CHAPITRE Vil
L ARMKK
§ l^r. Observations générales
L'organisation d'une armée permanente, tout à lait séparée de la population de Terapire par la longueur exorbitante du service (20 ans au moins pour les légions et iê ans pour la garde impériale ou iîohortes prétoriennes) (1), non moins que par le séjour des troupes, constamment renfermées dans des camps, est un des traits les plus frappants du régime impérial. Au point de vue politique, l'empereur, seul chef de la force publique, avait annulé pleinement toute possibilité de résistance de la part non seulement des masses, qui assurément n'y songeaient point, mais des pouvoirs publics euxmêmes; dans le cas d'un conflit entre le pouvoir nominal du sénat et le pouvoir effectif du prince,
(1) Cf. Dion Cass., LV, 23; Tac, Ann. I, 17, 26; Monument d'Ancyre, § 17; Duruy, Hist, des Rom.^ t. Ilb p« 736, et t. IV, p. 254, et ci-dessous le paragraphe sur les vétérans.
310 HUITIKUE PARTIE
le premier n'avait aucun moyen de faire prévaloir ses droits. L'armée avait totalement cessé d'être citoyenne, quoique les légions fussent exclusivement recrutées dans les familles, désormais très nombreuses, qui jouissaient du droit de cité, les provinciaux proprement dits ne servant que dans les corps auxiliaires. Les vieux Romains, c'est à dire ceux de la capitale, ceux du Latium et même, en général, les habitants de la péninsule italique étaient placés en dehors des cadres ordinaires du recrutement; pour eux le service daos les légions était, hors des cas exceptionnels, uniquement volontaire (1) ; et il paraît qu'un très petit nombre consentirent à vouer leur jeunesse et leur âge mûr à de lointaines fatigues. Mais par cela même que les corps d'armée formaient comme des peuples au milieu ou plus exactement en dehors du grand peuple romain, cantonnés dans les provinces les plus récemment soumises et sur les frontières des pays barbares, la conscience de leur isolement politique et de leur force irrésistible les entraînèrent souvent à mépriser le pouvoir social. Si le sénat ne pouvait s'appuyer sur les troupes, il ne pouvait pas davaâitage opposer
(1) M. Jullian {Les Transf, poL de VU, sous les emp* rom., p. 54-5) renvoie à divers textes qui appuient le sentiment de M. Renier sur l'abandon du service militaire par Rome et Tltalie (sauf les cohortes prétoriennes et urbaines), abandon consenti par le pouvoir ; mais il cite assez -d'exceptions (p. [î6-9) pour que Ton puisse admettre que la loi n'avait pas absolument abrogé le recrutement en Italie.
l/ARItÉË 311
sonancieniTe majesté à leurs mouvements séditieux; le seul vestige de puissance qu'il conservât h. cet égard, c'était l'investiture réclamée parles légions pour les empereurs qu'elles avaient choisis, dès que ceux-ci l'avaient emporté sur leurs rivaux ; la situation respective du pouvoir civil et de la force militaire a été fort bien exprimée par l'historien (i) qui a dit: les légions n'avaient pas plus l'idée de se passer de cette investiture que le sénat n'eut jamais celle de la refuser.
Fi'organisation de l'armée romaine nous a été clairement et complètement transmise dans divers textes historiques et surtout par d'innombrables inscriptions <lo l'époque impériale. Ayant eu, en 1867, le très précieux avantage de suivre le cours dé M. Léon Renier sur cette classe de monuments épigraphi- <fues, mon travail sur te point se trouvait, en quelque sorte, fait d'avance, ou du moins je n'aurai guère qu'à abréger la rédaction de ce cours. Avant d'entrer dans le détail, observons que l'avancement des simples soldats était quelque peu entravé par ce fait que les chevaliers qui voulaient entrer dans l'armée y entraient de droit avec le grade de centurion, et les jeunes gens de l'ordre sénatorial avec le grade de tribun. Or, le service militaire étant exigé pour toutes les fonctions publiques d'ordre supérieur, ces engaf»craents devaient être assez nombreux.
(1) Cortt, jft crois, M. Edouard Dûment.
HUITIEUC I»AKTIE
§ 2. — Nombre, désignation, résidenoe et composition des légions romaines
A la mort d'Auguste, le nombre des légions se trouvait fixé tel qu'il subsista pendant assez longtemps, quoiqu'il eût subi des modifications pendant la durée de ce principat. « Il y eut alors, dit Dion « Cassius (LV.23), 23 légions composées de citoyens « (apaioTieSa TcoXtxtxa) ou, selon d'autres, 26. » Les deux chiffres sont vrais : il ne s'agit que de s'entendre. Auguste avait annoncé, après la fin des guerres civiles, qu'il n'en conservait que 18, dont 6 étaient prises parmi celles qui avaient servi sous Antoine ou Lépide. En conséquence de cette réforme, l'armée romaine se trouva, pendant quelques années (jusqu'au commencement de notre ère), composée ainsi qu'il suit, la garde impériale, la garde urbaine de Rome et les auxiliaires mis à part ; nous parlerons plus loin de ces derniers corps :
Legio I* (plus tard surnommée Germanica)
II* Augusta III» id.
III» Cyrenaïca III" Gallica IV» Macedonica IV» Scytbica V» Alaudse (sic) V» Macedonica VI» Victrix
Vf» Ferrata V 1 1» (plustard surnommée Claudia et aussi Macedonica) Vlfl» Augusta IX» Hispanica X» Fretensis X» Gemina X I » (pins tard sarnomm. Glaoâia} XH» Fulminata
L'AKMKiî 313
Les numéros doubles on triples provenaient de Taddition des troupes qui n avaient pajs d'abord appartenu à Tarmée d'Oct.ivn.
