CHAPITRE XI
de découvrir la puissance supérieure qui l'a ordonnée . Aucun d'eux n'est arrivé jusqu'au Dieu créateur, faisant toute chose de rien, gouvernant souverainement la matière par des lois qu'il lui a imposées, et veillant sur l'homme par sa providence, sans lui rien enlever d'une liberté sur laquelle reposent sa dignité et ses mérites.
o. La question de l'homme n'a été pour la philosophie antique, ni moins importante, ni moins difficile que celle du monde.
L'homme s'est toujours demandé ce qu'il était, d'où il venait, pourquoi il existait, où il devait aboutir. Sa curiosité naturelle était aiguisée par l'intérêt.
Or, sur aucune de ces questions, la religion ne lui donnait de réponse. L'homme n'avait que des devoirs envers les dieux, et, s^ils sont les dispensateurs des biens et des maux, ils le sont en vertu de leur caprice, sans être tenus à aucune considération. Ils ne doivent à personne la justice, puisqu'ils ne reconnaissent d'autre loi morale que celle qui oblige à les honorer par un culte extérieur. La philosophie enseigne des devoirs, la loi sociale punit des actes coupables, l'opinion publique récompense par ses suffrages la vertu, le dévouement, le patriotisme ; les dieux inférieurs à la loi politique, dont ils devraient être les inspirateurs et les maîtres, ne tiennent compte que de l'accomplissement des cérémonies du culte.
Les philosophes ont cependant essayé de faire profiter la religion de leurs découvertes, en lui attribuant les résultats les plus beaux de leurs méditations.
Comme ils voulaient le progrès moral de leurs
disciples, que leur importait de le faire sortir de leurs enseignements ou de paraître l'emprunter à ceux de la religion? •
Dans le Gorgias, Platon a recueilli les plus hautes leçons morales de son maître Socrate. Il a démontré qu'il vaut mieux recevoir une injustice que- la commettre, et que, l'injustice commise, c'est un bien que d'en être puni. L'ordre se trouve, dès lors, rétabli dans l'âme.
(( Écoute donc, dit-il à Calliclès, au moment de conclure, écoute comme l'on dit un beau récit, que tu prendras, à ce que j'imagine, pour une fable, et que je crois être une vérité, car je te donne pour vrai ce que je vais dire. »
C'est traiter bien généreusement la religion officielle que de lui prêter cet enseignement moral. Platon employait un moyen ingénieux d'exposer de grandes vérités, sans avoir à craindre la susceptibilité redoutable d'un peuple qui ne voulait pas que l'on touchât à ses dieux.
Et Platon raconte que lorsque les fils de Chronos se partagèrent l'empire du monde, « celui des mortels qui avait mené une vie juste et sainte, allait, après sa mort, dans les îles Fortunées, où il jouissait d'un bonheur parfait, à l'abri de tous les maux; qu'au contraire, celui qui avait vécu dans l'injustice et l'impiété , allait dans la prison du châtiment et de la justice, appelée Tartare (i). »
Et comme il arrivait des âmes qui ne paraissaient à Hadès et aux gouverneurs des îles Fortunées, mériter ni récompenses, ni châtiments, Zeus ordonna
(1) Platon, Gorgias.