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CHAPITRE III

DE DEUX FONDS QUI SONT EN NODS, L'uN BON ET

l'autre mauvais, et comment nous DEVONS VEILLER

PERPIETUELLEMENT SUR LE MAUVAIS FOND POUR LB CONNAITRE, AFIN DE LUI RESISTER ET DE LE DETRUIRE

Puisque toutes nos oeuvres, tant bonnes que mauvaises, lirent leur force et leur recompense de I'intention et de I'amour qui les produisent au dehors etleur donnent leur perfection, et que tout notre salut consiste dans un bon fond el

dans une intention qui ne cherche que Dieu et qui se renonce soi-m6me (ce qui se rencontre en tr^s peu de personnes), et qu'au contraire tous les p6ch6s, tous les maux et la damnation 6ternelle viennent d'un fond maudit et malheureux qui se recherciie soi-meme et qui est oppos6 a Dieu, je tacherai, avec le secours de la grace, d'expliquer comment on peut connaitre la difference qui existe entre ce bon et ce mauvais fond.

La V6rit6 nous apprend elle-m6me que, si le grain de froment 6tant tomb6 en la terre ne meurt, il demeure infertile; mais qu'apr6s qu'il est mort, il porte beaucoup de fruit. Ces paroles, dis-je, sorties de la bouche de la V6rit6 m6me, qui est la sagesse 6ternelle de Dieu le P6re, nous enseignent que nous devons enti^rement mourir a nous-m6mes si nous voulons devenir f6conds en vertu ; car, comme un grain de froment, ou bien quelque autre cbose que ce puisse 6tre, ne peut recevoir une autre forme sans avoir perdu la premiere et subi une sorte de destruction, de m6me nous ne saurions 6tre unis a J6sus-Christ pour 6tre membres de son corps et enrichis de ses graces, si nous ne quittons auparavant et ne faisons mourir en nous tous nos vices et tousnos d6fauts, el si nous ne nous abandonnons et ne nous renon^ons entiferement en loules les choses

oil nous nous cherchons, oil nous nous aimons, oil nous nous d6sirons nous-m^mes, tant a regard de Tame qu'a regard du corps.

Or, il n'y a personne qui le puisse faire s'ii ne reconnait auparavant, afin dy renoncer et d'y mourir, quels sont les objets pour lesquels il a de I'attache, et qui sont comme entre Dieu et lui. Autant on se connait, autantpeut-on se morlifier et se d6savouer soi-m^me; mais comme le discernement de ces choses n'est malheureusement pas facile a plusieurs, je vais exposer en peu de mots le principe de toute la malice dont les obstacles qui sont entre Dieu et I'homme tirent leur origine. La connaissance de ce fond est beaucoup plus avantageuse a I'homme que s'il poss6dait sans elle I'esprit d'un ange, el que s'il avait lui seul autant d'intelligence que tous les esprits des Bienheureux ensemble.

Ce fond criminel ne recherche done el n'aime Dieu et la creature que pour sespropres inl6r6ts; car, quoiqu'il fasse parailre quelquefois de I'amour pour Dieu el pour le prochain, ce n'est quune tromperie et une grande illusion qui en impose et nuit quelquefois a tout le monde. Ce fond s'imagine avoir de la justice et de la bont6; ilse glorifie souvent de ses oeuvres, mais principalement de celles qui ont quelque apparence de vertu et de saintet6, et il s'en 616ve en son coeur

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comme si c'6taient des vertus solides : en quoi se trompant soi-m6me, il s'attribue, et non pas a Dieu, toutes les choses qu'il poss6de ; elquoiqu'il n'aime pas les vertus, il recherche les louanges et les honneurs qui sont dus aux vertus. II condamne les autres, tant6t a cause de leurs d6fauls, et tantdt aussi a cause de leurs bonnes oeuvres : ce qui lui arrive, parce qu'il ne croit pas qu'il y ait une seule personne meilleure que lui, et qu'il ne veut point avoir d'6gard a la faiblesse des autres ni a I'inclination qu'ils ont au mal, d6sirant toujours qu'on croie qu'il est quelque chose de bon, quoiqu'il soit vraiment accabl6 sous le poids de toute sorle de malice. II n'a point de p6ch6 qui lui paraisse grand ni 6norme; au contraire, il ne regarde ses fautes que comme des bagatelles : ce qui est une preuve tr^s 6vidente qu'il est tr6s fort d6pourvu de la veritable lumi^re, et se trouve dans un si grand aveuglement qu'il ne sail pas m6me ce que c'est que le p6ch6; car, s'il connaissait bien que c'est une fuite et un 6loignement du souverain bien, qui est Dieu m6me, sans doule qu'il laisserait plut6t briser son coeur que d'y donner son consenlement. De plus, il pratique sans peine les bonnes oeuvres par lesquelles il espfere augmenter sa reputation et I'estime dont il jouit, et que sa faiblesse ne lui permettrait pas de pratiquer s'il