Unedizaine d'annéeâ avanl la fin dû Principal^ commencent les guerres de (\jîînonie et de (iermanio, qui amènent la formation i!»; huit.légions nouvelloî^ savoir :
Xni" Gemina XVII»
^jy. |j WIIl'^ A'u'*anties toutes les trois
XVa Apollinaris XIX« V' '^^ *^ ^^^'*^^i^^' '^^ ^a^'^^' XVI« Gallica XX« V.i .-ria
En tout 26 avec les nm léros répétés, mais 23^ comme le dit Dion Cassin -, »près la destruction des trois avant-dernières, qui n turent pas rétablies, leur chiffre semblant désorinai de mauvais augure, et 25 quand on eut, peu apn'>, ajouté à l'armée romaine
la XXI» Rapax et la XXII* Deiolaiima
En général, chaque léginn fut désormais commandée par un ancien préh u* (vir prmtorius) ou du moins par un membre <iii sénat. Ce commandant portait le titre de legatua 1 .
Une XV* Primigenia lui créée sous Claude, et, avant la fin du P' siècle <!< l'empire, on avait formée
(1) Léon Renier, leçons (inodii s) des 15 et 22 janvier 1867. D. C<fkubi $uprà\ au chapilrt; nivant, Tauteur grec meationne les modifications ulté ri (Ml -63, dont la plus ancienne remonte, selon lui, à Néron; cipendaQt, nous allons voir que ceci n'est pas tout à fait exact.
314 HUITIKME PART lis
une autre XXII>, surnommée aussi Primigenîa, et campée sur le Rhin, tandis que la Deioteriana était en Egypte. C'est à Néron que Dion Gassius rapporte la I* Italica, et à Galba la I» Adiutrix. A Vespasien remontaient, selon le même auteur, la II» Adiutrix et la IV» Flavia (v. infrà) ; à Domitien, la I» Minervia; à Trajan la II» iEgyptiaca; à Marc-Aurèle, deux Italicœ (II" et III») ; enfin Sévère créa trois légions appelées Parthiques (l).Dion Gassius a oublié la VU»Çemina Félix, aussi nommée Galbiana, du nom de son auteur; mais il faut observer que toutes les légions appelées G orrai nœ étaient formées du démembrement de Kîgions déjà existantes. Quant aux légions IV» Flavia el XVI» Flavia, ce n'étaient point du tout des légions nouvelles ; c'étaient la IV» Macedonica et la XVI» Gailica, qui changèrent seulement de surnom ; et la Minervia de Domitien ne représente aussi qu'une dénomination nouvelle. Plus tard même, mais beaucoup plus tard, le nom de chaque empereur fournit, pendant son règne, une épithète aux légions. Ce fut aussi à l'époque de Vespasien que divers événements firent disparaître la V» Alauda^ et la XV» Primigenia. Il est question d'une XXX» Gerraanica ou Ulpia Victrix,
(1)D. G., LV, 24. L. Renier, leçons du 29 janvier et 5 février 1867. — La 1» et la lia adiiitrix furent formées d'anciens soldats de marine (classici), qui n'étaient pas originairement citoyens {lôid., 12 février). Selon le%avant professeur, la II» fut bien formée après la procIamatioD de Vespasien, mais par ordre de Vitellius.
(2) L. Renier, 12 el 19 février.
l'armée 315
création de Trajan, quoiqu'on ne trouve nulle part aucun autre numéro supérieur à XXII ; mais ce fut sans doute, dit M. Renier, parce qu'elle complétait, à cette époque, le nombre réel de trente, [.a XXPRapax, disparait dans le même temps, détruite, à ce qu'il semble, par les Sarmates ; et la IX* Hispanica disparait dans la dernière guerre des Juifs ou dans celle des Bretons. Enfin la Deiotariana périt au temps d'Antonin, sous les coups d'une armée arménienne, et telles furent sans doute les causes qui décidèrent Marc-Aurèle à lever la H» et lalll* Italica (1). Quant aux légions Parthiques, leur nom dit assez leur emploi, et Ton sait que Septime-Sévère fit une brillante expédition contre les Parthes; cependant il* n'est pas certain que ce nom remonte à leur création même, car des textes épigraphîques mentionnent une II* Severiana et une P® Antoniniana (2). Les légions restaient d'ordinaire stationnées dans la même province; cependant divers événements ont parfois amené des envois de troupes d'un pays dans un autre, même à de très grandes distances. Il n'entre pas dans l'objet de ce volume de retracer ces mouvements; il suffira de dire que, dans les chapitres cités de Dion Cassius on trouve jointe au numéro de chaque légion l'indication de sa résidence à l'époque où écrivait l'auteur, c'est-à-dire vers le com-
(1) Leçon du 19 février 1867.
(2)Id., ibid. On sait que le véritable nom de Caracalla était Antoninus, son père s*étant déclaré fils adoptif de la famille antonlne.
3!C HLITII MK PARTIE
mencement du III® siècl* , et que cette question des résidences a été examin''<^ avec beaucoup de soin par Borgliesi pour les légions assez nombreuses qui ont stationné sur le Rhin pr mlant presque toute la durée du haut empire, dans nh mémoire intitulé: Sulle iscrizioni del Reno del prof. Steiner, e stille legioni che staziarono nelle due Gerniune da Tibero fino a Gallieno, (le mémoire est comp' i< dans le IV* volume des a»uvres complètes de Boi ^hesi (1).
Les légions étaient div i^ces en cohortes, organisées, nous Tavons vu (T. I., i>. 286-8), moins d'un siècle avant renï[)ire. Chaque ccliorte était maintenant commandée par im tribun; il y eut, en conséquence, dix tribuns par légions, et non plus six comme autrefois; l'un d'eux prenait le commandement supérieur en cas de mort du legatus. La jjremière cohorte de chaque légion eut, au moins à mie certaine époque, un nom-
(1) Voy. les pages 181-2ol de ce tome. Ou peutconsalter aussi, dans un autre mémoire du môme auteur» les pages 110-15, 125-7, 138- U du même volume. Le mémoire sur les légions du Khin a été composé en 1839; mais le savant éditeur,. M. Léon Renier, y a joint des notes pour le compléter ou ]e rectifier, quant h certains détails, d*après les découvoi tes les plus récentes. Les deux Germantes (Haute et Basse étaient, comme je l'ai dit plua baut, des provinces mililiii\'s situées sur la rive gauche du Rhin. On peut lire m\^A le travail de M. Ch. Robert, de l'Institut : Les armées romaines et leur emplacement pendant V empire, et De>i.«rdins : Nouvelles observations sur les légions romaines (Mél. Graux, p. 671-9.
l'armée 317
bre de soldats double des autres, et son tribun avait un rang supérieur (i).
