CHAPITRE VI
l'architecture romaine^ au 8IÂCLE DBS PLAVIENS ET DBS ANTONINS
Le beau travail déjà cité de M. Brann sur les monnments du forum (1) fait ressortir le caractère d'ornementation prodiguée, par lequel Tarehitecture du second siècle de Tempire diffère de celle du siècle d'Auguste. Cette modification est déjà marquée, sans être encore choquante, dès le temps de Domitien, par certains détails du temple qu'il éleva à son père et dont il reste trois colonnes avec leur architrave, et aussi par les retouches de la décoration intérieure du Panthéon, après l'incendie qui eut lieu lors du principat de Titus.
Les chapiteaux du temple de Yespasien, dit M. Braun, ont les caractères de la période des Césars, sauf de légères variations : élégance
Q) Dans le Pkilologtês^ dont Textrait publié par M. Marquardt conserve la pagination. Le morceau qui Ta être cité appartient aux pages 418-19. Quant à l'identité de ces restes, qu'on a souvent confondus avec ceux d'un autre édiâce, voj. au chapitre IV, § 2, les preuves tirées des pages 4C9 et 443 de Braun ; cf. 413.
114 QUATRlàHB PASTIB
recherchée, excès dans la richesse. Le listel n'est pas nu comme il Tétait auparavant, mais couronné de feuilles échancrées et d'une ligne d'oves en surcharge, d'un goût défectueux. Sur le profil de l'architrave, même principe d'ornementation, se produisant par une bordure de feuillages, sculptée d'ailleurs avec délicatesse et surmontée de jolies palmettes ; on y a aussi représenté divers instruments des sacrifices, alternant avec des bucranes ornés de bandelettes. Parmi ces objets on remarque surtout des patères, richement ornées d'arabesques, et d'autres vases décorés avec la magnificence luxuriante qui caractérise l'époque de Titus et de Domitien. — Cette magnificence gracieuse, mais outrée, se retrouve dans la décoration végétale de l'architrave. — Sur tout le chambranle qui la couronne, il n'y a pas une place vide.
Tous les monuments (voy. le Dictionnaire de Daremberg et Saglio, p. 903-4 et Y Histoire des Romains de M. Duruy, p. 648, 691) s'accordent à indiquer que le Gapitole de Domitien était tétrastyle, tandis que celui de son père, élevé après le fameux incendie des derniers jours de Vitellius, était hexastile comme le précédent.
Quant au Panthéon, M. Adler (\) distingue avec soin les restaurations de Domitien de celles
(1] J)€u Ptmtheon zu Rom^ p. 8-8.
l'architecture romaine 115
qui sont postérieures et doivent se rapporter aux travaux de Septime Sévère, constatés par l'inscription de l'architrave ; elle énonce que lui et son ûls Antonin (Garacalla) Pantheum vetustate corrttptibm cww omni cultu restituertmt. Pline, qui avait sous les yeux les travaux primitifs, nous dit (xxiv-7)que l'on comptait parmi les meilleures œuvres d* Agrippa les colonnes intérieures avec chapiteaux de bronze et les cariatides qui les surmontaient (1) ; mais nul écrivain postérieur n'en parle, d'où M. Adler conclut que ni les unes ni les autres ne firent partie de la restauration de Domitien (peut-être l'incendie les avait-il trop altérées). C'est à cet empereur qu'il attribue les colonnes intérieures actuelles, appartenant à Tordre corinthien ; leur beauté, exceptionnelle encore, lui suggère cette attribution, l'art de ce temps ayant su choisir des matériaux magnifiques et employer le soin le plus exact dans les procédés techniques, ainsi que dans l'exécution des détails. Au même temps encore peut, selon lui, appartenir l'encadrement en marbre de la grande porte d'entrée.
Au contraire, l'auteur refuse de faire remonter jusqu'à Hadrien ou Antonin le Pieux la représentation^ par des peintures appliquées sur le
(1) La restauration de M. Adler les représente, deux par deux, au-dessus de Tentablementet soutenant les arcs antérieurs des niches.
