CHAPITRE III
Tel est le récit de Pausanias (1), et c'est ainsi que, sans aucune préoccupation chronologique, il remplit l'espace qui s'écoule depuis 1556 jusqu'en 1228. Thésée n'appartient pas encore à l'histoire, mais la poésie, qui chante ses exploits, semble déjà reposer sur une base plus solide.
S'il faut en croire Plutarque, Egée n'aurait pas régné sans opposition, et ne serait parvenu qu'avec peine à transmettre le pouvoir à celui que des signes certains révélèrent comme son fils. « Les Pallantides, dit-il (2), ne purent souffrir qu'Egée, qui, simple fils de Pandion, ne tenait en rien à la famille des Érechthides , non content d'avoir possédé le royaume, voulût encore le faire passer à Thésée, qui n'était lui-même qu'un étranger et un inconnu. » Ainsi, la succession n'aurait pas été directe, et plusieurs familles se seraient disputé le trône. Ces révolutions sont aussi vraisemblables à Athènes que dans toutes les autres villes de la Grèce.
3. « Je voudrais, dit Plutarque (3), épurer cette vie de tout ce qu'elle a de fabuleux, et, en l'appuyant sur des fondements raisonnables, lui donner Tair de l'histoire; mais, dans les endroits où, se refusant à toute espèce de vraisemblance, elle ne pourra obtenir la confiance des lecteurs, j'aurai recours à leur indulgence, et je les prierai de recevoir favorablement des fables, dont l'origine se perd dans l'antiquité la plus reculée. »
Thucydide avait plus de foi dans les actes de
(1) Attique, I. 2, 5. (2) Thésée, 22.
(3) Thésée, 1.
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Thésée, ou plutôt il le peignait, moins comme un héros que comme un roi dont la capacité politique devançait son temps.
Isocrate (1) loue dans Thésée, à la fois, les faits glorieux ou extraordinaires qui le placent parmi les héros, et les mesures qui montrent des vues politiques très remarquables.
Thésée se rattachait par son père à Érechthée, et par sa mère à Pélops, le roi éponyme du Péloponèse. Né à l'époque où « vivaient des hommes infatigables dans les travaux, supérieurs à tous les autres par leur activité , leur vitesse et leur force (2), » il se sentit enflammé d'une ardente émulation, attaqua et vainquit les brigands qui désolaient l'Attique, trouva la ville pleine de séditions, fut reconnu par son père au moment où on lui versait le poison préparé par Médée qui avait pénétré ses desseins, et, déclaré héritier du trône, il consolida ses droits en repoussant les Pallantides, ennemis d'Egée et de sa race.
Il continua dans l'Attique ses exploits utiles, tua le taureau de Marathon, délivra Athènes du tribut ignominieux et inhumain qu'elle payait à Minos, et succéda à son père, qui, le croyant mort en Crète après son héroïque expédition, s'était jeté dans la mer à laquelle il donna son nom.
Il organisa son royaume sur des bases nouvelles et avec un esprit différent; mais ce ne fut qu'après avoir abdiqué la royauté, suspecte à ceux-là même qui en recueillaient les bienfaits, qu'il parvint à
(1) Éloge d'Hélène.
(2) Plutarque, Thésée, 5.
CËAPiTRÉ ni 12i
s'assurer le concours des riches et des pauvres, des grands et du peuple, et à établir les principes qui, de tout temps, ont fait la vie politique d'Athènes.
Ces principes sont ceux de la démocratie. Il ne faut pas croire pourtant que la démocratie athénienne n'ait pas été en tout temps maintenue ou rapidement ramenée à de justes bornes.
Gibbon dit avec raison (1) : « Dans un gouvernement démocratique, les citoyens exercent l'autorité souveraine : entre les mains d'une multitude immense, incapable de suivre la même direction, cette autorité est une source d'abus, et finit par s'évanouir. » D'abord, à Athènes, le peuple fut toujours peu nombreux, ensuite la culture intellectuelle et les heureuses qualités dont il était doué le préservèrent des excès de la démagogie, enfin les abus ne pouvaient être de longue durée chez un peuple si prompt à la raillerie et si jaloux des droits de l'égalité.
Il appela les étrangers en leur assurant les privilèges des citoyens, divisa le peuple en trois classes, les nobles, les laboureurs et les artisans, unit à l'Attique le territoire de Mégare, que la nature lui a donné, établit les jeux isthmiques pour entretenir l'union des Grecs, suivit Hercule dans son expédition contre les Amazones, les vainquit lorsqu'elles vinrent l'attaquer jusque sous les murs d'Athènes, pour venger l'injure qu'il leur avait faite en répudiant leur reine Antiope, prit part à toutes les tentatives héroïques et aventureuses de son temps, fut
(1) Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain, t. II.
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le compagnon de l'audacieux Pirithoûs, chassa les Centaures, et, délivré par Hercule de la captivité dans laquelle le retenait le roi des Molosses, revint à Athènes oii il se heurta à l'hostilité d'un peuple qui, selon Plutarque (1), a voulait être flatté. » Il essaya de le réduire par la force, et, désespérant de réussir, s'embarqua pour Scyros.
Il y mourut peu de temps après, d'un accident, ou par la perfidie du roi Lycomède, de qui il sollicitait des secours, pour rentrer en possession du trône d'Athènes (1228 à 1199).
« Thésée, dit Plutarque (2), parcourut lui-même les bourgs et les familles pour leur proposer son plan et le leur faire agréer. Les simples citoyens et les pauvres l'adoptèrent sans balancer. Pour déterminer les hommes les plus puissants, il leur promit un gouvernement sans roi, on purement démocratique, dans lequel, ne se réservant que l'intendance de la guerre et l'exécution des lois, il mettait dans tout le reste une entière égalité entre les citoyens. »
Il abdiqua ensuite la royauté, comme il l'avait promis, et s'occupa de régler sa république.
Il est assez étrange de voir une démocratie préparée par un roi. Athènes aimait à constater que son organisation avait pour premier auteur Thésée. Ses poètes tragiques le lui rappelaient. Dans Euripide (3), Thésée a réuni une armée contre Créon, roi de Thèbes. Un héraut de Créon demanda à parler au roi d'Athènes. « Vous le chercheriez vainement, lui
(1) Thésée, 34.
(2) Thésée, 23.
(3) Les Suppliantes.