‹ Les institutions d'AthènesChapitre 324 sur 335 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

plus de liberté, et s'ils s'élevèrent quelquefois jusqu'à des aperçus dont la portée et la profondeur devaient étonner un peuple plus spirituel que profond, mais avide de nouveautés, ils honorent toujours les dieux du vulgaire, ou s'inclinent et courbent leurs héros sous l'aveugle puissance du destin (1).

Eschyle croit aux dieux qu'il met en scène. La fatalité conduit toutes choses, et ses arrêts sont à la fois irrévocables et irrésistibles. Atossa dit dans les Perses : « Mais lorsque l'homme se hâte lui-même, un dieu le pousse dans son entreprise.... Mon fils, qui ne l'a pas compris, s'abandonne à son ardeur inconsidérée. )>

Sophocle met en scène des dieux qui interviennent au moment opportun, et à qui il fait jouer un rôle digne de leur puissance. L'homme est la victime du destin, mais il puise dans sa lutte contre le malheur qu'il ne peut éviter, une grandeur qui le rend à la fois un objet de respect et de pitié.

Euripide prend plus de libertés avec les dieux. Quelquefois, en leur conservant les noms traditionnels, il laisse voir des aspirations vers une doctrine plus haute. Dans d'autres cas, il n'hésite pas à mettre dans la bouche de ses personnages, des discours impies, et de jeter une espèce de défi à la foi populaire.

On lit dans ses fragments incertains (3) : u A toi,

(1) Toutes les tragédies font uue large part aux croyances religieuses. Il ne faut pas oublier qu'elles étaient représentées aux jours de fête en l'honneur des dieux, et qu'elles étaient précédées et suivies de sacrifices .

(2) Eschyle, 743-782.

(3) Fragment 45, cité par Clément d'Alexandrie, stromates V. Les Bacchantes sout consacrées tout entières à l'introduction d'un culte nouveau en Grèce, et on croit qu'il ne les fit représenter que pour repousser le reproche d'impiété.

636 INSTITUTIONS d'aTHÈNES

maître souverain, j'apporte mes libations, mes offrandes, sous quelque nom que tu préfères être invoqué, Zcus ou Hadès.... C'est toi qui, parmi les dieux du ciel, tiens le sceptre de Zeus, toi qui gouvernes le royaume terrestre d'Hadès ; envoie ta lumière à l'âme des mortels qui veulent, avant la lutte, apprendre d'où leur vient le mal, quelle en est la racine, et qui, parmi les Immortels, ils doivent fléchir par des sacrifices, pour trouver le terme de leurs souffrances. » S'il ne sait à qui des dieux porter le témoignage de sa soumission, il ne sort pas cependant de la tradition, et cette aspiration vague ne peut déplaire au peuple.

Dans le Bellérophon, il prête à un de ses personnages des discours qui parurent aux spectateurs fidèles à la religion officielle, immoraux et blasphémateurs. Des protestations indignées s'élevèrent dans l'amphithéâtre. On allait lapider les acteurs lorsque l'un d'eux s'écria : « Attendez, il le paiera. »

Et, en effet, le blasphémateur recevait son châtiment, mais l'esprit et l'à-propos de l'interprète du poète ne laissèrent pas moins subsister l'atteinte portée à la majesté divine.

Il en fut de même à la représentation à'Iœion. (( Je ne lui ai pas laissé quitter la scène, s'écria Euripide, effrayé de la colère du peuple, que je ne l'eusse attaché à sa roue. »

Il dut changer le premier vers de sa MénalippG que l'on trouva peu respectueux pour Zeus.

Un poète a toujours une excuse à sa disposition, quand il prête à ses personnages des impiétés. Ce n'est pas sa pensée qu'il exprime. Le xviii° siècle a

Page 1