CHAPITRE X
continuel de l'esprit, des retours, des alternatives, de brillantes éclaircies et de sombres éclipses. On ne s'arrête pas dans Terreur. Ou l'on va plus loin, et jusqu'à des conséquences extrêmes, ou l'on revient sur ses pas, dans l'espoir de retrouver quelque rayon de lumière.
Ainsi, bien qu'il soit facile d'établir que le polythéisme, tel que nous le représentent la poésie, l'histoire et les arts, a été la religion acceptée dans toute la Grèce, jusqu'au v® siècle, où il fut entamé par un scepticisme qui ne pouvait accepter ce que le bon sens repoussait, et par la philosophie, qui avait des aspirations plus hautes et plus pures, il n'est pas moins certain qu'il y eut toujours deux religions en présence : celle qui avait des temples, un culte, des cérémonies, et à laquelle s'associait, par ses chants, ses fêtes, ses pompes, ses sacrifices, ses processions et ses offrandes, la cité tout entière, à l'exemple et sous la conduite de ses magistrats; et celle qui, enfermée dans l'enceinte sacrée de la famille, honorait les ancêtres, et s'adressait par ses aspirations plutôt que par une adhésion formelle à un être supérieur, dont l'existence était certaine, mais dont la nature, les attributs, le rôle dans le monde étaient enveloppés de mystère.
Les poètes ont-ils été les instituteurs des peuples au point de vue religieux, ou seulement des interprètes? Il serait difficile de déterminer la part qui leur revient dans l'histoire des dieux, les mythes et les cérémonies. Ce que le peuple a cru, le poète l'a chanté, et par le charme ou l'éclat de ses vers, il a confié à la mémoire, sous une forme plus complète
et avec une portée plus haute, ce qu'il avait reçu imparfait et grossier. Son imagination l'a emporté dans le domaine de la fantaisie, et comme toutes ces créations étaient ingénieuses et belles, comme elles formaient un ensemble harmonieux, elles ont paru l'expression de la conscience universelle. L'homme croit facilement vrai ce qu'il trouve beau.
Nous n'avons rien qui ait été écrit par les prêtres dans le but de fixer ou de propager la croyance. Les hymnes chantés dans les cérémonies secrètes ou publiques auraient pu nous fournir quelques renseignements ; mais ceux que nous avons sous les noms d'Orphée (1) et d'Homère, sont des œuvres de beaucoup postérieures aux poètes dont elles portent le nom, et l'on y trouve l'esprit de diverses époques.
Il n'est pas probable que les autres, moins poétiques, eussent un caractère plus doctrinal. Tout était donc dans le culte, et ce que l'on croyait de chacun des dieux servait uniquement à indiquer de quelle manière, par quels rites, quelles offrandes, quelles formules il fallait leur rendre l'honneur qui leur était dû.
Hésiode, chez les Grecs, en écrivant sa théogonie, faisait donc un acte pieux, puisqu'il indiquait à ses concitoyens à'oi\ venaient les dieux.
Varron, chez les Romains, ne croyait certainement pas ajouter quelque chose à la piété d'une époque déjà sceptique (2), mais en consacrant plusieurs des
(1) DiODORE DE Sicile (livre III) dit que « les poésies d'Orphée sont des allégories qu'il n'est permis de dévoiler qu'à ceux qui sont initiés dans les mystères. »
(2) YarroQ était né en 118 avant J.-C.
quarante -un livres de ses Antiquités romaines à énumérerlcs trente raille dieux qui se disputaient les hommages publics et privés des maîtres du monde, il contribuait à l'affermissement et à l'extension du culte (1). Grâce à lui, on pouvait savoir le nom et les fonctions de ces dieux qui président à tout; mais y apprenait- on à devenir meilleur, à combattre ses passions, à respecter le droit d'autrui, à se dévouer pour ses semblables, et à vivre pour d'autres que pour soi?
C'est en vain que l'on aurait demandé quelque chose de pareil au polythéisme officiel. Ce n'était pas son but. L'homme a besoin d'une religion, et il se ment à lui-même quand il croit pouvoir s'en passer. Même quand elle est un tissu d'erreurs, elle empêche beaucoup de mal, et si on ne peut pas l'offrir com.me une lumière, il est possible de s'en servir comme d'une lueur.
Sans doute, les dieux auraient été pour les hommes des modèles peu parfaits, mais ils se montraient plus exigeants pour les autres , qu'ils ne l'avaient été pour eux-mêmes. On les considérait comme garants delà sainteté des serments, du respect pour l'hôte et pour l'étranger, du dévouement à la patrie, de la vénération pour les temples, de l'accomplissement de tous les actes prescrits par le code religieux. Ils disposaient des fléaux par lesquels les individus, les cités et les États recevaient le châtiment de leurs crimes, et si la morale n'était pas sauvegardée, la
(1) Saint Augustin (de la Cité de Dieu) nous a conservé des fragments considérables d'un ouvrage dont la perte est profondément regrettable.
volonté humaine ne restait pas absolument sans frein.
En dehors du culte public, le citoyen restait maître de ses croyances. Peut-être y avait-il des sanctuaires dans lesquels on enseignait, sous une forme plus ou moins voilée, ce qu'il fallait croire d'un Être suprême, de l'âme, de la vie, de la mort, de la destinée. Mais ils ne livraient leurs secrets qu'à un petit nombre d'initiés, et encore même sous une forme qui ne permettait de les entrevoir qu'à travers certains voiles.
« La religion naturelle , dit Plutarque , dans un fragment cité par Eusèbe (1), non seulement chez les Grecs, mais même chez les Barbares, n'était anciennement qu'une raison enveloppée de fables, une science mystérieuse, voilée en grande partie sous des énigmes et des allégories. Ce qu'on y disait ouvertement était plus intelligible au simple peuple, que ce qu'on y cachait, et ce qu'on y cachait, faisait beaucoup plus entendre ce qu'on y disait. »
Mais à quoi servait tout cela pour le grand nombre? La vérité, qui doit être le patrimoine de tous, était jalousement cachée par ceux qui prétendaient la connaître, et le privilège, que l'on bannissait en apparence de la société civile, régnait en maître dans la société religieuse. La première laissait subsister l'esclavage, et pour tous, philosophes, hommes d'État, particuliers, il était la condition nécessaire de la liberté du citoyen. Dans la seconde, la foi à des dieux si contraires à la raison, ou si indignes de tout respect, ne pouvait être sincère. A la soumission extérieure, qui devait être complète pour ne pas tomber sous le coup de la loi, répondait une révoile inté-
(l) Hist. eccL, livre III, ch. I.