§ 3. — Les Centuries
La cohorte, à son tour, se divisait en manipules ou centuries de Fili (Triarii), Principes et Hastati (2). Chaque cohorte en contenait deux de chaque sorte, distinguées entre elles par les épithètes de priores et posteriores, ajoutées a ces dénominations; leurs centurions portaient le titre de Hastatus, Princeps, Pilus, chacun avec répilhète de prior ou de posterior ; si l'on faisait précéder pihis prior du mot primus^ on exprimait par là qu'il s'agissait de la première cohorte d'une légion (3); ce centurion jouissait d'avantages tout spéciaux qui méritent qu'on s'y arrête. Ils allaient l>kis loin que la question d'organisation militaire.
M. Gellens Wilford s'en est occupé récemment \dans/juelques pages jointes à l'opuscule de M. Desjardins qui vient d'être cité) au sujet d'une thèse épigraphique de M. Karbe {de centurionibus romanis qiixstiones epigraphicaSy Halle 1880), thèse qui est ellemême une sorted'appendîceaumémoiredeM.Momm-
(1) L. Renier, leçon du 26 janvier 1867. Comme on l'a déjà vu, les jeunes gens de l'ordrç sénaiorial entraient dans l'armée avec le grade de tribun laticlave.
(2) he pilum était alors donné à tous les fantassins de la légion ; mais on appeialt pili les anciens Triaires, parce qu'ils lavaient reçu les premiers.
(3) L. Renier, 19 mars.
318 HUITIÈUE PARTIE
sen : Nomina et gradus ceniurionunij publié dans le IV* volume de VEphemeris epigraphica. Ce qui rendait la position de primipile digne d'être recherchée, dit M. Wilford, ce n'était paB seulement sa place prépondérante parmi les centurions légionnaires, c'étaient avant tout les riches émoluments qui l'attendaient h. sa retraite, c'est-à-dire lorsqu'il devenait pnmtpi/aris, ou, comme on le disait, entrait dans l'ordo primipilarium (i). On y pouvait arriver de la condition la plus, humble parmi les citoyens romains, mais l'accès en était surtout ouvert aux hommes de l'ordre équestre, puisque ceux-là entraient dans l'armée avec le grade de centurion ; seulement ils cessaient de faire partie de leur ordre quand ils acceptaient le» fonctions de ce gT*ade : ceux-là seuls pouvaient être à la fois chevaliers et militaires, qui obtenaient, en entrant au service, Viin de ces trois grades : préfecture d'une cohorte auxiliaire, tribunat angusticlave d'une légion ou préfecture d'une «/a de cavalerie (2). M. Wilford explique par cette perte de l'ordre équestre dont je vient de parler la désignation de centurio ou primipilusejj équité romano, fournie parl'épigraphie : seulement il n'ose affirmer que les chevaliers ne recouvraient pas leur rang, quand ils entraient dans la classe des primipilares. Mais un grade plus élevé rendait certainement à celui qui' y parvenait le privilège de son ordre ; d'ailleurs, au III* siècle de Tempire, ce privi-
(1) Mél. Graux, p. 684.
(2) Ibid,, p. 684-5. C'était ce qu'on appelait niiUtijt équestres.
l'armée 34»
lëge cessa d'être perdu par l'exercice des fonctions de centurion. Il est parfois arrivé qu'un même personnage a été plus d'une fois primipile, en passant d'une légion à un autre, ou même après l'exercice d'une fonction de Tordre équestre (1).
Au-dessous des centurions existaient des grades assez nombreux, qui, pour la plupart du moins, correspondaient par le rang à ceux de nos sous-offîciers. Un certain Arrius Glemens, qui servait sous Trajau et Hadrien, qui finit par être Primipilaire et fut, durant sa retraite, duumvir quinquennal, patron et curator d'une cité, avait été autrefois et dans l'ordre que voici: singularis (ordonnance?) du préfet du prétoire, tesserarim (chargé de faire circuler la tessera portant le mot d'ordre), optio (adjudant), fisei curator^ (gardien de la masse et peut-être distributeur de la solde), comicularius iribuni (greffier du tribun dans, ses fonctions judiciaires, tandis que le librarius tenait les écritures de la cohorte). Celui-ci ne devenait officier que s'il était Evocatus Augusti (rappelé après vétérance) ; tel est du moins le sens originaire de ce mot (2). — On pourra aussi, sur cette question des. sous-ofliciers et les exemples que les inscriptions nous en donnent, examiner les pages 18-23, 34-37 et 42 de la publication de Kellermann dans laquelle se trouve l'inscription tracée en l'honneur d'Arrius Glemens
(1) Ibid., p. 683-6.
(2) Cette inscription a été transcrite par M. Renier, par M. Kellermann, 46, et par Henzen, 6,771; a été commentée dans la leçon du A juin 1867.
ÎI20 HUITIÈME PARTIE
({). 38) et qui est intitulée Vigilum romanorun îatercula duo caelimontana^ magnam partem mliiiae romanœ €xplicantia (Rome, i8'J5}. Nous reviendrons bientôt sur les vigiles romùmn, auxquels avait appartenu pendant quelque temps cet Arrius. Presque tous les titres réunis par Tauteur aux pages 23 et 42, sous la désignation générale de principales, se trouvent dans cette inscription. Outre ceux que j'ai cités, Je sif'nalerai le vexillarius ou signifer centuriœ et le secutoi' tribuni, qui apparemment remplissait, auprès du tribun de la cohorte, une fonction semblable à celle de l'optio auprès du chef de la centurie. On trouve aussi, à la suite du travail de M. Desjardins, une liste des grades et fonctions d'ordre inférieur, depuis i'aquilifer jusqu'au conducteur -de mules.
