‹ Les institutions d'AthènesChapitre 298 sur 335 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

fables les croyances populaires relatives aux dieux. Il s'efforça de montrer l'origine historique ou physique de cette multitude de créations des peuples ou des poètes, en indiquant au delà une foi plus rationnelle. Les poètes et les philosophes, en parlant de Dieu, pendant que leurs compatriotes et leurs contemporains restaient fidèles au culte des dieux, exprimaient certainement ainsi ce que la prudence ne leur permettait pas de dire ouvertement.

Leur conviction n'était peut-être pas très profonde à cet égard, et si quelques-uns ont pu arriver jusqu'à croire que les divinités si nombreuses , qui avaient partout des temples et des autels, n'étaient que des attributs du Dieu unique ou des messagers de ses volontés, combien d'autres ont confondu tout dans la même piété, ou dans la même indifférence!

« J'ai entendu, dit Piutarque (1), des théologiens prononcer dans leurs discours, ou chanter dans leurs vers, que Dieu, incorruptible et éternel de sa nature, subit, par la loi d'une destinée ou d'une raison nécessaires, différentes transformations. »

Il est plus près de la vérité dans un autre passage du même traité : « Lorsque nous approchons du sanctuaire, le Dieu nous adresse ces mots : connaistoi toi-même, ce qui est un véritable salut. Et nous lui répondons : vous êtes, c'est-à-dire que nous attribuons à lui seul la propriété véritable, unique et incommunicable d'exister par lui-même. »

Pour lui, le mot Zeus signifie le maître des dieux, la fortune, le destin, un être supérieur à tous les autres (2), et saint Augustin prouve que, selon les

(1) Que signifie le mot E!? (2) Manière de lire les poètes.

savants du paganisme, tous les dieux ne sont que Zeus, c( âme du monde, remplissant et remuant cette vaste machine composée de quatre éléments (1). »

TertuUien a accumulé, dans deux ouvrages (2), les affirmations des poètes, des historiens et des philosophes, pour montrer qu'ils trahissaient, malgré eux, leur foi en l'unité divine.

Un poète sceptique avait bien enseigné à Rome

Que, parmi les mortels, ia crainte fit les dieux (3);

et il avait trouvé chez les Grecs des précurseurs, mais, quel que soit le motif qui ait agi sur la faiblesse humaine, l'idée d'un Dieu unique ne fut jamais entièrement bannie de la conscience.

Saint Thomas a dit : « Dans toutes les choses qui s'offrent à nous, nous trouvons du plus ou du moins des degrés dans la bonté, dans la vérité, dans la noblesse et dans toutes les autres qualités des choses que l'on conçoit. Mais le plus et le moins ne s'appliquent qu'à des êtres divers qui se rapprochent diversement d'un type souverain. Il y a donc aussi un être qui est souverainement bon, souverainement vrai, souverainement noble, et qui, dès lors, est l'être souverain, car, comme le dit Aristotc, ce qui est souverainement vrai est ce qui est souverainement (4). » N'est-ce pas l'explication du polythéisme?

C'est au milieu des croyances les plus étranges et

(1) Cité de Dieu, IV, ch. II.

(2) Apologétique, c. XVII et XXIV. — Du témoignage, ch. I et II.

(3) Lucrèce, De natura rerum. Primus in orbe deos feeit timor.

(4) Somme, 4^ preuve de l'existence de Dieu.

les plus indignes que se maintenait intacte celte vérité, flot pur qui traversait, sans en être atteint, le torrent de la corruption générale. « Qui le pourrait croire, s'écrie Bossuet (1), si l'expérience ne nous faisait voir qu'une erreur si stupide et si brutale n'était pas seulement la plus universelle, mais encore la plus enracinée et la plus incorrigible parmi les hommes? )>

L'humanité tout entière, victime de ses passions, s'éloigna ainsi de la vérité, a L'homme oublia si profondément que Dieu l'avait fait, qu'il crut, à son tour, pouvoir faire un Dieu ('2), » et l'on vit attribuer à des êtres et à des objets de toute espèce, un nom « dont la majesté consiste à être incommunicable (3). »

Ce Dieu, les premiers hommes l'avaient connu et adoré. Ils le concevaient, non tel qu'il est, mais tel que peut le recevoir notre intelligence toujours courte par quelque endroit, a L'homme, sorti immédiatement des mains de Dieu, dut parfaitement le connaître, » dit Platon (4) ; ce qui ne l'empêcha pas de devenir ingrat et coupable.

Lucien croit que

Le Créateur à l'homme a dit au premier jour

Tout ce qu'il est permis à l'homme de connaître (5),

et la philosophie moderne s'est montrée, sur ce point.

(1) Hist. Univ., suite de la religion, III.

(2) Hist. univ., suite de la rehgion, III.

(3) Hist. univ., suite de la religion, II.

(4) Timée.

(5) Pharsale, liv. IX.

.... Dixitque semel nascentibus auctor Quidquid scire licet.

