PENITENCE
Faites p^ailence, c«r le royaume des cieux est proche.
(Matth., ch. 3, 4.)
J6stts-Christ noire Dieu et noire Seigneur tr6s fidfele, qui, par la saintete de sa vie, par les pr6ceples el les conseils qu'il donne dans son Evangile, nous a enseign6 le chemin le plus court et le plus siir pour arriver a la beatitude 6lernelle, commence sa predication sainte par ces paroles : Faites penitence, car le royaume des cieux est proche. En effet, la chose du monde qui nous est
le plus n^cessaire a lous tant que nous sommes, si nous voulons un jour 6tre sauv6s, c'est de faire penitence et de n'interrompre jamais I'exercice de celte vertu en cetle vie, qui ne saurait 6tre exempts de p6ch6s.
Or, il faut savoir que nous ne pouvons faire une parfaite penitence, si auparavant nous n'avons une balance juste pour peser avec 6quit6 I'^normit6 du p6ch6 : car quiconque p6che traite le Dieu tout-puissant avec tant d'outrage et de m6pris, et se fait a lui-m6me un si grand tort, que s'il connaissait bien I'un et I'autre, ni le ciel, ni la terre, ni lout ce qui est dans le ciel et sur la terre ne serait capable de lui faire commettre la moindre faute de propos d61ib6r6 ; au conlraire, il choisirait plutOt de mourir tousles jours d'une nouvelle mort, que de souiller son ame de quelque p6ch6.
Le p6ch6 done est ce qui nous s6pare de Dieu et nous attache aux creatures, qui ne sont que vanit6; c'esl une tache, une souillure de I'ame; c'est la mort de I'esprit, le piege du d6mon, la perle irreparable du temps, la privation de la grace divine, de toutes les vertus et du bonheur 6ternel. Le p6ch6 est une tristesse et une aflliction de la conscience, un obscurcissemenl de I'esprit, un d6rL'glemenl de la volonl6, un trouble ducoeur et une inquietude de lous les sens. C'esl une idolAtrie,
un renoncement a la Foi, le triomphe de rennemi, un poison m616 de douceur, le commencement de la damnation, Toccasion de plusieurs autres p6ch6s, une joie passag^re, une peine durable, une honte 6ternelle, un objet aimable peut-6tre aux yeux du monde, mais odieux et detestable aux yeux de Dieu et de ceux qui aiment Dieu. En un mot, iln'ya point de termesquipuissentexprimer I'horreur du p6cli6 ; le mal qu'il nous fait ne se pent comprendre, la honte et la confusion qui le suivent ne sauraient s'effacer, et les tourments qu'il nous cause sont in^upportables.
Et parce que tout p6cheur choisit et aime en p6chant.une chose vile et p6rissable, et pr6f6re son propre plaisir au bien souverain et imrauable, en metlant sa volont6 au-dessus de la volont6 de Dieu, 11 commet par ce choix criminel une irreverence infinie a regard de sa divine Majeste, et lui fait un alTront d'autant plus sensible, que le Createur est plus noble, plus excellent qu'une miserable creature et qu'un malheureux plaisir d'un moment : aussi se rend-il passible par ce crime d'un supplice qui ne doit pas durer moins que reternite.
C'est pourquoi le p6cheur, pour entrer dans la voie dune veritable penitence qui lui fasse expier son mepris envers Dieu, doit se presenter devant lui avec un profond sentiment de son crime, se
confessercoupableavec humility, demander grace et inis6ricorde, louer et glorifier Dieu du plus profond de son coeur, s'abaisser el se prosterner audessous de tons les hommes, et abandonner tons ses d6sirs a la conduite aimable de la volont6 divine.
Mais, parce qu'il a cherch6 dans les creatures un plaisir et une satisfaction qu'il doit atlendre uniquement du Cr6ateur,il est juste qu'il pleure sa faute dans ramertume de son coeur, qu'il s'accuse au tribunal de la confession devant le pr6tre qui tient la place de Dieu et qui a la puissance de lier et de d61ier, et que, formant avec unvif sentiment de douleur une ferme resolution de s'amender, il accomplisse les oeuvres d'aust6rit6 et de satisfaction qui lui auront 6t6 prescrites, suivant la discipline sainte de I'figlise, et qu'il porte de dignes fruits de penitence.
