CHAPITRE XI
Polybe, Strabon, Diodore de Sicile, Pausanias avaient vu, dans les récits des poètes, des faits historiques embellis par la légende, immortalisés par la poésie et acceptés par les chefs de peuples. En les dégageant de ces ornements, ils en font la base de la constitution sociale et politique des cités et des États. Ils ne heurtent pas la foi populaire, ils essaient de l'expliquer.
Les philosophes enseignent sur la divinité une doctrine plus élevée et plus pure que celle de la religion officielle. C'était un danger pour eux, et Socrate en eut la preuve. Il fut accusé de ne pas reconnaître les dieux de la patrie. Il repoussa cette accusation. « Tout le monde, dit-il, indistinctement a pu me voir sacrifier dans les fêtes solennelles et sur les autels publics (1). » Et lorsque la sentence fut prononcée, il renouvela sa déclaration. « Jamais je nai offert de sacrifices à d'autres divinités qu'à Zeus, à Héré, et aux autres dieux; jamais je n'ai juré que par eux; jamais je n'en ai nommé d'autres (2). )>
Après avoir pris le poison : « Criton, dit-il, nous devons un coq à Esculape, n'oublie pas d'acquitter cette dette. » Ce furent ses dernières paroles (3). » Il voulut mourir comme il avait vécu, respectueux pour la loi.
Platon, son disciple, partage et enseigne sa doctrine. Il voit en Dieu le souverain bien, et « ce souverain bien, c'est Dieu même. » Aussi « veut-il que le philosophe ait l'amour de Dieu, car si le bonheur
(1) XÉNOPHON, Apologie de Socrate, II.
(î) Ibidem.
(3) Platox, Phédon, in fine.
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est la fui de la philosophie, jouir de Dieu, c'est être heureux (1). » Il repousse les poètes de sa république, parce qu'ils sont artisans de mensonge, particulièrement par rapport aux dieux (2). Il croit tous les dieux bons, et il ne peut concevoir qu'il y en ait de mauvais.
Les précautions dont il s'entoure, le soin qu'il met à employer les désignations acceptées par le peuple, prouvent combien il tient à éviter toute accusation.
Dans le x^ li^^re des Lois, il démontre l'existence, la providence et l'inflexible équité des dieuxc Il édicté contre les impies des peines sévères et expose une doctrine morale condamnant la vie de ceux qu'Athènes honorait, et auxquels il ne pouvait croire, malgré le culte général qui devait s'imposer à lui. La contradiction est partout.
Ainsi, l'adhésion publique donnée à la religion officielle par les hommes d'État, les philosophes et les poètes, et le respect dont ils donnaient des marques d'autant plus éclatantes qu'ils le ressentaient moins, étaient la preuve de leur foi en des traditions qu'ils ne voulaient pas laisser périr, ou des mythes sous lesquels ils retrouvaient certaines vérités. Le sentiment national et une terreur salutaire inspirée par de nombreuses accusations d'impiété, imposaient une circonspection constante, et obligeaient même à des concessions que le défaut d'une conviction absolue rendait d'ailleurs faciles.