CHAPITRE XI
que les hommes ne connussent pas leur dernière heure, et parussent, dépouillés de tout ce qui leur était étranger, devant Minos, Eaque et Rhadamanthe.
Dès lors, chacun se montra tel qu'il était au moment « de la séparation de l'âme et du corps. » Les rois, souverains, potentats, grands, riches, laissèrent voir « les difformités et la laideur du pouvoir absolu, de la mollesse, de la violence et de la débauche. »
Ils purent être châtiés. Mais les châtiments sont de deux sortes : « Ceux qui profitent des punitions qu'ils éprouvent de la part des dieux et des hommes sont ceux dont les fautes peuvent être expiées. Toutefois, ce n'est que par les douleurs et les souffrances qu'ils peuvent s'amender soit sur la terre soit aux enfers, car il n'est pas possible d'être délivré autrement de l'injustice. Pour ceux qui ont commis les derniers crimes, et qui, pour cette raison, sont incurables, on fait sur eux un exemple pour les autres. Leur supplice n'est pour eux d'aucune utilité, parce qu'ils sont incapables de guérison. »
C'est un philosophe et non un prêtre qui parle ainsi. Combien la religion aurait été plus haute et plus pure, si, sortant d'elle-même, elle avait puisé aux sources vives de cette philosophie , écho affaibli des vérités que l'homme avait possédées à l'origine.
L'homme n'apprend pas de la religion s'il est une œuvre divine ou un produit du hasard, si cet amour de la vie qu'il porte dans son cœur, est une preuve que sa destinée est tout entière ici-bas, ou si, au contraire, il est la garantie d'une existence prolongée au delà du tombeau. Elle lui dit bien qu'il y a des peines et des récompenses, mais n'est-il pas autorisé
à croire qu'elles sont réservées aux hommes remarquables par les actes les plus glorieux ou les plus atroces? Elle lui montre dans les dieux des maîtres dont elle s'attache à rappeler la puissance : a-t-elle jamais pensé à parler de leur bonté? Elle les fait redouter. Elle n'a jamais inspiré pour eux un amour profond et dévoué.
La religion laisse l'homme isolé. La philosophie lui enseigne la solidarité avec tous ceux qui vivent dans les mêmes conditions que lui, mais elle n'est pas arrivée jusqu'à l'affirmation d'une fraternité universelle. Socrate disait qu'il n'était ni Athénien, ni Grec, mais citoyen du monde (1). Combien, parmi ses concitoyens, auraient consenti à être confondus avec les Barbares? Il n'y avait rien de commun entre les hommes nés dans des pays voisins ou éloignés et parlant des langues différentes.
Ainsi, la religion ne donnait à l'homme aucun éclaircissement sur son origine, sa nature, sa destinée. Elle ne s'emparait pas de lui de manière à l'élever, à le perfectionner et à faire son bonheur. Pour elle, comme pour les chefs d'État, l'homme n'était rien, le citoyen était tout. Mais ce citoyen devait trembler devant les dieux et obéir docilement à leurs prêtres. La crainte était le ressort essentiel de la machine religieuse, et une soumission absolue le but.
Voilà pourquoi la religion joue un rôle si important dans l'histoire de la Grèce. Elle est mêlée à tout, à l'organisation sociale, aux institutions politiques, à la culture littéraire, aux arts. Mais la formation intérieure de l'homme, son intelligence, son
(1) Plutarque, De l'exil.