CHAPITRE IX
méconnaissant aucune de ses faiblesses, il est juste de dire que nul peuple ne porta aussi haut la culture intellectuelle, que nul ne nous offre un ensemble aussi remarquable d'hommes supérieurs, que nul, malgré ses injustices, ne se montra aussi digne d'être gouverné et honoré par eux. Toutes les fois qu'on parle de cette ville, que Pindare appelait «l'appui de la Grèce, » dont Euripide célébrait la grandeur, dont Hérodote avait tracé le rôle et Sophocle loué la justice, on ne peut s'empêcher de se rappeler ce que disait Périclès lorsqu'il paraissait devant ces hommes qui, en obéissant, avaient appris à commander : (( Prends garde, Périclès, ce sont des hommes libres, des Grecs, des Athéniens (1). »
L'histoire n'a pas le droit de se montrer moins attentive et moins respectueuse.
Le génie athénien.
1. Ce sont les hommes supérieurs qui font la grandeur d'un pays. Mais leur situation peut être bien différente : ils sont une exception, ou ils s'élèvent naturellement au milieu de compatriotes dignes d'eux.
A Thèbes, Pindare et Épaminondas doivent tout à eux-mêmes, et le milieu dans lequel ils ont vécu, loin de favoriser leur élévation, a formé devant eux
(1) Plutarque, Apophtegmes.
un obstacle qui n'a pu être forcé que par une persévérante énergie et l'ascendant irrésistible de rares qualités.
A Athènes, au contraire, tout concourt à former les grands hommes, tout sert d'aliment à leur ambition, tout favorise leur influence. Sans doute, tous les citoyens n'avaient pas cette éducation harmonique dont Socrate a tracé le séduisant tableau, mais tous étaient capables de comprendre le vrai, d'aimer le beau, de se prononcer dans les questions délicates et d'aider la supériorité de ceux qui s'élevaient par leur mérite.
Le génie ionien est un génie privilégié. Bon sens, justesse dans l'esprit, vivacité dans l'imagination, hardiesse dans les vues, vigueur dans les conceptions, amour de la règle, aspiration vers ce qui est beau, persévérance dans les projets, ressources infinies dans l'exécution, rien ne lui fait défaut. Les qualités ne sont pas chez tous également équilibrées et n'atteignent pas le même niveau, mais tous en ont quelque chose, et ce qu'ils ne sont pas capables de faire eux-mêmes, ils le secondent chez les autres.
Ces conditions sont nécessaires pour que les hommes supérieurs exercent une influence solide, et pour que le pays reçoive d'eux son éclat, sa grandeur et sa prospérité. S'ils sont isolés, tellement supérieurs à ceux qui les entourent qu'il n'y ait pas de point de contact, ne seront-ils pas impuissants? Le grand homme dans les lettres, dans les arts, dans la politique, dans les combats est un chef. Si ce qu'il écrit, ce qu'il fait, ce qu'il conçoit, ce qu'il commande dépasse l'intelligence, le goût, les vues,'- la