A chaque légion, comme on le sait, un corps de cavalerie était attaché dès les temps anciens : Tempire ne lit pas disparaître cet usage. Ce corj»s se composait de 22 turmw ou- pelotons, commandés chacun par un decurio, dont le grade correspondait h celui de centurio, puisqu'on passait indiflfërerament de Tun à l'autre. L'épi graphie n'est pas tout à fait muette sur l'organisation des troupes à cheval; mais lii^ mentions en sont rares; on ne sait pas même avec certitude si le titre de praefectus legionis a été ou non, à une certaine époque, celui du commandant de toutes les turmîE d'une légion (1); nous verrons
(1) L. Renier, leçons du 5 mars et du 14 mai 1867. V. in- /)«p. 327-9.
l'aruke a2t
bientôt qu'il a dû aussi être appelé prœfectus equitum (§ 4).. Il faut noter encore les Equités romani, corps formé de volontaires de Rome même ou de ritalife, partagé en six turmœ, ce qui avait fait donner au commandant de chacune, le nom de sévir (VIviri) (1). Enfin, il ne faut pas oublier Texistence des cohortes isolées, dites eqmtatw, parce qu'un ou plusieurs escadrons de cavalerie y étaient attachéSj comme les turmœ à la légion, qu'elles reproduisaient ainsi en petit. Je me demande s'il ne faut pas les identifier avec les Coh(ortes) C(ivium) R(omanorum), ou Coh. Vol(untariorum) C. R., avec ou sans la dési-. ^nation d'Italicœ (2), que l'on trouve aussi dans les documents épîgraphiques, et si, en ce cas, les Eqmtes romani ne seraient pqint les cavaliers attachés aux Cohortes equitatse.
§ 4. — Les Cohortes prétoriennes. — La vé^
térance.
A. Prœtorii. — Les Cohortes praetoris, c'est-à-dire, d'après le sens originaire du mot, les soldats attachés à la personne et au quartier du chef de Tarmée, formèrent, sousl'empire, c'est-à-dire quand les légions
(1) lôid.y 22 janvier et Mémoire sur Ifiss officiers qui assistèrent au Conseil de guerre tenu par Titus^ etc. Ac. desinscr., XXVI, i, p. 271-2.
(2) JuUiaa. Les transfovm. polit, de Vit, sous les emp, rom., p. 56. Cf., L. Renier, 14 mai.
322 IILITIKME PARTIE
devinrent permanentes, un corps privilégié permanent, formant la garde du prince, en qualité de chef de l'armée [imperator). Ce corps fut partagé en neuf cohortes, puis en dix, et çnfîn en douze, toutes levées dans le Latium, TEtrurie, TOmbrie et les anciennes colonies romaines (1), du moins jusqu'au temps de Septime-Sévère, qui les refondit entièrement et décréta qu'elles seraient recrutées parmi les soldats d'élite des légions; elles reçurent, depuis ce temps, la double épithète de piw vindices, sans doute par opposition avec celles qui venaient de se déshonorer par leur révolte contre Pertinax et la mise à l'encan de l'empire. Comme les Cohortes légionnaires, chacune avait pour chef un tribun, dépendant du préfet ou des deux préfets du prétoire.
Les prétoriens ne furent pas tous et toujours concentrés à Rome; une de leurs cohortes occupa, du moins pendant quelque temps, une caserne située à Tibur, dans les dépendances de la villa d'Hadrien (3). Ce corps avait une paie double de celle des légionnaires (deux deniers par jour au lieu d'un) (4) ; chaque cohorte avait autant de turmœ que de centuries (5).
L'innovation de Septime-Sévère, au sujet de leur
(1)L. Renier, 21 mai 1867.
(2) Id., 28 mai.
(3) Id.f 25 juin. Ils ont eu aussi un camp h Albe (21 mai}.
(4) Id., 21 mai. Ce denier représentait 4 sesterces.
(5) Id., Und.
l'armée 323
recrutement ayant été maintenue après lui, on s'explique aisément que, durant le dernier siècle du haut empire, des noms barbares figurent dans des textes ëpigraphiques concernant les prétoriens; une remarque semblable peut s'appliquer au corps des Equi" 'tes smgulares, ou escadron de cavaliers de la garde, qui, bien qu'organisés h la romaine, étaient d'origine étrangère (1) ; au reste, même au temps d'Auguste, la garde avait admis dans ses rangs un corps de Germains commandés par des Magistri (2), mais ne figurant point sans doute dans la série des neuf Cohortes prétoriennes.
B. Honesta missio. — Après seize années de service dans la garde, et peut-être aussi après vingt années d'emploi dans la ligne, comme nous dirions aujourd'hui, puisque tel était le temps normal du service militaire, un soldat avait droit (au moins s'il avait de bons états de service) h V honesta missio, c'est-à-dire à obtenir son congé, comportant, dans certains cas du moins, des privilèges civils (3). On possède aujourd'hui un certain nombre de tablettes (diplomala)y contenant, avec les noms des soldats et la date consulaire, rénumération de ces privilèges. Ces diplo-
(1) Id., 25 juin.
(2) Id., iùid.
(3) On peut trouver des exemples d*un service militaire plus long", soit qu*il ait été volontairement prolongé, soit que le terme en ait été atteint au cours d'une expédition, soit que le ^soldat ait dû attendre l'arrivée de nouvelles recrues.
mata sont en bronze, ordinairement formés de deux feuilles : à l'intérieur est le texte de rordonnaiice concernant un groupe de soldats ; k l'extérieur, ce texte est répété d'un côté, l'autre étant réservé aux noms des témoins. M» Renier (1) en a cité des exemples appartenant au temps de Galba et au temps de Marc-Auréle: le premier relatif à des soldats de marine, qui n'étaient pas citoyens romains, le second k des soldats des cohortes prétoriennes et urbaines (V* infra). Aux classici (!• adiuirix), on confère, par Vhonesta missio, le droit de cité pour eux-mêmes et pour leur postérité, ainsi que le connubium, c'est-àdire la qualité d'épouses légitimos, en droit romain,, pour leurs femmes et, s'ils sont célibataires, pour la première femme que (Aacun d'eux épousera (dumtaxat singuli singulas). Aux prétoriens et aux urbains, ((ui étaient déjà citoyens, on accorde, en récompense de leurs bons services, Je droit d'épouser chacun une étrangère; mais eux non plus ne peuvent profiter, en ce cas, du connubium légal que pour un seul mariage. On conçoit l'importance de cette concession pour les légionnaires campés à demeure dans des pays où \{ y avait peu de familles romaines; mais M. Renior n'en a cité aucun exemple concernant les légions proprement dites, et il paraissait croire que ces privilèges n'étaient donnés, en dehors des classici, ({u'aux hommes des corps recrutés par engagements volontaires prœtorii, cohortes wrôana?, auxilia.