Au reste, cette contrition et cette douleur ne doivent pas avoir pour principe une crainte purement servile, comme celle des peines de I'enfer ou du purgatoire, ni un sentiment tout charnel et tout huraain, qui nous fasse pleurer avec plus d'amertume le tort que nous nous sommes fait a nous-m6mes que I'injure que nous avons faile a Dieu ; car une telle douleur jette rhomuie dans une esp6ce de d6sespoir qui Temp^che de se confler en la bonl6 de Dieu ; et quelque v6b6-
mente qu'elle puisse 6tre, elle ne m^rite pas le pardon d'un seul p6ch6, parce qu'elle ne vienl pas du parfait amour de Dieu, source et origine de toute veritable contrition.
II faut done que notre repentir soit toutdivin, tout surnaturel, et que I'liomme pleurant sesp6ch6s soit moins touch6 de sa propre perte que du d6shonneursanglantqa'il a fait a Dieu, et du nombred'offenses et d'outrages dont il s'est rendu coupable envers son p6re tendre et son maitre tout-puissant, qui lui a donn6 I'^tre, qui I'a rachet6, qui I'a combl6 el le comble tous les jours de tant de bienfaits.
Lorsqu'il est parvenu cependant a pleurer et a envisager le moindre p6ch6 qu'il ait fait contre Dieu avec plus [de d6plaisir que tous les chatiments, toute la confusion et tous les maux qui lui en pouvaient arriver, il nait en son ame une ferme confiance en Dieu, qui veut bien lui pardonner volontiers ses d^sordres : car cette contrition vient de I'amour, et I'amour n'est jamais sans quelque douceur et quelque consolation. Et lorsqu'il consid^re ensuile que ce Dieu, si grand et si 61ev6 au-dessus dece qu'il y a de plus grand dans le monde, ne lui a pas seulement remis ses fautes, mais encore a daign^ consoler par sa bont6 infinie un si abominable p6cheur, le feu de la contrition s'allume si fort dans son ame.
qu'il craint de n'avoir jamais assez de douleur, et demande a Dieu non seulement de lui pardonner ses p6ch6s par un effet de sa mis6ricorde, mais encore de Ten punir et d'en tirer vengeance sur lui par une action de sa justice, si ce doit 6tre pour sa Majest6 sainte un sujet de gloire : car plus il ressent les eflfets de la bont6 divine, plus il est p6n6tr6 du regret des fautes qu'il se souvient d'avoir commises contre elle.
Or celui qui est arriv6 a ce degr6 sublime de contrition, d'avoir le m6me amour et le m6me respect pour la justice que pour la mis6ricorde de Dieu, doit 6tre assure que tous ses p6ches lui sont remis au m^me instant, aussi bien que la peine qu'ils avaient m6rit6e. Et certes c'est bien une plus grande consolation de se livrer a sa justice que de s'abandonner a sa mis6ricorde, puisque c'est un bien plus grand d6vouement, et que la consolation doit 6lre plus abondante ou le sacriQce est plus rude et plus austere. Ghacun doit done faire une alliance d'autant plus 6troite avec Dieu, s'unir a lui par un amour d'autant plus ardent et plus inviolable, et par une volonl6d'auiant plus ferme de ne plus p6cher jamais, qu'il se trouvera sujet a un plus grand nombre de d^fauts.
Que si quelqu'un n'6tait pas encore p6n6tr6 d'ane si am6re douleur et ne la pouvait pas
mSine obtenir, qu'il s'afflige de ses p6ch6s; qu'il forme de briilants d6sirs d'en concevoir un veritable regret, plutOt par le d6plaisir de I'outrage qu'il a fait a Dieu que par un sentiment de son propre dommage, et que par unesainte confiance il esp6re que le Tout-Puissant, par sa mis6ricorde qui n'a point de bornes, lui pardonnera tous ses crimes.
