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CHAPITRE IX

COMMENT NODS POUVONS ACQUERIR ET PRATIQUER LA VRAIE HUMILITE ET LA CHARITE PARFAITE ET DB QUELLE MANFERE NODS POUVONS CONNAITRE ENTIERE- MENT LA BONT^ DE DIED ET NOTRE MALICE

L'humilit6 est le fondement et la gardienne de toutes les vertus ; c'est elle que Notre-Seigneur J6sus-Christ, qui en est leprincipeet I'exemplaire, a particuli6rement choisie pour abatlre et pour d^truire I'orgueil du d6moa ; c'est elle qu'il nous a laiss6e comme un gage tr6s pr6cieux, et qu'il nous a command^ de suivre comme la voie la plus assur6e du salul 6ternel lorsqu'il a dit : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cceur. C'est cetle m6me vertu quel'Apdtre appelle la puissance du Seigneur. Je me glorifierai, ditil, afin que la puissance de J6sus-Christ habite d'autant plus en moi. II ne faut done point que personne rougisse du m6pris de soi-m6me, ni des oeuvres d'humiliation et d'abaissement, puisque c'est ce m6pris etcette humiliation qui nous rendent semblables a la majesty mdme du Roi

degloire. Enfin, sansrhumilit6, toutes les autres vertus d6g6n6renl en autant de vices.

Mais qu'est-ce que la veritable humility? Cerles, ce n'est rien autre chose qu'un abaissement profond du coeur et de I'esprit que la justice demande de nous en presence de la majesty de Dieu, et auquel nous sollicite I'amour que nous lui portons.

Or, il y a deux sortes d'humilil6 : I'une qui a de r^clat sans ardeur, el I'autre qui est lumineuse et ardente tout ensemble. L'humilit6 6clatanle est celle qu'on pratique par raison plut6t que par amour. Car, quand I'homme considere son abaissement et la grandeur de Dieu, son infid61it6 et la fid61it6 de ce Maitre supreme ; lorsqu'il volt, d'un c6t6, ce que c'est que Dieu et combien de faveurs il en a revues, et de I'autre, ce qu'il est lui-m6me et combien d'outrages il lui a faits, il trouvera, s'il veut faire r^Jlexion sur ces choses, un grand nombre de raisons qui le porteront par justice a s'abaisser et a s'an6antir.

Mais, parce que cet homme, dans ce cas, agit plut6t par raison que par amour, cette sorte d'humilit6 est plut6l 6clatante qu"embras6e : car, encore qu'il trouve dans ces raisons de quoi se m^priser justement lui-m^me, il ne peut pas n6anmoins souffrir avec paix et douceur d'etre Tobjel du m6pris des autres ; se voyant m6pris6

par eux, il se met ais6ment en colere, sa raison s'obscurcil, et il oublie ce qu'elle lui avail fait voir auparavant : qu'il est digne d'etre expos6 aux m6pris de tout le monde.

11 est certain que I'humilit^, aussi bien que toutes les autresvertus, est uq acle de la volenti, et de mfimeque nous ne les connaissons que par le raoyen de la raison, de m6me aussi nous n'y trouvons de plaisir ni de gotlt que par le moyen de I'amour ; car on ne trouve en aucune vertu ce gout qui est au-dessus de la nature que par la charil6.

L'autresorte d'humilit6, que nous avons appe- 16e lumineuse et ardente tout ensemble, se pratique plut6t par amour que par raison. Car, lorsque I'homme vraiment humble, r6unissant par amour toutes ses forces, s'61eve de tout son pouvoir a Dieu qui I'excite et le porte a consid6rer ce qu'il est en lui-m6me, et combien il faut qu'il soit grand et admirable au dela de tout ce qu'on en pent dire puisque toutes les creatures ne sont capables de le renfermer ni de le comprendre, combien lui seul doit6lre puissant et61ev6, puisqu'il a fait toutes les creatures de rien, et quesa puissance a autant d'6lendueque sa volont6 ! De plus, ilnousa cr66spour un si haut degr6 d'hon neur, qu'il n'y a point de creature qui eiit os6penser que Dieu I'eut du choisir pour une si