(1) Leçons clos 12 févricf et ii mai 1867.
l'armée 325
§ 5 — Les corps auxiliaires. — Les officiers d'administration. — Les Préfets de légion.
A. Auxilia et alœ* — Aux différentes légions étaient attachés des corps auxiliaires, qui pouvaient être formés parfois d'étrangers, de barbares capitules au service de l'empire, mais qui le furent surtout de provinciaux proprement dits, c'est-à-dire d'habitants des provinces, ne possédant ni le droit de cité romaine, ni peut-être le droit de cité latine. On y recevait aussi des citoyens, engagés volontaires sans doute. Les corps à pied d'auxiliaires étaient nommés auxilia, et les corps à cheval, alœ. Le nombre de ces auxilia était fort considérable : mais, considérés comme accessoires des troupes légionnaires, ils n'étaient nulle part organisés en légions; ils l'étaient en cohortes, commandées chacune par un prœfectus, aussi bien que les al3e* Les noms de ces cohortes étaient empruntés au canton où elles se recrutaient, ayant ainsi, du moins autant que possible, chacune une langue unique; ainsi on recrutait en Gaule des cohortes de Lingons, de Bituriges, d'Aquitains. Leur armement n'était pas tout h fait le même que celui des légionnaires. Les alœ de cavalerie auxiliaire étaient aussi quelquefois nommées cohortes aîari:c. Comme la cavalerie légionnaire, les alœ provinciales, dont la plupart portaient aussi des noms de peuples «sujets, étaient divisées en iurmœ^ commandées chacune par un denirio; celui-ci avait sous ses ordres un
diiplicarius et un sesquiplicanus; on y trouvait aussi le ^'rade mal connu c{*6ararc/èti^ ; le prvposdtus était un oflicier appartenant h un autre corps et faisant une suppléance (1).
B. Prœfectus fabrum, prœfectus castrorum, — Le prœfectiis fabrum ne faisait pas, à proprement parler, partie de Tarmée, quoi qu'il dirigeât des travaux militaires; on Ta assimilé h nos ingénieurs militaires avant le temps de Vauban (2). M. Renier assimilait aussi le frxfecim caslrorum h nos commandants de place (3) ; mais il citait un passage de Végèce (1, 10), où il est dit que dans les attributions de ce grad^ se trouvaient : Çastrorum positio, valli et fossœ, tabernacula cum impedimentis omnibus, œgri ac medici tt quibus curantur, véhicula, ferramenta (les outils pour le travail des retranchements), énumération qui me paraît comprendre bien autre chose que les attributions des commandants de place français. Il était aussi, ajoutait le professeur, chargé de maintenir le bon ordre dans le camp, ce qui rappelle la fonction de grand-prévôt.
Le rang hiérarchique de ces fonctions est clairemont déterminé par des textes épigraphiques que M. Renier avait réunis dans ses leçons du 26 février et du 12 mars 1867. Nous y voyons qu'un certain
(1) Voy. de la Berge (ala) et Marquelez {auxilium) ^àins le dictionnaire de Daremberg: et Saglio. Et L. Renier, 12 mars et 14 mai.
(2) Léon Renier, 2 avril.
(3) Id., 26 février.
l'armée S27
GeBsius Silvester fut prfiBfectus castrorum delà IIII« légion après avoir été centurion dans celle-là et dans quatre autres ; d'où nous pouvons conclure déjà qu'il y en avait au moins un attaché à chaque légion, et que son titre était égal ou supérieur à celui de centurion; disons plutôt supérieur, puisque Silvester avait déjà été primipile : le même fait se présente, pour un M. Pompeius, dans une autre incription. Un texte d'Aquinum (1) signale un Arrius Salanus, contemporain de Tibère, lequel avait été d'abord prœfectus equitum, d'où il passa au grade de tribun légionnaire. Un autre personnage, dont le nom est en partie effacé (Orelli 125), avait été, dans l'ordre que voici : prflefectus fabrum, prœfectus cohortis Germanorum, prœfectus equitum et enfin tribun légionnaire. Gomme aucune désignation spéciale n'est ici ajoutée au titre de prœfectus equitum, le professeur en concluait que cet homme l'avait porté dans la même légion où il fut ensuite tribun. Il pensait donc, avec toute apparence de raison, que ce titre était celui du commandant supérieur de la cavalerie d'une légion.
G. Prœfectus legionis. — Mais nous n'avons point encore déterminé ce qu^était le prœfectus legionis, M. Renier pensait que ce terme a changé de signification pendant la durée de l'empire ; que d'abord il représentait un grade intermédiaire entre ceux de centurion et de tribun, c'est-à-dire entre le comman-
(1) MommseD, Inscr. du roy. de Naples, n» 4,094.
dément d'une centurie et celui d'une cohorte (1) ; et que, plus tard, ce qu'on appela praefectus legioniSjCe fut le commandant de la légion elle-même, l'ancien legatus, titre qui disparaît au temps de Gallien. Dans la première de ces deux périodes, on pourrait être tenté de le confondre avec le 'prxfectus equitum. On comprendrait fort bien, en effet, que le chef de toutes les turmœ d'une légion fût placé au-dessus d'un centurion et au-dessous d'un chef de cohorte; mais Végèce dit que le prœfectus legionis commandait la légion entière sous les ordres du legatus : c'était donc un lieutenant-colonel, et le sens administratif du mot praefectus (F. suprà, chap. iv et ch. vi, § 1) correspond assez bien à cette donnée. On peut, en conséquence, admettre trois périodes au lieu de deux dans l'histoire de ce titre, durant les trois premiers siècles de l'empire : chef d'escadron, lieutenant-colonel, colonel. Malgré l'analogie avec les titre de praefectus fabrum et de praefectus castrorum, rien n'indique que
(1) L^autdur cite, à ce sujet, une inscription de Cirpinius, au premier siècle de l'empire, d'après laquelle le préfet d'une légion avait été auparavant deux fois prlmipile, et une autre (Orelli; texte plus exact dans Kellermann, 39), où la dignité de primipile précède aussi, dans Tordre chronologique, celle de préfet de la seconde légion italique. M. Renier inclinait fort à remplir par les lettres leg,y une lacune placée après les mots prsef. equitum, dans une inscription trouvée en Afrique {Inscr, de VAlgé^ rie, 1282).
l'armer 329
le prdefectus îegionis ait jamais ^té un officier d'administration.