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6tait oblig6 de le faire en secret pour la gloire de Dieu.

Pour ce qui est de la pente qu'a si facilement la volont6 a I'amour ou a la haine des creatures p6rissables, et g6n6ralement de tout ce qui lui arrive, c'est une funeste production de ce fond malheureux qui se cherche soi-m6me. Enfin celui qui estime grand tout ce qu'il fait, et qui veut produire des cBuvres extraordinaires avec une force mediocre, est dans un tel aveuglement, qu'6tant pauvre, miserable et malheureux, il s'estirae n6anmoins dans I'abondance des richesses. Ce m6me fond s'efforce de paraitre toujours bon, en quelque grand norabre que soient les maux dont il est cause, et quoiqu'on ne le puisse accuser d'aucune malice qu'il n'ait commise en effet, ou qu'il n'edt pu commettre si Dieu ne I'eilt soutenu par sa mis6ricorde. C'est de ce fond qu'il arrive que plusieurs n'oseraient attrister personne par leurs paroles ni par leurs actions, parce qu'ils ne sauraient souffrir qu'on leur r6pondit, ni que les autres les reprissent a leur tour. Ce fond s'imagine avoir un amour si fervent pour Dieu, qu'il ne pent pas soutTrir dans le prochain ce qui est contre I'honneur et la gloire de cet fitre supreme : c'est pourquoi il le reprend de sesd6fauts avec une extreme rigueur; mais s'il voyait parfaitement les siens propres,

il oublierait entierement ceux des autres, quelque grands qu'ils pussent 6tre, et prenant soin de luim^me sans relache, il s'efforcerait, de toute r^tendue de son pouvoir, d'arracher la racine de ses vices. Toutes les fois que ce fond recoit quelque reproche, il ne cesse de se juslifier et de se d6fendre, et ne soufTre point qu'on I'liumilie ni qu'on le redresse; mais il dil : « Les autres ont aussi leurs d^fauts ; pour moi, j'ai toujours agi avec une bonne intention, ou par ignorance, ou par faiblesse. » Mais il faut tenir pour certain que toutes les fois que notre fond nous fait sortir de la vraie humility, du profond an6antissemenl et du m6pris de nous-m6mes, il ne manque point de nous nuire beaucoup et m^me de nous perdre, quoique nous ne nous en apercevions pas.

Ce fond n'aime, dans tons les objets de son amour, que I'apparence et les dehors; il ne tend qu'a acqu^rir parmi les hommes de I'estime et de la reputation. C'est pourquoi il se rend quelquefois lui-m6aie son propre accusateur, afin de ni6riter des louanges par cette fausse humility ; mais si les autres I'accusent, son orgueil ne le peut souflfrir. 11 se montre facile et complaisant a tous pour gagner leur amiti6 et se faire pr6f6rer aux autres; mais si on le reprend de ses fautes, il se plaint et taxe d'injustice ceux qui pourraient d6couvrir le sentiment criminel qui se

trouve en lui; quand quelqu'un I'offense el le choque, en quelque manifere que ce puisse 6tre, ou bien essaie de lui r6sister, il se laisse emporter insolemment a la colore el oublie tous les biens qu'il a reQus lant de Dieu que des hommes. Et cependant, s'il voit dans les aulres quelquesuns des d6fauts qui sont en lui, il les remarque el les condamne a I'instant, comrae s'il en 6tait exempt lui-m6me.

