CHAPITRE XI 6i
cœur, ses mœurs lui échappent. Il peut sacrifier aux dieux, mais la foi est absente. Il peut les prendre à témoin de ses serments, mais sa parole n'emprunte aucune autorité à leur intervention. Il peut les proclamer les protecteurs et les sauveurs de la patrie, mais il affirme en lui-même que la prudence, le courage, l'activité, le dévouement peuvent ce que l'on attendrait en vain des vertus ou des vices personnifiés, d'êtres allégoriques ou de morts illustres.
La religion eut un rôle social considérable. Elle ne fut pas la maîtresse véritable et bienfaisante de l'àme humaine.
Elle ne se mettait pas même en peine de faire connaître cette âme qui devait, après la mort, expier les fautes ou recevoir la récompense de ses mérites.
Tous les peuples ont cru à l'immortalité de l'âme, ou du moins à la persistance de l'existence de l'homme après cette vie. Les poètes et les philosophes de la Grèce sont les témoins des opinions populaires et de celles des intelligences plus cultivées.
(( Grands dieux! s'écrie Achille lorsque, pendant son sommeil, Patrocle mort lui apparaît : même dans la demeure d'Hadès, il est donc quelque âme, quelque image, mais il ne reste plus de sensations (1) »
Ulysse, évoquant les morts, voit l'âme d'Anticlée, sa mère : « N'es-tu qu'une vaine image ? » lui demandet-il. Elle répond : « L'irrésistible flamme du bûcher dompte tout à la fois nerfs, chairs et ossements, aussitôt que la vie a abandonné les membres; cependant, l'âme, qui s'en est échappée, voltige comme un songe (2). »
(1) Homère, Iliade, XXIII. (2) Homère, Odyssée, XI.
Si le corps n'a pas reçu les honneurs de la sépulture, elle souffre, gémit, revient sur la terre. Tout ce que dit Homère de l'âme, semble avoir pour but unique d'assurer au corps de justes funérailles. Les peines, aux enfers, sont corporelles. Les incohérences, les contradictions abondent, et si la foi à une autre vie est incontestable, il est difficile de croire qu'Homère ait eu sur ce point des idées arrêtées.
Après lui, les poètes ne nous donnent pas plus de satisfaction. La croyance à une autre vie est incontestable, mais elle reste enveloppée de ténèbres.
Les philosophes se sont occupés de l'âme, de ses facultés, de sa nature, de son origine, de sa destinée. Hs ont suppléé à la religion, et le peuple lui-même leur dut quelques lumières, bien qu'ils n'aient pas été, sur cette question, plus d'accord que sur les autres.
Hs constatent en l'homme l'existence de deux substances distinctes, trouvent la preuve de l'immortalité de l'âme dans le soin que Dieu a pris d'elle et dans la punition qu'il lui réserve si elle fait le mal, considèrent son séjour sur la terre comme un exil (1), la croient plus ancienne que le corps, et voient en elle « la première et la principale cause (2). » Pythagore enseigne que la même âme anime successivement plusieurs corps, et Platon que celles qui ont besoin d'expiation, sont entraînées pendant un temps plus ou moins long dans un mouvement rapide qui les épure, et reviennent ensuite sur la terre.
Les deux idées qui dominent chez les philosophes sont celles de l'immortalité et de la responsabilité.
(1) Empédode, cité par Plutarque, de VexiL
(2) Platon, cité par Plutarque, de l'âme.