Le p6cheur qui sera dans ce sentiment, s'6tant prosterne aux pieds du Seigneur, jettera les yeux sur ses p6ch6s avec un saisissement profond ; il en fera un examen s6v6re, et, s'armant d'une ferme confiance, il se rendra son propre accusateur devant Dieu, et obtiendra d'autant plus sArement son pardon qu'il aura plus present a I'esprit le nombre aussi bien que r6normit6 de ses fautes ; car le Seigneur nous rend lui-ra6me ce t6moignage : qu'encore qu'unem6re puisse quelquefois oublier son fils unique, il ne saurait, lui, nous oublier jamais ; et qu'il est si dispose a nous faire mis6ricorde, que des 6toupes jet6es au milieu d'un brasier ardent ne sont pas si promptes a prendre feu qu'il est prompt lui-m6me a pardonner au p6cbeur vraiment repentant de loutes ses fautes.
En effet, il ne se rencontre ni temps ni obstacle entre la grace de Dieu et le p6cheur penitent ; il renait entre I'un et I'autre une intimity aussi
parfaite que si elle n'avait point «^t6 bris6e par le p6ch6; et ramour de Dieu est si grand, si fort au-dessus de notre conception, qu'il n'impute jamais ce qu'il a une fois pardonn6, et qu'il ne veut pas qu'on en recoive peine ni chatiment, pourvu qu'on s'applique avec pers6v6rance a ramendement de sa vie.
Au reste, I'essence de la sincere penitence, qui nous r6concilie parfaitement avec Dieu, consiste en ce que Thomme p6nitenl, 6tant touch6 d'une douleur sincere de tous ses p6ch6s en general et de cliacun en particuiier, se porle a Dieu par un mouvement d 'amour, et a toutes les vertus a cause de Dieu ; il se s6pare avec joie de tout ce qui est contraire a son bon plaisir, avec une resolution ferme et inflexible de n'y retourner jamais, ni par la crainte de la mort, ni par toute autre consideration, quelque puissante qu'elle puisse etre.
Que, dirigeantainsi tous les desirsde son coeur vers la bonl6 divine, il fonde toute son esp6rance sur les m^rites de la vie sainte et de la mortdouloureuse du Sauveur; qu'il n'ail point d'autre occupation ni d'autre exercice que les louanges de Dieu ; qu'il lui rende des actions de graces infinies du pardon qu'il a obtenu, de la douleur qu'il ressent el du ferme propos qu'il forme de s'abstenir de tout p6ch6. En lui accordant k ja-
mais ces sentiments, Dieu lui montre toule sa mis^ricorde, pendant que, par un arret infinimenl juste et Equitable, il pr6cipite dans le feu de I'enfer un grand nombre d'ames qui valaient beaucoup mieux que lui el n'avaient pas commis autant de crimes.
C'est cette vue qui produit ensuite des actes ext6rieurs de penitence, comme les jeimes, les veilles, les priferes, I'aumdne, et d'autres ceuvres semblables qui sont d'autant plus agr6ables a Dieu qu'elles ont davantage de ce regard et de cette pente aimable vers lui. C'est pourquoi occupez-vous surtout a tous les exercices qui vous font mieux concevoir la bont6 divine, qui vous disposent davantage a pleurer vos p6cb6s et a les examiner de plus en plus, et qui vous encouragent a prendre une nouvelle confiance en Dieu. Plus la pratique de ces ceuvres sera fr^quente, plus I'avancement dans la penitence sera considerable : car il est n6cessaire, pour la perfection de cette vertu, que nous fassions une profonde reflexion sur la mis^ricorde de Dieu et sur la fidelity incomparable qu'il a envers nous ; que nous nous abaissions avec un grand m6pris de nous-m6mes ; que nous comptions toules nos bonnes ceuvres pour rien ; que nous nous estimions enti^rement indignes de Texc^sde faveurs dont il nous a combl^s etdont il nous comble en-
core, et que nous publiions que nous sommes incapables de lui rendre des actions de graces proporlionn6es au moindre de ses bienfaits : car que pourrions-nous lui r6pondre s'il nous reprochait I'infid6lit6 outrageuse dont nous avons pay6 son inviolable fid61it6?