Enfin, quelque effort qu'on fasse pour d^lruire ce fond, il ne meurl n6anmoins jamais parfaitemenl dans cette vie. Une personne a beau se d^pouiller et sortir d'elle-m6me par la resignation et ran^antissement, elle y trouve toujours quelque chose a raortifier et a soumettre, car ce fond mallieureux, se recherchant partout, s'il se voit priv6 des choses temporelles, reclierche les spirituelles, et s'applique m6me aux exercices de pi6t6 avec une attache vicieuse et un plaisir d6sordonn6. II regarde en lui les vertus comme si elles lui appartenaient en propre ; il ne s'arr^te pas purement en Dieu, auteur de tout bien, mais se repose plut(5t dans les dons qu'il en recoil. Que si quelqu'un se preserve de commettre les fautes les plus grossi6res, alors ce m6me fond se rend si subtil et sail se d6guiser si adroilement, que celui qui le possMe pense 6lre en un 6lat assez avantageux; il croit aimer Dieu parfaite-

ment, et s'6tre quitl6 enli^reraent lui-meme, quoiqu'a peine il ait fait le premier pas pour sortir de ses mauvaises inclinations; et il pense avoir cherch6 Dieu en toutes choses, quoiqu'il n'ait jamais eu un seul moment de veritable amour.

Tous ces d^fauls et un nombre infini d'autres naissent de ce mediant fond, qui, 6tant corrompu par le p6ch6, se r6fl6chit el se relourne sur luim6me par un amour-propre aveugle, par un sentiment de vaine complaisance de soi-m6me; il recherche en cent mani^res son plaisir et son avantage particulier : dans les biens passagers et p6rissables, dans le boire et dans le manger, dans les habits, dans le repos, dans les vains amusements, dans le d6sir d'apprendre des nouvelles, dans de folles compagnies, dans la consolation et dans I'amour des creatures. Mais ce n'est pas seulement dans les choses exl6rieures qu'il n'a d'autre fin que lui-m6me : il se recherche encore jusque dans la devotion , dans le goiit des choses spirituelles, dans la prifere, dans les consolations divines, rapportant a sa propre satisfaction les dons du ciel, soit int6rieurs, soil ext6rieurs, et jusqu'au royaume des cieux, jusqu'a Dieu mfime; et s'il vienl a perdre un objet de complaisance, il en cherche tout aussitdt un autre pour s'y reposer. Enfln il parvient a se retrouver toujours en

tant et de si diff6rentes maniferes, qu'il serait impossible d'en donner ici le detail.

Au reste, celui qui desire p6n6trer dans la coniiaissance de ce fond corrompu, doit m6diter attentivemenl ce qui va suivre, et je ne doule pas quil ne d6couvre en lui-m6me ce principe mauvais, aid6 qu'il sera par la grace, dont les temps sont marqu6s pour donner la lumifere aux ames qui la demandent avec amour et perseverance.

Premi^rement, il faut qu'il soit le gardien et I'observateur s6v6re de soi-m6me, de ses sens ext6rieurs et int6rieurs, et de toutes ses facult6s, afln qu'il n'ait d'yeux, d'oreilles, de paroles ni de d6sirs que pour les choses qui lui sont n6cessaires; il veillera sur ses sens inl6rieurs de toute retendue de ses forces, de peur que quelque fant<3me 6tranger ne s'en empare et ne s'y impr6gne; il se cachera dans la solitude, se s6parera de la compagnie de tons les hommes, et, se recueillant incessamment en soi-mdme, il empdchera ses sens de se dissiper et de courir apr6s les creatures; il fuira soigneusement les plaisirs et les vains divertissements du monde ; il se fera une retraite au dedans de son coeur, et s'y retirera pour y vivre, autant que possible, inconnu a tout le monde, afin d'etre moins d6tourn6 de la contemplation divine par I'image des creatures; il ne perdra jamais de viie la vie et la passion de

Notre-Seigneur J^sus-Christ, et en fera continuellement le sujet de sa meditation, avec un d6sir sincere et un ferme propos de I'imiter; et il formera sa vie et r^glera toutes ses actions sur le modele de cette vie lr6s parfaite. Cette vue fera naitre en lui le d^sir de se rendre semblable a ce divin module dans sa patience, dans son humility, dans sa resignation, dans sa temperance, dans sa justice, dans sa v^rite, et dans toutes ses autres vertus; et lorsqu'il ne s'y trouvera point conforme, il s'abaissera profondement a la vue de sa bassesse et de son neant; il se prosternera avec confiance devant la mis6ricorde divine, la priant de I'assister dans la pauvrete, dans la profonde indigence ou il se trouvera r6duit. D'autre part, qu'il fasse tout ce qui lui sera possible pour mourir a ce fond criminel dans tous ses vices, dans son amour-propre, sa volonte, ses plaisirs, ses gouts, son propre jugement, et surtout dans I'estime de soi-m6me.