116 QUATRlàMB PARTIB
marbre, d'appaisarchitectoniques, surtout le tronyant dans un édifice dont Téclairage fait bien ressortir le dessin des reliefs. Ce n*est point là, dit-il, le goût d'Hadrien formé dans Athènes ; à plus forte raison ne sauraît-il être coupable de Fart grossier dont témoigne le rétrécissement des pilastres et leur fractionnement par le cintre des niches ; les œuvres d'Antonin^ à Rome et à Pouzzoles, protestent aussi contre la pensée de les lui attribuer. Ni Domitien, ni Hadrien, ni Antonin n'ont fait au Panthéon les travaux considérables que suppose le texte de Tinscription citée. C'est aussi assurément à Sévère qu'il faut rapporter le grand cercle d'airain, cernant l'ouverture de la coupole, et où M. Adler reconnaît, sans hésiter, l'art par trop fantaisiste du iii* siècle, n lui répugne aussi de reporter aux premiers temps la porte de bronze terminée en haut par un trait.
Le forum de Nerva est appelé parfois jPorwinjpervium, ou encore Palladitùmy à cause d'un temple de Minerve, qui s'élevait au milieu et qui avait été commencé par Domitien. Ce temple, maintenant ruiné, nous est connu par des gravures des xvi* et xvn® siècles, ou du moins les derniers vestiges en furent représentés alors. Il était prostylehexastjle, avec une abside demi-circulaire à la cella. Il n'est demeuré que deux colonnes d'ordre corinthien, appartenant sans doute au grand portique qui enveloppait trois côtés de
l'arghitbcturb romaine 117
ce temple ; aux colonnes de ce portique des pilastres correspondaient sur les murs de Tédiûce, et des architraves reliaient chaque colonne à ce mur; l'architrave était surmontée d'une frise à bas-reliefs, portant une corniche fort richement décorée. Enfin, au-dessus de ce rang de colonnes on signale un attique en saillie, surmonté lui-même d'une magnifique corniche ; un bas-relief, représentant Minerve armée, sépare les deux saillies de l'attique. Tous ces détails sont extraits d'un article des Annali delV Insti-^ tuto di Correspondencia archeologica de 1877, dont l'auteur est M. Blumer.
Le principat d'Hadrien est fameux, on le sait, par une recrudescence de l'art grécoromain, mais sauf les débris de la villa oti cet empereur accumula des monuments de fantaisie, je ne connais point d'œuvre architecturale qui le rappelle en Italie. Nous n'avons à étudier ici ni la sculpture de cette époque, ni V Athènes d'Hadrien^ non plus que V Athènes de Thésée.
n reste seulement à Rome de faibles débris du vaste temple corinthien, décastjle à colonnes cannelées et orné de portiques aux deux extrémités, que cet empereur fit élever à Vénus et à Rome ellemême, temple entouré d'une area^ qu'un portique de granit décorait à l'est et à l'ouest. Un péristyle entourait le temple lui-même, dont la cella^ divisée en deux, était revêtue de plaques de marbre et recouverte en bronze. Les substruc-
118 QUATRlàlfB PARTIE
lions presque seules en demeurent aujourd'hui ; on y reconnaît cependant les niches qu'occupaient les statues des deux déesses, les dimensions de l'édifice (333 pieds sur 160) et le nombre (20) des colonnes latérales. Elles étaient en marbre de Paros^ et leur diamètre atteignait environ six pieds, ce qui, pour l'ordre corinthien, en suppose pour le fût soixante de hauteur (1). Grâce à la régularité de l'art grec, la reconstitution de l'édifice est donc possible ; mais nous ne {«aurions conclure de ces débris le caractère exact de l'ornementation.
M. Parker (2) témoigne une véritable admiration pour le temple d'Ântonin et de Faustine (la première Faustine), élevé, sous Maro- Aurèle, à l'angle S.-E. du forum, « C'est, dit-il, le plus beau qui subsiste à Rome. Les splendides colonnes sont si bien connues qu'à peine est-il besoin de s'étendre sur ce sujet... Ce temple a six colonnes de front et trois sur les flancs. La cella
(1) Nibby, Itiner,^ p. 179-80. Il semble, à comparer deux médailles d*Hadrien, reproduites à.la planche XXVI du jPorum romanum, que la partie voisine de l'entrée était consacrée à Venus- Viotrùo et l'autre à Roma œtema.
