CHAPITRE X
et de maître, est l'intermédiaire entre le ciel et la terre. Et qui pourrait, avec plus de droits, et d'une manière plus efficace, être l'interprète des sentiments de tous? Quelles lèvres ou quelles mains auraient pu rendre la supplication plus puissante et le sacrifice plus agréable?
Le sentiment de sa dépendance que, malgré ses révoltes intérieures, l'homme porte en lui, le besoin qu'il a de protection, les douleurs et les joies de Texistence, les épreuves de la veille, la nécessité du jour, les sollicitudes du lendemain, les déceptions et les espérances, tout, ramenant l'homme à Dieu, donnait au culte domestique une constante activité.
Le bien et le mal venaient d'en haut. C'était un même dieu qui les distribuait inégalement parmi les hommes, et il fallait, par h\ fidélité à son culte, s'assurer sa bienveillance. Peut-être y avait-il des dieux bons et des dieux mauvais. Il importait de se les rendre tous favorables, et on ne pouvait y parvenir que par de constants efforts. Ce commerce de tous les instants établit des liens intimes entre la famille et la divinité dont elle fuyait le courroux ou recherchait la protection. L'adoration devint exclusive ; l'idée de la divinité se restreignit peu à peu, et, afin de ne pas voir partagés par d'autres les avantages qu'elle retirait de ces rapports particuliers, chaque famille eut ses dieux. Si, plus tard, Zeus fut le maître du ciel et de la terre pour la Grèce entière, sous le nom de Zeus Erchéios, ou du foyer, il resta le protecteur de toute famille où il était honoré.
G. Mais là ne se borna pas la piété intéressée des
hommes. Les dangers étaient nombreux; il fallait multiplier les protecteurs. Or qui peut être plus dévoué que ceux qui reconnaissent dans des adorateurs leurs descendants, leur sang, leur vie?
La mémoire du chef de famille ravi par la mort au respect et à l'affection, resta honorée parmi les siens. Elle s'enveloppa peu à peu d'une teinte mystérieuse. L'éloignement la grandit et la rendit plus sacrée. On ne crut pas que ceux qui, vivants, avaient fait preuve d'un amour si dévoué, pussent, dans la mort, rester indifférents. On s'entretint avec eux, on les consulta, on invoqua leur appui, et ces louchantes communications devenant de jour en jour plus intimes, on ne vit plus en eux des hommes, mais des êtres que la mort avait divinisés.
Le mot héros, homme supérieur par de rares qualités et une grande force, finit par signifier uniquement défunt. Tout défunt devint dans sa famille l'objet d'une admiration pieuse, qui ne tarda pas à se transformer en culte.
Zeus, le grand dieu, Hestia, la déesse assise au sanctuaire domestique, ne le quittèrent pas, mais d'autres dieux prirent place à côté d'eux, et ceux qui dispensaient la richesse (1) furent accueillis avec empressement, et honorés avec zèle, parce qu'ils comptaient, parmi les dieux delà famille, ces ancêtres à qui ne pouvait être indifférent rien de ce qui regardait leurs descendants (^2).
Avec le besoin que l'homme a de Dieu, avec le penchant de notre nature aimante, avec cet instinct
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qui nous porte à rapprocher le passé, le présent, l'avenir, et en l'absence d'une doctrine capable de satisfaire l'esprit et le cœur, est-il étonnant que les ancêtres soient devenus des dieux?
M. Ravaisson a démontré, dans un beau travail (1), que les anciens considéraient les morts comme des êtres élevés au-dessus de l'humanité. On sacrifiait des victimes sur leurs tombeaux, et on les invoquait en toute circonstance comme des protecteurs dont l'assistance ne pouvait manquer. Ils étaient, après le dieu de l'enclos domestique, des divinités bienfaisantes, dont la vigilance faisait échouer les projets et la puissance des dieux mauvais.
Euripide a pu dire, grâce à la liberté qu'il a toujours prise pour les choses de la religion (2) : « La pensée des morts ne vit plus ; mais, absorbée dans l'immortel Éther, elle garde une connaissance immortelle. » Il n'exprimait pas la foi commune qui avait besoin des dieux réels et actifs qu'elle trouvait au foyer domestique. Tous les morts indistinctement devinrent dieux (3), et restèrent en rapport avec les hommes qu'ils entouraient de leur vigilante protection. « Le culte des hommes morts, dit Bossuet (-i), faisait presque tout le fond de l'idolâtrie ; presque tous les hommes sacrifiaient aux mânes, c'est-à-dire aux âmes des morts. »
Mais ces dieux, créés par les hommes, dépendaient d'eux. Ils n'existaient pour la famille que si
(1) Académie des Sciences morales et politiques, août 1883.
(2) Hélène, vers «014.
(3) Oq les appelait Qzo>. yHô-no:.
(4) Histoire universelle, suite de la religion, ch. XVIII.
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elle leur adressait des prières et des offrandes, célébrait dos fêtes en leur honneur, et versait sur leurs autels le sang des victimes.
Il était impossible d'avouer plus naïvement que ces dieux étaient des créations humaines. Ils n'existaient que parce que les hommes les honoraient, et les hommes, en négligeant leur culte, se privaient de toute protection , et plaçaient leur famille dans un état d'infériorité par rapport aux autres. L'intérêt assurait ainsi la perpétuité des dieux domestiques.
C'est la doctrine qu'exprime Isée (1) : « Il n'est pas un homme qui, sachant qu'il doit mourir, ait assez peu de souci de soi-même, pour vouloir laisser sa famille sans descendants; car il n'y aurait alors personne pour lui rendre le culte dû aux morts. »
Les principes de nos actions, ces mouvements intérieurs qui déterminent notre conduite, les affections qui nous portent vers certains objets ou nous éloignent, les passions, ces impulsions violentes qui nous entraînent trop souvent hors du devoir et nous en font les ennemis de notre propre intérêt, tout ce qui nous paraît plus puissant que nous, reçut le nom de dieu. Ainsi fut divinisé tout ce qui est grand et généreux, mesquin et misérable, tout ce qui élève l'homme au-dessus de lui-même, tout ce qui le rend esclave.
Celui qui obéit à ses passions n'avoue pas sa faiblesse. Il cherche son excuse dans leur force irrésistible. Et comment n'aurait-il pas fait des divinités de ce qui commandait si souverainement en lui?