CHAPITRE III
donne aucune garantie de sa modération, parce qu'il n'a ni frein, ni contrepoids, ni limite. Ce qui dépend exclusivement de l'homme est mobile comme ses pensées et ses intérêts. Plutarque dira vainement : « La vertu de celui qui s'est emparé de la tyrannie en fait une royauté légitime (1), » l'origine du pouvoir et les conditions dans lesquelles il est exercé n'inspireront pas moins de justes appréhensions.
Aristote a tracé la ligne de démarcation. « Soumise à certaines règles, dit-il de l'autorité, elle prend le nom de royauté, et celui de tyrannie quand elle a un pouvoir sans bornes (2). » Et ailleurs : « Le tyran a pour but ce qui lui est agréable ; le roi ce qui est honnête (3). »
Pisistrate porta la peine de son usurpation. Il eût voulu gouverner avec justice, servir le peuple et exercer à l'égard de tous une modération qui mit fin à des compétitions dont la patrie subissait les conséquences désastreuses. Il fut impuissant contre ce vice originel. Il perdit et recouvra plusieurs fois le pouvoir. Trente-trois ans s'écoulèrent depuis le moment où la faveur populaire lui donna une autorité qui ne devait avoir pour but que l'intérêt du plus grand nombre, jusqu'à sa mort. Il ne gouverna véritablement que pendant dix-sept ans. Les chefs des factions rivales s'entendaient facilement pour le renverser. L'ennemi commun éloigné, ils recommençaient leurs luttes pour le remplacer.
Son exil ne lui enlevait rien de l'affection popu-
{\)Solon, 18.
(2) Rhétorique, liv. I, ch. VIII.
(3) Politique, IV, 10.
laire, et les chefs ses rivaux lui promettaient alternativement leur concours pour reprendre le pouvoir. Après son plus long exil, Mégaclès, chef des Alcméoni.des, lui offrit sa fille et le pouvoir. Piedevenu maître , Pisistrate ne voulut point d^alliance avec une famille sur laquelle pesait la malédiction des dieux, et s'aliéna, par le renvoi de la fille de Mégaclès, ceux qui l'avaient servi. Il dut quitter Athènes et l'Attique. Retiré en Eubée, il réunit autour de lui les mécontents, se fit des partisans dans les villes de la Grèce jalouses d'Athènes, étendit ses relations, afin d'augmenter ses appuis et ses ressources, puis profitant d'un moment favorable, il descendit en Attique avec un corps de mercenaires. Les Athéniens marchèrent contre lui. Il n'eut pas de peine à les mettre en déroute, et entra avec eux dans la ville.
Il se contenta de bannir les Alcméonides, ses éternels ennemis, et de prendre des otages comme garantie d'une soumission définitive. Il joignit à ces mesures la précaution d'enlever à tous les citoyens leurs armes, qu'il déposa, comme un trophée ou une offrande, dans le temple d'Aglaure, et travailla avec autant d'intelligeoce que d'énergie à faire oublier par ses bienfaits une tyrannie que repoussait, malgré ses tempéraments, le génie d'Athènes.
Il bannit l'oisiveté que condamnaient les lois de Selon, encouragea l'agriculture en ramenant à la campagne les habitants pauvres de la ville, et assura la subsistance de ceux que de trop longues factions avaient arrachés à leur industrie.
Il embellit la ville par des temples, des gymnases, des fontaines, fit des travaux considérables qui lui