C'est pourquoi il faut, comme je viens de dire, ne faire aucune estime de toutes nos bonnes oeuvres, quand elles seraient aussi m6ritoires et en aussi grand nombre que le sont celles de lous les saints ensemble. N'estimons rien de grand que ce qui nous manque ; concevons autant de d6dain et de m^pris pour nous-m^mes que nous aurons de respect et de v6n6ration pour Dieu, sans n6anmoins manquer jamais a faire tout le bien que nous pouvons faire, rapportant purement a lui seul le m6rite des bonnes oeuvres qu'il op6re en nous. II n'y a point de moyen plus efficace, pour effacer le p^ch6 et la peine du p6ch6, que cette sorle d'exercice, jusque-Ia m6me que dans un fort petit espace de temps une personne pourrait, par un pur acte d'amour de Dieu et par le d6goiit, laversion et I'horreur qu'elle aurait d'ellem<?me, se procurer un si parfait et si g6n6reux affranchissement de tout p6ch6 par la seule vue de la gloire de Dieu, que tons ses crimes et les chatiments dus a ces crimes lui seraient remis : en sorte que, si elle venait i mou-
rir en cet 6tat, son ame s'envolerait tout droit dans le sein de Dieu, quand elle aurait 616 auparavant coupable, a elle seule, de tons les p6ch6s de I'univers,
S'il arrive, apr6s I'absolution de nos p6ch6s, que nous ne recevions le pardon que d'une petite partie de la peine, c'est que notre contrition ou I'aversion que nous avons du p6ch6 et notre relour a Dieu ne se font pas de toute I'^tendue de notre cceur, de toute notre Sme, de lout noire esprit, de toutes nos forces, comme Dieu nous le commande. C'est le vrai amour I La vraie confiance en Dieu unie a la haine parfaite, au dugout et au m6pris de nous-m6mes, est comme un riche tr6sor avec lequel nous pouvons acqu6rir tout ce que nous d6sirons, et plus encore que nous ne saurions d6sirer : n'6tant pas possible que Dieu refuse de nous accorder I'effet de tous nos d6sirs d6s qu'il se sent bless6 par les traits de notre amour dans un endroit ou il n'a pas, pour ainsi dire, la force de se d6fendre.
Au reste, il n'y a personne qui puisse plus v6ritablement obtenir le don de penitence que celui qui s'applique a m6diter sur la passion adorable de Notre-Seigneur J6sus-Christ, sur ses soufTrances rigoureuses, sur sa mort pleine d'ignominie, et sur sa vie sainte, en laquelle il a fait paraitre un d6vouement si parfait.
C'est particuliferemenl de la passion de Notre- Seigneur qu'il faut lacher d'imprimer en nous de profonds caract6res, faisant une s6rieuse reflexion sur la quality de Celui qui I'a voulu souffrir pour I'amour de nous, mais avec un recueillement el une attention plus grande que nous ne saurions Texprimer. C'est un grand sujet de joie et de consolation d'avoir la m^raoire incessaniment occup6e de eel aimable objel ; et Ton ne saurait trop s'6lonner de ce que nous pouvons oublier pendant un moment de nous entretenir de la grandeur, de la fid61it6 de Dieu, ou de noire bassesse, de notre perfidie, tandis que nous parlous ou que nous entendons parler si volonliers de lout autre chose. La reflexion fr6quente sur ces pens6es est I'exercice le plus prolitable pour faire naitre en nous le m6pris de nousm6mes, et nous donner une douleur parfaite de tons nos p6ch6s et de tons nos d^r^glements. Que loules nos pens6esn"aient done point d'autre objel que la passion de notre Sauveur ; arr6tonsnous a consid6rer surtoul bien plus I'exces de sa fid61it6 el de son amour envers nous que la rigueur de ses soufl'rances.