(2) The Via êaora^ (1876), p. 65-6 : la pagination forme suite à celle du forum. Voyez la coupe et le plan du temple, à la planche XXXII. — L'imprimé porte seven au lieu de six ; mais il est rectifié par le plan, et jamais un temple antique n^eut à la façade un nombre impair de de colonnes. '
l'architecture romaine 119
est bâtie en grands blocs de tnf et ornée de pilastres dont les petits chapiteaux et la frise ont survéca seuls aux temps de barbarie. » Six colonnes de front et trois seulement de côté ,cela serait bien opposé aux coutumes de Tarchitecture ancienne, s'il fallait Tentendre du temple tout entier, mais la planche nous montre que Tauteur ne parle que du portique de la façade. Ce temple n'avait pas de péristyle ; les pilastres dont on vient de parler étaient à l'intérieur. On arrivait à l'entrée par un escalier de vingt-deux marches ; c'est sur la dernière que reposaient les colonnes du portique. L'édifice est représenté sur une médaille au sujet de laquelle M. Donaldson, cité par M. Parker, a fait remarquer la simplicité de la corniche et la magnifique décoration des flancs de la frise (1). Le fût des colonnes a 38 pieds pieds anglais et 9 pouces, et le diamètre 4 pieds 10 pouces, soit 8 diamètres de hauteur. C'est une proportion inférieure à celle du corinthien ordinaire, ordre dont le chapiteau se reconnaît dans le dessin.
Il a été question plus haut des arcs de la période impériale ; nous n'y reviendrons pas ici ; mais il y a quelques mots à dire de la Basilicm Ulpiay œuvre de Trajan. On la connaît par une médaille de cet empereur et surtout par un
(i) V. aussi Nibby, Itinerario, p. 173. Une décoration de corniche comprenant des griffons et des candélabres n*appartient guère à Fart classique.
120 QUATRIÈMB PARTIS
fragment du plan de Rome conserré au capitole. On y voit un double rang de colonnes sur chacun des longs côtés et un triple rang à l'extrémité, en avant d'un hémicycle où est inscrit le mot : LIBER- TATIS. M. Guadet, auteur de l'article Basilica dans le dictionnaire Daremberg, en conclut avec raison que cet hémicycle formait, non un tribunal, mais un sanctuaire consacré à cette déesse ; or, le tribunal de commerce étant partie essentielle d'une basilique, c'est un motif de plus pour penser que l'autre extrémité, disparue du plan, était symétrique à celle-là. On voit de plus par la médaille et aussi, selon M. Guadet, par l'usure des marches, indifféremment répandue là où il ne pouvait paj y avoir de portes, que cette basilique n'était point fermée de murs, mais simplement enceinte de colonnes.
Ceci est conûrmé, sauf une restriction cependant, par le plan lui-même, qui indique l'emplacement des colonnes et n'offre point de ligne pleine, si ce n'est à l'hémicycle et pour compléter la clôture de l'extrémité qu'il occupe.
Quant aux thermes ou grands bains publics^ dont les plus fameux furent l'œuvre d' Agrippa d'abord, puis du pouvoir impérial, c'est surtout par les fouilles des thermes de Garacalla qu'on peut aujourd'hui les connaître. Nibby en a donné une description assez détaillée aux pages 440-448 de son Itinerario di Roma. Ils formaient un immense carré, dont le côté mesure
l'arghitbgturb romaine 121
environ 1140 pieds romains ; le bâtiment intérieur en a environ 560 de long sur 360 de large. On arrivait à la façade principale de l'enceinte extérieure (celle de l'est) par une voie flanquée de portiques, et elle-même offrait l'aspect d*un portique formé d'arcades, derrière chacune des quelles se trouvaient des pièces que Nibby croit avoir été des boutiques et des logements de soldats. Les parois de Tédiflce étaient revêtues de marbre, jusqu'à une hauteur assez considérable, et le reste de stuc. Une grande corniche couronnait la partie centrale, que surmontaient des terrasses décorées de mosaïques. Au-dessus des arcades étaient d'autres pièces où l'on entrait par la cour conduisant à l'édiflce intérieur ; il paraît que la partie antérieure de cette cour était plantée d'arbres, et que les parties latérales étaient ornées de portiques. Il serait beaucoup trop long de décrire ici la disposition compliquée et surtout la riche décoration de cet édifice ; il suffira de dire qu*il contenait les bains proprement dits^ tels que nous les connaissons, avec tous leurs accessoires, répartis dans des salles et des cours intérieures, et que les lois de la symétrie étaient rigoureusement observées dans la répétition des parties de l'ensemble. Mais n'est-ce pas une caractéristique bien frappante de ce siècle, que le plus grand monument artistique de son existence soit, à Rome, un établissement de bains ? F. R.
122 QUATRlèMB PARTIE