VII
Ce que Nisus disait à Euryale était vrai pour tous :
Pour nous, la passion n'est-elle pas un dieu (1)?
On le reconnaissait .à sa puissance, et si l'on était •vaincu, il était glorieux de voir dans un dieu son vainqueur. Bossuet dit à ce sujet : « Quand les anciens se sentaient possédés de quelque mouvement extraordinaire, ils croyaient que ce mouvement venait d'un dieu, ou bien que ce violent désir était lui-même un dieu (2). »
Cicéron avait déjà dit (3) : « Comme la force de ces passions était si grande qu'elle ne pouvait être dominée que par un dieu, ces passions elle-mêmes reçurent le nom de dieux. » La poésie n'a eu plus tard qu'à donner un visage et des attributs aux mobiles, aux vertus, aux vices, que notre admiration, notre horreur, notre égoïsme avaient élevés si haut.
Le rôle de la poésie dans la constitution du polythéisme comme religion, fut assurément très considérable, mais l'initiative individuelle reste toujours au premier rang dans la création des dieux. La matière fournie à l'imagination par la croyance populaire était riche, et l'imagination lui donna un éclat incomparable, en enveloppant de tous ses prestiges des actions propres à mettre en relief le caractère et la personnalité de chacun de ces êtres supérieurs.
Au point de vue exclusivement poétique, les dieux
(1) Virgile, Enéide, IX, 185.
(2) Suite de la religion.
(3) De natura deorum^ II, 23.
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interviennent constamment dans les actions des hommes. Ils y paraissent avec leurs attributs, et conformes au caractère révélé dans leur histoire. Ils sont l'ornement des poèmes dont ils servent à relever le caractère et à dénouer les situations.
Mais le poète est souvent l'interprète d'une haute raison. Dieu, selon Pindare, est le plus parfait des artistes ; il s'est proposé lui-même comme modèle de la perfection. « L'univers n'a pris de forme que lorsque sa volonté l'a réglé, w
Il dit, dans un autre endroit, qu'il faut corriger la nature vulgaire des dieux (1).
a Non, s'écrie un personnage d'Euripide (2), il ne se peut pas que l'épouse de Zeus, Léto, ait donné le jour à une pareille stupidité. Pour moi, ce festin offert aux dieux par Tantale, je le juge incroyable; ils n'ont pas pris plaisir à manger un enfant ; ce sont les hommes de ce pays qui, anthropophages euxmêmes, ont transporté en Dieu leurs propres vices, car je ne crois pas qu'un Dieu fasse le mal. »
C'est à une époque incroyante (3) que Callimaque adressait cette question : « Connaissez-vous Dieu, sa nature, son essence? » et il répondait: «Il n'est rien qui lui soit impossible. »
Aussi les poètes ont-ils été considérés comme les inventeurs des dieux, qu'ils résident au ciel, sur la terre, dans les mers, qu'ils soient bienfaisants ou malfaisants, qu'ils personnifient des vertus, des vices, des affections, des passions, des forces, ou qu'ils
(1) Pythiques.
(2) Iphigénie en Tauride, V, 385.
(3) De 300 vers 240 avant J.-C.