Plus on mortifie promptement ce fond, plus I'image de Dieu qui habite dans I'ame devient vivante. Du reste, on ne saurait connaitre ce fond criminel sans travailler a le detruire, sans 6viter avec le plus grand soin de se laisser conduire par son mouvement : car il ne recherche et n'aime que soi-m6me dans lout ce qui regarde le corps et Tesprit.

II est done absolumenl n^cessaire que chacun de nous veille soigneusement sur soi-m6me, et que, partout ou il s'apercevra qu'il se recherche et qu'il s'aime, soit qu'il marche ou qu'il s'arr^te, qu'il boive ou qu'il mange, qu'il travaille ou qu'il se repose, eufin, dans toules ses pens6es, ses d6sirs, ses paroles, ses actions, il se roortifie, il se d6lache, il sorte de lui-m6me el apprenne a ne rechercher en tout cela que la seule volont6, que I'unique gloire de Dieu.

Mais peut-6lre que quelqu'un me dira : Si je suis oblig6 de m'abandonner enti^rement moim^me, comment est-ce que je pourrai aimer men Dieu? Oh! que si vous vouliez vous laisser conduire a Dieu en toutes choses, sans doute qu'il vous mettrait bientdl en 6tat de Taimer aussi en toutes choses! Car lorsqu'il vous die toute la douceur et la consolation, lant de I'esprit que du corps; que vous pensez que lout ce que vous faites lui est d6sagr6able ; que toutes vos oeuvres ne m6ritent aucune r6compense; que vous 6tes le plus vil, le plus detestable de tous les hommes; que Dieu et toutes les creatures sonl irrit6s justemenl contre vous et prononceronl voire condamnation; enfin que vous dtes abandonn^ de Dieu et de tous les esprits bienheureux, prenez courage et souffrez sous la main de Dieu toutes ces adversit6s avec une humble resignation et

sans raurmurer : car si vous parvenez a connaitre pleinement votre bassesse, en sorte que vous voyiez que vous n'avez rien qui vous appartienne et qui vous soil propre, que le vice et ie p6ch6; si, d'un autre c<5t6, vous pers6v6rez dans I'exercice ordinaire des bonnes oeuvres, de la charity, et que votre indigence et votre accablement ne vous fassent interrompre la pratique d'aucune vertu, le Seigneur vous 616vera bient6t a ce degr6 sublime ou il vous sera donn6 de I'aimer et de vous renoncer vous-m6me en toutes choses.

Mais tant que vous vous recherchez, que vous vous aimez, que vous agissez pour vous-m6me, et que vous demandez la recompense et le prix de vos actions, sans pouvoir souffrir de passer aupres des autres pour ce que vous 6les, vous demeurez dans une illusion, dans une erreur digne de piti6. Aussi , lorsque vous m6prisez quelqu'un a cause de ses d6fauts, et que Dieu ne vous est pas cher dans votre s6cheresse comme dans vos consolations; lorsque vous pensez Hre quelque chose, et que vous voulez, a cause de la conduite de voire vie et des lumi6res de votre esprit, 6lre pr6f6r6 a ceux qui ne vivent pas selon vos maximes, et qui ne font et n'entendenl pas les choses comme vous, vous 6tes sans doule dans une mauvaise voie, vous ne vous connaissez pas vous-mCme, et vous ^tes aveugl6 par ce fond de

malice qui vous possfede. S'il corrompt maintenant tous vos exercices, toutes vos bonnes ceuv res, il vous rMuira dans de grandes perplexil6s a la mort, et peut-6tre vous pr6cipilera dans I'abime ^ternel avant que vous n'ayez su le d6couvrir et le reconnaitre. Pendant done que vous 6tes dans le temps de la grace, apprenez, avec lesecours de Dieu, a d6truire et a morliiier ce fond : c'est la la meilleure science, la plus grande sagesse qu'on puisse acqu^rir dans cetle vie, et en comparaison de laquelle toute autre sagesse ne doit passer que pour une veritable folie.

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