§ 6. — Troupes de police
A. Cohortes urbanœ. — Il y a avait à Rome, outre les prétoriens, une garde municipale portant le nom de cohortes urbanœ, d*abord au nombre de trois, avec ^es numéros X, XI et XII, parce qu'elles prenaient rang après les neuf Cohortes prétoriennes, instituées à la même époque, puis au nombre de six (X-XV) . La IV*, celle qui portait le numéro XIII, a résidé à Lyon, où elle a laissé plusieurs monuments ; mais on ne la retrouve plus dans les derniers siècles du haut empire, quand le nombre des Cohortes prétoriennes fut augmenté; la première urbaine garda néanmoins son numéro X. Cinq inscriptions nomment une P urbana : c'est sans doute la même (1).
Ces troupes obéissaient, non au préfet du prétoire, mais au préfet de la ville, ce qui, bien mieux encore que leur nom, constate le caractère de leur destination; néanmoins, nous l'avons vu, les hommes qui en faisaient partie pouvaient, comme des prétoriens, recevoir le diplôme de vétérance. Un de ces diplômes, appartenant à l'an 216, contient les numéros X, XI, XII etXIIII ; il ne faut pas supposer que des hommes de la
(1) L. Renier, leçons des 21 et 28 mai et 14 juin. La V« (XI Ve) n'est pas connue avant Trajan. Deux des trois nouvelles cohortes datent de la fin du l^^ siècle, et l'autre du second ou du troisième.
330 HUITIÈMR PARTIE
XIII* y aient jamais été'* portés, car . on lit avant ces chiffres :
Nomina militum qui mililaverunt in colior tibus ur(banis) Ântoninianls quattuor X XI XII XIIII [sic] subieci (1).
Quand à la XV*, la seule inscription qui la mentienne, la seule du moins qui fût connue en 1867, paraît appartenir au commencement du II« siècle; elle a été trouvée h Pouzzoles.
Différents textes épigraphiques, et spécialement un de l'année 61 (2), prouvent que Ton pouvait passer par avancement ou autrement d'une catégorie de troupes dans une autre. Ce texte, en effet, concerne un certain Vettiu Valens, qui avait débuté, comme simple soldat, dans la Vlljo cohorte prétorienne, et qui devint centurion, d'abord dans une cohorte de Vigiles (V* infrà), puis dans, la compagnie des statores de la garde, pour revenir avec ce grade dans le corps des prétoriens. Il fut ensuite capitaine-instructeur feajercitator) dans un escadron des speculatoreSy centurioprinceps dans les prétoriens, puis centurion dans une légion, et même dans deux, peut-être volontairement, en vue de l'expédition d'Asturie, où il obtint diverses récompenses militaires, mentionnées dans la même inscription. Enfin, il fut successivement tribun militaire dans une cohorte de Vigiles, dans une cohorte urbaine, dans une cohorte prétorienne et dans une légion. Et cet
(1) Ibid.,2S mai.
(2) Henzen, 6,767.
l'armée 331
Arriiis Clemens dont il a déjà été question fut aussi centurion d'abord dans les Vigiles^ puis dans les statores^ puis dans une cohorte urbaine et enfin dans une cohorte prétorienne. 11 avait d'ailleurs fait sa carrière en partie dans Farmée active, où il avait rempli les fonctions de sous-officier; mais c'est dans une cohorte prétorienne que, comme Vettius Valens, il avait été simple|soldat; c*esldans la même cohorte que, sans doute à titre d'avancement, il avait été cavalior.
B» Vigiles. — Si la garde municipale de Rome, ainsi que celle de Paris (garde républicaine), avait son rang dans Farmée, si les officiers y conservaient leur droit il Tavancement, nous venons de voir qu'il en était de môme des cohortes de Vigiles y criées au nombre de sept par Auguste, spécialement pour combattre les incendies, et casernées dans sept des quatorze régions de la ville, chacune ayant apparemment pour mission d'en surveiller deux.
Ces cohortes lurent d'abord recrutées d'aflfranchis, bien que placées sous le commandement d'un (!bovalier romain, qui, à ce titre, n'aurait eu accès dans larmée qu'avec le grade de centurion, tandis que la cohorte légionnaire était commandée par un tribun.
Notons d'ailleurs qu'avant l'organisation des Vigiles c'étaient des esclaves publics qui, sous l'autorité des triumvirinociurni, pourvoyaient à ce service. Mais Auguste assura à ce nouveau corps des avantages considérables pour en faciliter le recrutement; la loi Visellia conféra le droit de cité aux Vigiles après six ans de service (UIp. Dig. III, 6), et ce terme
332 HUmÈUE PARTIE
fut même fixé à trois ans par un sénatus-consulte ; il en résulta que leur condition devint assez estimée pour qu'ils pussent se recruter en dehors de la classe des affranchis: les tribuns des Vigiles furent même placés, comme rang hiérarchique, au-dessus des tribuns de l'armée, quoique au-dessous de ceux des cohortes urbaines. Un préfet et un sous-préfet avaient le commandement général des Vigiles; comme les cohortes des légions, celles-là étaient divisées en centuries (1).
