CHAPITRE XI
largement exploité ce moyen, et Voltaire y est passé maître. Il ne faut pas trop croire à ces explications, sous lesquelles se sont toujours abritées les plus redoutables hardiesses. Sous le personnage poétique apparaît la pensée personnelle du poète, et ce qu'il n'ose pas dire, il le met sur d'autres lèvres. Tel est le caractère des vers-maximes, armes à deux tranchants, d'autant plus dangereuses qu'elles paraissaient inoffensives.
Si le peuple s'indignait contre les impiétés, il ne tolérait pas les indiscrétions, Eschyle, soupçonné d'avoir, dans les Prêtresses, les Chasseresses, Sisyphe, Œdipe, Iphigénie, révélé le secret des mystères, fut poursuivi par le peuple vengeur des privilèges de Déméter. Il chercha un refuge sur le théâtre, auprès de l'autel de Dionysos. Réclamé par l'Aréopage, il dut se justifier. Il invoqua deux motifs : ses services militaires et l'absence de toute initiation. Le peuple renvoya absous le soldat de Marathon, et le profane qui n'avait pu révéler ce qu'il ne connaissait pas.
3. Mais si, au v^ siècle, la foi antique faiblissait, si on restait plus attaché que jamais aux cérémonies du culte, l'esprit et les mœurs prenaient toute liberté. On croyait des dieux ce que l'on voulait, mais on ne le disait pas. On réglait sa conduite sur ses intérêts ou ses passions, on ne manquait à aucune des minutieuses prescriptions relatives aux autels, aux temples, aux fêtes, aux off'randes, aux sacrifices. On se montrait d'autant plus sévère pour la forme que Ton faisait plus facilement bon marché du fond.
Quoique la religion officielle ne donnât aucun pré-
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cepte de morale, elle était jusqu'à un certain poini, par la terreur qu'inspirait la justice des dieux, la gardienne d'un ordre domestique et social. Si l'influence des philosophes avait pu descendre dans un grand nombre d'intelligences et toucher les cœurs, on aurait eu, à côté du grand siècle militaire, politique, artistique et littéraire, une admirable et puissante expansion de moralité.
Il n'en fut pas ainsi. Il semble que ces leçons de sagesse et ces exemples de vertu aient pour contrepoids la corruption morale et le pervertissement des idées. Plus quelques âmes s'élèvent, plus celles du grand nombre s'abaissent.
Athènes passa ainsi de la foi naïve et forte des premiers âges, à une vigoureuse efflorescence de l'esprit, qui fut sans action bienfaisante sur les mœurs, et montra la faiblesse, l'inconséquence, la vanité de la religion officielle, sans lui rien substituer. On se montrait, comme toujours, d'autant plus intolérant que l'on croyait moins. L'indifférence s'étendit sous la sauvegarde de ce dévouement apparent à la vieille religion, et pendant que les autels fumaient, que les trésors s'entassaient dans les temples, que les victimes étaient conduites en troupeaux sous le couteau sacré, il n'y avait plus de .croyances pour les esprits, de piété pour les cœurs, de règle pour la conduite. Le patriotisme déclina comme la foi, et, après des divisions intérieures qui épuisèrent toutes les forces et toutes les ressources des cités et de la race, l'ennemi extérieur ne trouva pas, comme au commencement du v® siècle, la Grèce presque tout entière unie dans un même sentiment