans cette affaire difficile, reconnaissant en eux des juges compétents et intègres.
Ce double jugement les honore également. Dans le
premier cas, ils croient capable de donner à la patrie
ce qu'elle demande dans les combats, celui qui fait
parler les héros avec tant de simplicité, de noblesse
(1) En 4il avant J.-C.
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et de vérité. Dans le second, ils se récusent, avec une défiance modeste que n'eût certainement pas montrée un peuple dont l'intelligence eût été moins ouverte , le goût moins pur et le jugement moins ferme.
M. Patin (1) dit avec raison à ce sujet : « Un peuple ainsi fait pouvait bien perdre un jour sa puissance, et même sa liberté, mais il était impossible qu'on lui enlevât l'empire de la scène. » La scène d'ailleurs servait à le former.
Elle lui inspirait des sentiments qui le rendaient capable d'apprécier à leur valeur les plus grandes choses et de les faire lui-même.
Aussi, quoiqu'il ne nous soit pas possible de déterminer exactement le système d'éducation qui formait à Athènes les corps, les esprits et les cœurs, nous avons des faits assez nombreux pour affirmer qu'il était raisonnable et fécond , qu'il laissait à la liberté une large place, qu'il respectait les droits du père de famille, et qu'il concourut puissamment à sa grandeur et à sa gloire. Nous savons surtout que si tous les citoyens n'avaient ni les dons de la fortune , ni les dispositions de l'esprit qui permettent une culture spéciale et soignée, tous trouvaient, dans les m.œurs, les habitudes et les institutions, cette influence active et bienfaisante qui devait faire concourir toutes les forces individuelles à la grandeur et à la gloire communes.
Aussi, malgré ses fautes et ses crimes, malgré l'abus qu'elle a fait tant de fois des plus nobles qualités, Athènes est-elle restée dans la mémoire des hommes entourée de respect et d'admiration. En ne
(1) Études sur les Tragiques grecs, II, p. 14.