C. Tribuni mUilum a populo, — Le sens de ce titre, dans les inscriptions de la période impériale, a été parfaitement éclairci dans un mémoire de M. Duruy, publié par l'Académie des inscriptions (2). Il ne s'agit point du tout de places réservées à l'élection populaire pour un grade de Parmée romaine, mais des fonctions municipales, ou, comme nous dirions encore aujourd'hui, départementales, de colonels de gendarmerie. Outre que l'élection des tribuns militaires avait totalement cessé au temps du triumvirat, les noms de dignités joints à celui-là dans les textes en question sont constamment ceux de charges municipales, sauf une seule exception pour l'armée active et quelques prœfecti fabrum. Dans les inscriptions des colonies et des municipes, le mot populus, employé seul, ne désigne jamais le peuple romain, mais toujours celui de la localité. D'autre part, le bon
(1) L, Renier, 18 juin. Cf. Kellermann, uhi suprà, passim,
(2) Lu en janvier 1875.
l'armI^:e '^Xi
sens et de plus certains textes historiques (1) constatent la nécessité de troupes de police pour le maintien ou le rétablissement de la sécurité privée, puisque ritalie, hors de Rome, et une bonne partie dos provinces (2), n'avaient pas ou presque pas de troupes qui dépendissent de l'État. D'autres documents signalent d'ailleurs l'existence, permanente ou temporaire, de milices locales. Il y avait à Nimes des Vigiles commandés par un prxfectiis vigilum et armorum. On sait même, par la loi de la colonie de Geniiiva Iulia, que, dans un cas de nécessité V(yi*do pouvait conférer à un duumoir iuri dicundo le commandement militaire des citoyens, avec les pouvoirs d'un tribun de l'armée romaine (3).
§ 7. — La Marine MUitaire
A. Les prœfecti. — La marine militaire de Rome éprouva, au commencement de l'empire, une transformation aussi considérable et de même nature que celle de l'armée de terre. Les flottes aussi devinrent permanentes, au moins les deux grandes escadres dites de Misène et de Ravenne, ces deux villes étant leurs points de ralliement.
Chacune de ces escadres ou flottes (classes) fut mise sous les ordres d'un prœfectus, représentant de l'empereur et n'ayant point d'autre chef hiérarchique que
(1) Voy. le § 4 de ce Mémoire.
(2) V. supràf le § 2 du présent chapitre.
(3) Voy. le Mémoire de M. Duruy, in fine.
334 HriTIRME PARTIE
Tempereiir liii-mi*nip ; mais il ne parait pas que cette division du ooni mandement maritime soit l'œuvre d'Auguste; du moins le très petit nombre de textes épigraphiques de son temps qui concernent les praBfecti cldssis emploient ce terme sans y ajouter les mots Misenatis ou Eavennatis, comme cela eut lieu après lui. Des trois titulaires connus comme ayant porté ce titre sans épithète, l'un avait un cognomen grec, et un autre la qualification d'affranchi d'Auguste : il en résulte que la transformation du commandement maritime, opérée au temps des dernières guerres civiles (1), fut maintenue dans le temps de paix : non seulement des flottes ne sont plus confiées à des consuls ou à des préteurs, mais il n'est pas nécessaire, pour les commander, d'être d'origine ingénue et romaine : on voulut avant tout, sans doute, avoir alors des hommes du métier. Un troisième prœfedus classis appartenait à une tribu romaine et avait exercé un commandement dans Farmée ; mais ce ne fut que sous Tibère qu'il fut amiral (2) . Un libertus Augusti, Ti. Iulius Optatus, commandait, sous Claude, la flotte de Misène, peut-être aussi celle de Ravenne ; le texte n'est pas clair à cet égard, puisqu'on voit ce personnage mentionné seulement dans un congé (diplôme) délivré à des hommes de la première. Le plus ancien commandant de la flotte de Misène qui
(1) Voy. la page 284 du premier volume.
(2) Voy. Garpucci, Classis prxtùinœ Misenensis monnmenia, n«« H, 12, 13.
(3) Ibid., 5.
l'armék 335
soit expressément désigné comme tel, est un certain Bassianus, appartenant aussi à une tribu romaine et ancien tribun d'une légion (1). Sous Néron et sous Othon, des affranchis commandèrent (2) cette flotte, et, sous Vitellius, la réunion momentanée des deux préfectures en faveur d'un officier de Tarmée, fut considérée comme une disgrâce par celui-ci, qui aspirait, il est vrai, à la préfecture du prétoire (3). On sait cependant que, sous Titus, Pline l'ancien ne dédaigna pas la préfecture de la flotte de Misène.
On voit que, pendant le premier siècle de Tempire, il n'y a encore rien de fixe dans les conditions de ce commandement. Au second, l'incertitude ou plutôt le vague subsiste ; mais une conclusion négative pourra être acceptée par la critique. Quand des cursus honorum de praefeHi, soit de Misène, soit de Ravenne, nous font connaître des fonctions militaires précédemment exercées par eux (4), ce sont toujours des grades obtenus dans l'armée de terre ; pas plus alors que sous la république, on ne voit un officier de marine arriver du commandement d'un navire à celui d'une escadre. Vers le temps des empereurs africains, un ex-tribun légionnaire obtient la préfecture des deux flottes prétoriennes avant d'être, à
(1) Ibv/,, 14.
(2) Tac, Ann.y xiv, 3, Hist., i. 87.
(3) Tac, HisLy ii, 100. Cf., Vernazza, Mémoires de TAca- (léroie de Turin, t. XXIIl.
(4) Voy. GaiTucci, n» 15 ; Spretî, Hisi, Ravenn.^ Inscr, cl. II, 13, 28, 29, 31 ; Orelli, 4082.
336 HUmÈME PARTIE
Rome, préfet des Vigiles ; et cependant, à une époque qui parait être la même, l'une de ces flottes fut confiée à un ex-proconsul, alors consul désigné : il est vrai que c'est une inscription de Mitylène (1) : si nous sommes au temps de la guerre contre Pescennius Niger, ce pouvait être une mission de confîance.
Un sous-préfet de la flotte de Ravenne, dans l'inscription duquel le nom de la tribu est encore mentionné, avait préludé à ce grade par les commandements successifs d'une cohorte de Gaulois, d'une de Bretons, et d'une ala de cavaliers thraces (2). Ce n'était donc pas seulementau commandement suprême d'une flotte que Ton pouvait arriver par des grades dans l'armée de terre.