grande gloire, et nousnepouvons concevoirnousm^mes comment il eut pu nous rendre plus grands; car, ne pouvant pas faire que nous fussions des Dieux par nature, puisque c'est un avantage qui ne peut convenir qu'a lui seul, il a fail que nous fussions des Dieux par grace, en nous rendant capables deposs6der avee lui, dans I'union d'un amour 6ternel, une m6me beatitude, une meme joie, un m^me royaurae ! C'est pourquoi il nous a cr66s a son image, afin que, par celle ressemblance, nous pussions lui 6tre unis, et que nous lui devinssions semblables par la possession des vertus autant que I'^tal de la condition humaine le peut permettre.

II a aussi cr66 le ciel et la terre et tout ce qui est sous le ciel pour noire usage el pour noire utility, afin que, ne servant que lui seul et gardant ses commandements, nous jouissions avec lui d'un bonheur ^ternel. Mais quand nous violons ses commandements par une d6sob6issance et une malice r6fl6chie, nous m6ritons d'etre priv6s de la f61icit6 des Bienheureux, el de servir 6ternellement de mati^re au feu des enfers. Ce souverain Seigneur, consid6rant que nous 6tions destines a des tonrments qui ne devaient point avoir de fin, que nous ne pouvions 6tre rachet6s par aucune creature, a 616 touch6 de compassion a la vue de nos misferes, et n'a pas 6pargn6 son

propre Fils unique, qui est cette charity incomprehensible danslaquelle Dieii le P6re se connait parfaitement lui-m6me et toules clioses, par laquelle lout a 6t6 fait ; qui n'a qu'une m6me essence, une m6me nature avec lui, qui est l'id6e et I'exeraplaire de toutes les creatures et le miroir sans tache de la majesty de Dieu. II n'a pas, dis-je, 6pargn6 un Fils si cher et si aimable, mais il I'a livr6 pour nous tous a la mort et a la mort de la Croix, afin de nous rappeler de notre exil a cette f61icit6 6ternelledonl nous'6tions bannis, et pour laquelle il nous avait cr66s d^s le commencement du monde.

Lors done que Thomme humble et enflamm6 de I'amour divin voit par les yeux de cet amour I'exces de la grandeur et de la bont6 de son Dieu, quand il consid6re combien sont admirables les choses qu'il a faites pour nous, et pourquoi il les a failes, quand il reconnait qu'elles sont un pur effet de son amour, puisque cela n'ajoute rien a son bonheur; quand, d'un autre c6t6, cet homme voit ce qu'il est lui-m6me, et la grandeur des p6ch6s qu'il a commis contre ce fiddle et souverain Seigneur, cette consideration oppos6e le p6n6tre d'un si grand ra6pris, d'une haine si forte de sa propre personne, qu'il se sent press6 de confesser qu'il ne reconnait point de lieu si bas et si abject dans lequel il ne doive

descendre, el qu'il n'y a point d'aii6antissement assez profond pour lui. II s'6tonne de ne pouvoir se m^priser davantage, et il recherche ce qu'il doit faire pour cela. Aprfes avoir examine toutes choses, il ne trouve point d'autre moyen que de s'en plaindre amoureusement au Seigneur son Dieu, et s'abandonnant de tout son coeur a I'aimable volonl6 de ce fiddle ami, il se renonce enlierement, et se lemet entre ses divines mains pour faire tout ce qui lui sera agr6able. C'est la seulement qu'il trouve une veritable paix qu'aucune creature n'est capable d'all6rer, personne ne le pouvant plus aller trouver dans I'abime de son n6ant oti il s'est retir6.

