CHAPITRE XI
grandes familles avaient leurs sacrifices particuliers. « Ces hommes, dit Périclès, en parlant dés guerriers morts dans la guerre de Samos (1), sont devenus immortels comme les dieux eux-mêmes, car nous ne voyons pas les dieux en réalité; mais par les honneurs qu'on leur rend, et les biens dont ils jouissent, nous jugeons qu'ils sont immortels. Les mêmes signes existent dans ceux qui meurent pour la défense de la patrie. »
Plutarque dit (2) qu'à cette divinisation des guerriers, l'émotion fut telle, que les femmes vinrent baiser les mains de l'orateur, et lui offrir des couronnes de fleurs.
Un culte établi peut subir des éclipses, il ne disparaît pas, et c'est ainsi qu'après les grands' dieux, les dieux secondaires, les demi-dieux, les divinités du ciel, des airs, de la terre, des eaux, du feu, des enfers, les héros ont eu leur part dans les offrandes et les sacrifices, et que leur nom s'est perpétué avec leur culte, à travers tous les changements politiques et sociaux, malgré toutes les influences, jusqu'au moment oii la vérité religieuse dissipa ces antiques et ingénieuses erreurs.
6. Grote résume ainsi l'ensemble de la religion, avec les modifications que le temps lui a fait subir (3) :
« Leur polythéisme reconnaissait l'action d'êtres invisibles, identifiés et confondus avec les différentes localités et les différentes divisions du monde phy-
(1) Eq 440 avant J.-C Voir Thdcydide, I.
(2) Périclès.
(3) Hist. de la Grèce, t. II, ch. 11, p. 67.
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sique. De tels êtres représentaient des variétés nombreuses et beaucoup de degrés, tant pour le pouvoir que pour les attributs. Il y avait entre eux des différences d"âge, de sexe, de lieu, de résidence locale, de relations conjugales et filiales, et des sympathies, aussi bien que des antipathies.
» Les dieux formaient une sorte de communauté politique et particulière , qui avait sa hiérarchie, sa répartition de rangs et de devoirs, les débats au sujet de la puissance, et parfois les révolutions, les assemblées publiques dans l'agora de l'Olympe, et les innombrables banquets et fêtes.
» Les grands dieux olympiques n'étaient, de fait, que les plus élevés en dignité, parmi une réunion de personnages presque humains, ou dépassant l'humanité, tels que démons, héros, nymphes, éponymes, génies identifiés avec chaque fleuve, chaque montagne, chaque cap, chaque ville, chaque village, chaque circonscription de territoire ; de plus, chevaux, taureaux et chiens, issus de race immortelle et doués d'attributs particuliers, et monstres présentant des traits et des combinaisons étranges : gor* gones, harpies et chimères terribles.
)) Comme il y avait dans chaque famille des divinités spéciales et des ancêtres qui veillaient sur ces membres, formant dans chacune le symbole caractéristique et la garantie reconnue de leur union, de même, il semble qu'il y a, pour chaque corporation ou chaque commerce, des êtres particuliers dont la vocation était de coopérer à ces opérations, à divers degrés, ou de les entraver. »
Pour comprendre l'anthropomorphisme grec, il
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faut en chercher, dans le plus grand des poètes, les traits caractéristiques.
Les dieux du polythéisme ne s'enferment pas dans l'oisive jouissance de leur grandeur; ils se mêlent aux hommes, et agissent avec eux et contre eux. Ils n'ont pas des mœurs et des habitudes qui contrastent avec ce qui se passe sous nos yeux. Ils pensent, ils sentent, ils veulent comme nous. Ils ont nos besoins, nos passions, et ne se distinguent de nous, que parce qu'ils sont plus forts, plus puissants, et qu'ils peuvent impunément satisfaire tous leurs caprices.
U Iliade et Y Odyssée font agir parallèlement les dieux et les hommes. Tout ce qui se passe dans les champs troyens a son contre-coup dans l'Olympe, et tout ce qui agite l'assemblée des dieux se traduit par un changement dans la situation des deux peuples ennemis.
Un parti doit l'emporter parmi les dieux, car la guerre ne peut pas être éternelle, et l'un des deux peuples aura été vainement soutenu par la puissance divine.
Il y aura des vaincus dans l'Olympe, puisque chacun reste fidèle, jusqu'à la fin, au parti qu'il a embrassé. Troie succombe malgré la protection de Zeus, qui ne peut résister à la coalition de divinités implacables, soutenues par le destin, en définitive, le maître suprême. « Il est impossible, même à un dieu, d'échapper à l'arrêt du destin (1). »
Dans VOdysséCy la lutte n'est ni moins directe, ni moins violente. Mais l'assemblée des dieux semble
(1) Jacobs, Anthologie, I, 91.
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fatiguée de ses divisions. Elle a besoin de paix comme les peuples. Seules, deux divinités restent en présence, Poséidon et Athéna. L'une poursuit, l'autre protège le héros
Que les flots du malheur ne peuvent submerger (1).
Ulysse finit par l'emporter, grâce à une énergie, une constance et une habileté que la déesse admire en les secondant.
Le dieu de la mer, qui l'a poursuivi depuis la chute de Troie, et qui prétendait encore lui imposer de rudes épreuves, au moment où les Phéaciens vont le rendre à sa patrie, est obligé de céder devant la volonté de Zeus, et, désormais impuissant contre le héros, décharge sa colère sur ses hôtes. Un dieu doit toujours avoir le dernier mot; car, « parmi les immortels, qui voudrait désormais l'honorer (2)? »
VIliade constate le triomphe d'une puissance aveugle et mystérieuse devant laquelle tout s'incline, dieux et hommes, h' Odyssée met en relief la victoire d'un héros sur l'injuste persécution d'une divinité, dont rien ne peut fléchir la haine.
Peut-être trouverait-on, dans cette différence du rôle de la divinité à l'égard de l'homme, la preuve que, quoique venus à nous, à travers les siècles, sous un même nom, les deux poèmes ne sont pas l'œuvre de la même main.
Ij' Iliade et V Odyssée ne sont pas fidèles à la théogonie d'Hésiode, qu'elles ont peut-être précédée.
(1) Horace, Épit.^ \, 2, vers 22.
(2) Odyssée, chant XIII.