Ce qui n'est pas moins curieux, c'est qu'on arrive à des résultats à peu près semblables dans le petit nombre d'exemples que nous connaissons, si l'on fait le relevé des textes épigraphiques concernant les chefs des flottes secondaires de Sicile, de Syrie, d'Alexandrie (3) et du Danube (flottes mésique et pannonique). Là aussi on voit des grades de l'armée
(1) Orelli, 4111. Gomme Jndice d'une époque peu ancienne dans riiistoîre du principat, je ferai remarquer que le nom de la tribu romaine est omis.
(2) Spreti, ubi mprà^ no28.
(3) Cette dernière était aussi appelée Augusta, flotte impériale par excellence, sans doute parce qu'elle apportait ou escortait les blés de l'Egypte pour Tapprovisionnement à Rome.
l'armée 337
de terre conduire à un grade supérieur dans l'armée navale (1).
B. Les officiers, — Les inscriptions ne mentionnent pas souvent des triérarques (nom grec donné aux capitaines des navires romains) ; mais, parmi ceux que nous connaissons, la proportion est assez forte d'hommes dont les noms constatent une origine provinciale (2). -Cependant, comme le gentilicium est romain, on voit qu'eux ou leurs ancêtres avaient obtenu le droit de cité ; d'autres d'ailleurs appartiennent bien à des familles romaines.
Du reste, il faut ici tenir grand compte de l'ordre des temps. Une inscription du principat de Claude paraît n'accorder le droit de cité romaine à un triérarque que par Vhonestamissio ou congé de vétérance, et elle comprend des rameurs dans la même déclaration (3) . Une autre, mutilée, il est vrai, nous fait au contraire entendre que les triérarques, ou peutêtre les navarques, grade supérieur à celui-là, supérieur lui-même à celui de princeps classis, furent assimilés aux centurions par Antonin ; et, à une époque probablement antérieure, un triérarque finit par devenir propréteur d'Achaïe et legatus d'une
(1) Voy. Muratori, MCMLXXXl, 13 ; Renier, I?iscf\ de CAlg., 3518, 3585, 3589; Qpelli, 804, 3601; Henzen, 6864,
(2) Voy. Garrucci, no* 2, 3, 5, 22,23, 24, 7i, 93 ; Spreti, III, 16, 69; Muratopi, DGCV, 5, et DCGCXXII.
(3) Voy. Garrucci, 5. Vernazza, ubi supra; Mommsen, Inscriptiones neapolitanae, 2,650.
léf?ion (1), Mais, an général et presque universellement, le grade de triérarque était le point culminant d'une carrière navale,
C. Sous-officiers et manns. — Il n'y a pas de difficulté à résoudre quant à l'origine du personnel inférieur de la marine. C'est par centaines que les inscriptions constatent son recrutement chez les populations provinciales {nations Afer, Gilix, Bessus, etc., etc.). Mais jamais ou presque jamais on ne voit un matelot passer dans l'armée de terre (2) . Ce qui est plus curieux, c'est que presque jamais un officier de marine n'est dit avoir rempli un grade inférieur dans ce corps.
Le gubemator — ou timonnier — obéissait au navarque, ce qui montre que celui-ci commandait un navire (peut-être différent de la trirème), et non une escadre comme chez les anciens Grecs. Le Naophylax avait sans doute un grade inférieur au Gubemator, puisqu'il obéissait au proreta (maître du gaillard d'a-
(1) Voy. Gaprncci,2,Spreti 111,69, Orolli, 3.615, Ilenzen, G874 : pour la date relative, il faut observer que la flotte deRavenoe n*a pas encore ici d'épithète officielle.
(2) La seule exception à moi connue est le cas d'an romain devenu primipile d*une légion après avoir eu, dans la marine, le grade de princeps (Garrucci, 32); encore faut-il dire que ce grade le plaçait peut-être au nombre des officiers, et que la légion où il servit était la 1» Adiutrix, originairement formée de soldats de marine (V. auprà § 2).
l\\rmék 339
vaut) (1) ; il y a toute apparonoe qiio lo Nnophylax avait pour fonction de signaler l'approche des écueiU. Les armorum custodes devaient être chargés de veiller sur les dépôts d'armes ; le nonagenarius et Voctogenarius, nommés fort rarement (2), pouvaient être des officiers de classici et être ainsi appelés soit à cause du nombre des soldats sous leurs ordres, soit à cause de leur traitement, annuel ou mensuel.
Le mot rémiges désignait peut-être encore des rameurs de condition servile, mais il parait certain qu*il s'appliquait aussi aux matelots en général, bien que les hommes de condition libre affectassent d'employer plutôt, en parlant d'eux-mêmes ou de leurs parents, Ja qualification de milites. On voit par les diplomata d*h(mestamissio que la marine exigeait pour la vétérance au moins 26 ans de service, sous les Flaviens et les Antonins, et deux ans de plus vers le milieu du III® siècle, car il ne peut s'agir toujours de retards accidentels. On connaît même, dans les inscriptions relatives à la flotte de Misène, jusqu'à dix exemples de marins ayant dépassé au service le terme de 28 ans.
Les levées de matelots se faisaient-elles par un système analogue à celui de nos classes, par la voie d'un recrutement militaire, ou encore par de simples engagements volontaires? Nous ne le savons pas, mais aucun fait connu ne nous amène à penser qu'il y eût,
(1) V. Uarrucci au n» 34, où il cite Pollnx.
(2)Ibid. 31, 238 (Orelli, 3628-9.)
pour les mêmes hommes, des alternatives de service entre la marine marchande et la marine de TÉtat. La Sardaigne, l'Egypte, la Syrie ou la Phénicie, la Cilicie, figurent parmi les contrées qui ont fourni à la flotte de Misène le plus grand nombre des marins désignés par leur pays d'origine ; s'il faut y joindre la Pannonie, c'est peut-être à cause de la flotille du Danube, concourant à la défense de la frontière et qui donnait aux jeunes gens l'idée de se faire marins*