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d'accord avec la sagesse du passé, a Toutes les traditions antiques, dit Cousin (1), remontent à un âge où l'homme, au sortir des mains de Dieu, en reçoit immédiatement toutes les lumières et toutes les vérités. » Parmi ces lumières et ces vérités, en est-il une plus précieuse et plus nécessaire que l'unité de Dieu ?

Il en résulta que le monde païen, malgré ses faiblesses, ses erreurs et ses inconséquences, eut des aspirations et des vues qui relevèrent au-dessus de lui-même. Hermann a dit avec raison (2) : « Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que, quoique sur chacun des dieux ils eussent les croyances les plus étranges, cependant, lorsque, sous un nom incertain, ils parlaient de Dieu, ils le concevaient comme étranger à tout vice et doué d'une suprême sainteté. »

Cette vue plus élevée était certainement le privilège de quelques-uns, mais ce qu'ils voyaient plus clairement était cru d'instinct par le grand nombre. Combien y avait-il, dans ces intelligentes cités de la Grèce, d'hommes dont on put dire : « Ceux qui ne voient dans les statues que du bois et de la pierre, sont tous aussi ignorants que ceux qui, ne sachant pas lire, ne verraient dans un livre que de l'encre et du papier (3)? » On honorait en public les dieux de la cité, on pratiquait au foyer un culte plus épuré. Zeus avait ses victimes, Athénases offrandes, Apollon ses présents, Dionysos ses fêtes, Déméter ses initiés;

(1) lûtroduction à V Histoire de la Philosophie.

(2) Dissertation sur le Promélhée délivré d'Eschyle.

(3) EusÈBE, Préparation évangéliquej III, 7. — Macrobe dit ja même chose.

les astres, les saisons, les vents, la nuit, le jour, la santé, la maladie, la vie, la mort, la fécondité, l'eau, le feu avaient leurs adorateurs, mais il y avait derrière eux, dans une sphère inaccessible, enveloppé de voiles, réel et vivant, le Dieu véritable qui s'impose à l'homme et reçoit son hommage, alors même qu^il est méconnu, oublié, nié ou dénaturé.

3. Il y a, chez les Grecs, deux théogonies principales, qui ont des points communs et que séparent des différences profondes.

La première en date serait celle d'Orphée, si nous pouvions la croire écrite par le personnage légendaire associé à l'expédition des Argonautes (i). Mais elle appartient à une époque de beaucoup postérieure. Elle est contenue dans quatre-vingt-six hymnes attribués, avec d'autres fragments, à Onomacrite de Grolone, qui, vers la fin du v® siècle, aurait, selon Hérodote (5) et Clément d'Alexandrie (3), publié des oracles sous le nom d'un contemporain d'Orphée. Peut-être même faudrait-il descendre jusqu'à l'école d'Alexandrie (i), pour avoir l'explication des allusions symboliques et des mythes qui la remplissent, ce qui rendrait bien moderne ce témoignage des antiques croyances.

Aristote repoussait la réalité de l'existence d'Orphée et de ses œuvres. Il croyait sa théogonie récente, ou du moins modifiée par de graves altérations, parce qu'au lieu de présenter une foi popu-

(1) Il aurait vécu au xiv« siècle avant J.-C.

(2) VIT, 6. (3) Stromates, I.

(4) Du II» siècle après Jésus-Christ à Justinien, qui la ferma en 529.

laire, elle formulait un système. La foi réside en même temps dans l'esprit et dans le cœur. Elle anime des populations tout entières, et les rend capables, dans leur jeunesse, du plus ardent enthousiasme et des plus héroïques sacrifices. Le système est l'œuvre de la méditation solitaire. Il se produit à l'âge mûr, et s'il trouve son appui dans un étroit fanatisme, il ne fait pas de martyrs.

Cicéron ne croit pas à la haute antiquité des hymnes théogoniques d'Orphée.

Le vers capital de cette théogonie savante :

Zeus, principe et milieu,, seul créateur de tout (1),

est certainement d'ane époque plus voisine de l'ère chrétienne.

Orphée n'est donc pas l'interprète autorisé de la religion publique, et pour ainsi dire officielle. S'il fallait le juger par ses deux hymnes à Musée, que nous a conservés saint Justin, le martyr, il aurait exposé, à une époque reculée, une doctrine à laquelle les beaux siècles restèrent étrangers, au moins dans leurs manifestations extérieures. « Il est unique, dit-il de Dieu ; né de lui-même, de lui sont nées toutes choses, lui seul a tout façonné. Il circule au milieu des êtres, mais pas un des mortels ne le voit en face ; lui, au contraire, les voit tous.... Il n'est pas d'autre roi que le grand roi. »

Que l'on rapproche cette idée de Dieu de celle des poètes et du peuple, il ne sera pas possible de se tromper sur sa date.

(1) Zî'j; àp'/r,, Zs'j; [xicca, Ato; o'àx t: devra ■zix'jv.xy.'..

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