Que chacun se propose, comrae un module a imiter, I'amour fiddle, la vie et la passion de Notre-Seigneur J6sus-Chrisl, et de quelqueafdiclion qu'il se Irouve accabl6, il fera celle prifere :
t Seigneur mon Dieu, infinimenl fid61e et aima- « ble, comme vous avez voulu de toule 6ternit6, c et avant que je fusse, que les maux que je « souffre m'arrivassent, je deinande que eel ordre « s'ex6cute, non pas selon mes d6sirs, uiais selon « voire volonl6 adorable, qui m'esl d6s a pr6- < sent et qui me sera 6lernellement plus chere « que la liberie de choisir ce qui serait le plus c selon mon inclination. * Enfin la meilleure penitence qu'on saurait faire, c'est de d6gager son ame des choses qui la peuvenl allacher, et de I'unir 6lroitemenl a Dieu. C'est pourquoi il faut 6lre soigneux de pratiquer avec plus de zele toules les actions qui nous peuvenl le plus servir pour obtenir eel avanlage, el 6viter exactement tout ce qui nous en pent Eloigner, prenanl garde surlout de ne pas nous rechercher nous-m6mes dansces sorles de choses. Le plus silr est de marcher dans les voies par lesquelles J6sus-Christ et ses Saints ont march6, et de suivre les vestiges qu'ils nous ont marqu6s. Que si quelqu'un est si faible et si infirme que de ne les pouvoir suivre au travers des exercices rudes el difficiles, qu'il fasse son possible : Dieu n'en demande pas davantage de lui ; il ne considfere pas tant les oeuvres que I'amour, Tintention et I'esprit avec lequel nous les lui rapportons : et c'est la particulierement ce qu'il desire, ce qu'il demande de nous.
Abandonnez-vous done sans r6serve a la conduite de voire Dieu, lui permettant de faire en vous tout ce qu'il lui plaira, et il y r^tablira sans doute ce que vous y avez d6truit par le p6ch6. Puisque vous avez corrompu voire corps, voire ame, vos sens, vos forces, el tout ce qui est en vous, jetez-vous hardiment dans les bras de Celui avec lequel les d6fauts sont incompalibles, qui vous aime plus que vous ne vous aimez vousm6me, et qui vous aimait au moment m6me oil la haine que vous aviez pour vous 6taitsi grande, que vous vous donniez la mort. S'il vous a done aim6 pendant voire rebellion et voire desob^issance, vous avez bien plus sujet d'esp6rer qu'il vous aimera, qu'il vous assistera, et qu'il vous donnera leschoses qui vous sont n^cessaires lorsque vous serez soumis a ses ordres.
II y avail un saint homme, aim6 de Dieu, auquel le Seigneur avail donn6 une connaissance infuse de loule I'ficriture sainte, lui en d6couvrant I'esprit et les sens dijfif^renls; il lui enseignail encore de quelle fa^onles hommes vivaient en ce temps-la, el comment il y en avail donl les OBUvres n'6laienl point du tout considerables devanl Dieu, quoiqu'elles parussenl grandes aux >eux des hommes; il lui r^v^lail aussi quelle 6lait la mort de plusieurs donl on ne faisail aucun cas dans ce monde (ce qui arrive ordinaire-
DE TaULER. 15
ment pour les gens de bien) et qui 6laient pourtant plus grands aux yeux de Dieu que lous ceux qui paraissent grands ici-bas. Et comme le Seigneur op6rait encore plusieurs autres grandes merveilles en sa faveur, eel homme le priait de cette sorle : « Seigneur, ne m'accordez ni les « unes ni les autres de ces graces; retirez de « moi, je vous prie, ces dons qui me tourmen- « tent si cruellement. » Dieu lui 6ta ses lumi6res, et le laissa pendant cinq ans d6pourvu de toute consolation, expos6 a de grandes tentations, et travers6 d'un grand nombre d'affliclions et de misferes.
