CHAPITRE X
d'idoles. Le genre humain s'égara jusqu'à adorer ses vices et ses passions, et il ne faut pas s'en étonner. Il n'y avait pas de puissance plus inévitable, ni plus tyrannique que la leur. L'homme, habitué à croire divin tout ce qui était puissant, comme il se sentait entraîné au vice par une force invincible, crut aisément que cette force était hors de lui, et s'en fit bientôt un Dieu (i). »
Le rôle et les attributs de ces dieux étaient extrêmement divers. Ils étaient venus de tout côté, et les poètes théogonistes avaient de la peine à les rattacher à leurs conceptions premières. Mais, sous leur nombre, sous leur immense variété, apparaît toujours l'unité.
Hérodote, qui croit à l'influence souveraine de l'Egypte sur la Grèce, dit : « Les Hellènes ont reçu leurs divinités des Pélasges, et les Pélasges, qui adoraient des divinités particulières sans nom, leur donnèrent ceux des divinités de l'Egypte (5). » Les noms ne sont pas les mêmes, il est vrai, malgré l'autorité de l'oracle de Dodone, qui était d'origine égyptienne; mais on retrouve chez les deux peuples la croyance plus ou moins explicite à un dieu supérieur. Peutêtre se cachait-elle dans les rites mystérieux de la Thrace, de la Phrygie, dans certains sanctuaires, dans des hymnes et des fêtes. L'Orient était ainsi resté fidèle aux traditions primitives, et avec l'erreur, il propageait cette vérité si essentielle. L'absence de nom pour la divinité pélasgique ne semble-t-elle pas une preuve de son unité ? C'est ainsi que le Dieu véritable répond à Moïse qui lui demande son nom :
(1) Suite de la reUyion, ch. III.
a Je suis Celui qui suis (1), » et pour montrer aux Juifs qu'il n'est pas un Dieu nouveau, il ajoute qu'il est le a Seigneur, le Dieu de leurs pères (2). » Ce Dieu seul ne tolère pas les autres dieux.
En Grèce, si chaque cité a ses dieux particuliers et ne permet pas que leur culte soit outragé, elle se prête à des cultes nouveaux, convaincue qu'elle ne pouvait que gagner à augmenter le nombre de ses protecteurs. Zeus est le dieu par excellence, qui habite les hauts sommets; mais, dans tous les temps, il y a une vague aspiration vers un être mystérieux. On voit des autels élevés « à l'inconnu, au pur, au grand, au miséricordieux. » L'unité résistait à cette multiplicité que créait la faiblesse de l'homme et qu'étendaient les relations. Même dans ses erreurs, l'homme rendait, quoique involontairement, hommage à la vérité.
11 y avait donc place pour un dieu supérieur au milieu de cette multitude de dieux secondaires, et c'était tout ce que l'erreur avait pu retenir de la vérité. (( Combien de fois, dit Bossuet en parlant de l'idolâtrie (3), a-t-elle tâché de se déguiser, et en combien de manières s'est- elle transformée pour couvrir sa honte? Elle faisait quelquefois la respectueuse envers la divinité. »
Et un peu plus loin : « Les païens voulaient bien adorer le vrai Dieu, mais non pas le vrai Dieu tout seul. »
Hécatée de Milet (4) n'avait pas craint de traiter de
(l) Exode, m, 14. (2) Exode, III, 15, IC.
(3) Suite de la religion, ch. XVIII.
(4) Il vivait de oaO à 480 avaut J.-C.