II arriva done qu'un jour, comrae il pleurait avec abondance de larmes, deux anges s'6tant pr6sent6s pour le consoler, il dit ces paroles : « Seigneur mon Dieu, je ne demande aucune « consolation, et je serai assez heureux si je puis « garder le lieu oil vous habitez dans mon ame, « afin qu'il n'y entre et n'y paraisse jamais au- « cune autre chose que vous. » A ces paroles, il fut a I'instant environn6 d'une si grande lumi^re qu'il n'est pas possible de trouver de termes pour I'exprimer; et le Pere celeste lui dit : « Je « vous donnerai mon Fils,afin qu'il vous accom- « pagne toujours en quelque lieu que vous « soyez. — Non, mon Dieu, repartit ce saint « homme, je desire demeurer en vous et dans
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votre essence meme. » Alors le P6re celeste ui r^pondit : « Vous 6tes mon Fils bien-aim6, en qui j'ai mis toute mon affection. »
Ce m6me ami de Dieu, interrog6 sur ce qu'il ugerait a propos de faire s'il avail pass6 tous les ours de sa vie dans des crimes 6normes, comme ont un grand nombre de p^cheurs : « Si j'avais, dit-il, ex6cut6 lous les ordres qu'un sage et prudent directeur m'aurait presents, apr^s une confession parfaite de mes p6cli6s, je n'y aurais plus jamais pens6, et n'aurais pas souill6 mon coeur de leur souvenir; mais je me serais efforc6 par la puret6 de ma vie de faire oublier a Dieu tous les p6ch6s oil je serais tomb6; car le p6ch6 n'est rien : il n'a ni 6tre ni subslance, el ne peut produire que le mal en donnant la morl a ceux qui le commellent. Lors done que nous n'y voulons plus consentir, que nous en avons une emigre aversion, et que nous faisons de dignes fruits de penitence, Dieu le met en oubli ; car si nous ne le comraeltons point, n'6tanl rien de lui-m6me, il ne parail point devant Dieu ; et quand il est une fois liors de sa connaissance, c'est alors que I'ame recoil une gu6rison parfaite. »
A quoi ce saint personnage ajouta encore ces paroles : t Quand j'aurais, dit-il, pass6 quarante « ans dans le p6ch6 et que le moment de ma
mort serait tout proche, si j'avais fait une confession sincere, et qu'il me restat autant de temps qu'il en faut pour reciter le salut de I'Ange a la Vierge, afin de faire un acte de retour a Dieu par un sentiment d'amour parfait tir6 du plus profond de mon cceur, apr6s cette conversion a Dieu et cette horreur du p6ch6 j'esp6rerais de sortir de ce monde dans la puret6 et dans I'innocence. Mais quand je n'aurais fait qu'un seul p6ch6, je devrais mourir dans la douleur, dans la contrition et dans les larmes, el ma mort devrait ^tre la mort d'un p6nitent. »
« Je ne veux point, disait-il, me mettre en peine d'acqu6rir la connaissance de mon Dieu: je sais que cela surpasse mes forces dans cet 6tat malheureux d'exil ; j'aime mieux acqu^rir les dispositions qu'il faut avoir pour ^tre tout a lui afin de connaitre ensuite, par les choses que Dieu a faites en moi, sans moi, ce que je suis oblige de faire pour lui. C'est a lui d'6clairer mon entendement, el a moi de m'abandonner a la conduite de ses lumi6res. L'amour et la connaissance sont deux choses qui sont toutes deux bonnes, mais la veritable union de I'ame avec son Dieu vaut beaucoup mieux. Pendant le sommeil je suis, a la v6rit6, sans action, el loutefois je ne laisse pas d'etre. Mais
« lorsque je m'abandonne sans reserve a la conf duite de la Providence, je me irouve heureu- « sement uni a Dieu ; et quand je suis devenu « par la grace une m^me chose avec lui, per- « Sonne ne me saurait plus nuire : car celui qui « est uni a J6sus-Christ souffre sans d^plaisirl'^- « loignement et la separation de toutes choses. » Or, que celui qui est arriv6 a cet heureux 6tat prenne soigneusement garde, en toute sorle de rencontres, de n'en pas d6choir, et qu'il ne s'attache jamais a aucune creature par quelque sentiment d'amour et de plaisir. Certes, nous quittons sans peine tout ce que nous poss6dons selon Dieu ; mais si nous sommes fach6s de le perdre, c'est une marque que nous le poss6dons contra la volonl6 de Dieu. Enfin personne ne sera capable d'une veritable penitence que celui qui la d6sirera de toute I'^tendue de son cceur, el il n'y a que Dieu seul qui la puisse donner ! car Dieu est un don qui ne peut 6tre accord^ que par luim6me; il est une lumi^re que lui seul peut produire dans nos ilmes; il est I'optSration de la grace, il est la vie en lui-m6me, il est toute I'essence de la creature. Prions-le que, suivant les exemples, la doctrine et les maximes que nous venons de rapporter, il nous donne la grace de faire une parfaite et veritable penitence. Ainsi soil-il.