S'il arrivait n6anmoinspar hasardque quelque creature, ayant rencontr6 cet homme an^anti, I'abaissat et le m6prisat de telle sorte qu'il commengSt a en 6tre 6branl6 (car il y a bien peu de personnesqui nesoient quelquefoissensibles a la douleur et a la trislesse), loin de s'emporter de col6re, il devrait recevoir cette humiliation, non pas comme lui venant d'un homme faible et fragile, mais plut6t comme un don de la main de son Seigneur, qui se sert de cette cr6ature comme d'un instrument pour lui procurer un si grand bien ; il en devrait rendre d'humbles actions de graces au Tout-Puissant du plus profond de son coeur, et 6tre ravi de joie que le Dieu 6ter-

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nel eAt daign6 se souvenir de lui. En effet, c'est un plus grand bonheur de passer par les tribulations de ce monde et d'etre accabl6 de mis6res que d'etre exempt de peines el de souffrances: car le Seigneur est aupr6s de ceux. qui ont le coeur dans rafJliction, et les adversit6s nous font bien plus lOt arriver a la connaissance de nousm6mes, connaissance bien plus avanlageuse pour nous que celle du mouvement des cieux et de toutes les clioses qui sont dans le monde. Mais lorsque cet homme humble et d6vou6 a Dieu se sent press6 de publier les louanges du Seigneur et de lui rendre graces, tout enflamm6 de z61e, tout embras6 du feu de I'amour divin, il repasse avec grand soin dans son esprit tout ce qu'il a plu au Dieu de majesty de faire dans la nature humaine, s'arr^tant particuli6rement a consid6rer comme son adorable Sauveur a (^t6 le plus pauvre, le plus vil et le plus miserable de tous les hommes pour I'amour de nous. Ensuite il contemple sa vie infiniment humble, sa fid61it6, son esprit de v6rit6 et de charit6, et il voit que ceux qui I'ont invoque n'ont jamais 616 trompes dans leur confiance.

On trouve un si grand nombre de choses admirables dans cette vie, pour peu qu'on veuille y r6fl6chir et la consid6rer avec les yeux de I'amour, qu'il est impossible de les d6crire. Cet

homme vraiment humili6 considere ensuite avec recueilleraent comment son Dieu, son Maitre fiddle, est mort de la plus honteuse, de la plus ignominieuse, de la plus cruelle de toutes les morts : de telle sorte qu'il n'est pas demeur6 une seule goutle de sang dans tout son corps. II est attendri par la vue de ce corps d^licat tellement couvert de plaies et d6chir6 de toutes parts, selon I'expression du Prophete ; il voit que ce Dieu qui s'est fait homme pour pouvoir souffrir, a endur6 tons ces tourments par les mains de ses creatures, lui qui ne mourait que pour les 616ver a une gloire ineffable et les rendre participantes de sa beatitude; il admire que toutes leurs cruaut^s n'aient fait qu'augmenter la force de son amour et son ardent d6sir de se charger a lui seul de toute la peine due a leurs p6ch6s : il considere comment cet Homme de douleurs est demeur6 attach^ a la Croix avec tant de honte et de confusion, 6tendant les bras pour recevoir ses ennemis, penchant sa t6te pour leur donner le baiser de paix, ayant le coeur ouvert afin que nous y puissions entrer, et versant tout son sang pour nous laver et nous purifier.

Celui qui m6dite profond6ment sur ces myst6res y d6couvre des secrets ineffables d'amour, et d6tournant son regard sur lui-m6me, il s'6tonne de n'avoir pas consacr6 sa vie a rendre

graces a son Sauveur de toules les choses admirables que cet aimable Mailre a daign6 faire et souffrir pour son salut. II deplore d'avoir 6t6 peul-6tre assez ingrat pour le crucifier de nouveau par ses crimes et ses d6sordres, ce qui n'a pas emp6ch6 que ce Dieu de mis^ricorde ne lui ait accords son pardon, et nel'ail m6me pr6venu en envoyant vers lui ses prophfetes et ses voyants pour I'averlir, I'instruire et I'^difier par leurs exemples ; tandis que, comme autrefois les Juifs, selon I'expression de I'fivangile, apr^s les avoir converts d'opprobres pour ob6ir a ses plaisirs d6r6gl6s el contenler ses mauvaises inclinations, il a voulu les mettre a mort.

Lors done que Tame humble et transport6e de I'amour de son Dieu a lrouv6 en elle tons ces sujets de surprise et de douleur, elle revient a la consideration de la majest6 de son Sauveur, de sa fidelity envers nous, oppos6e a notre bassesse, a notre infid61it6 envers lui ; elle reconnait que tout ce que nous pouvons concevoir de I'amour de Dieu pour nous n'est rien en comparaison de la v6rit6j puisque cet amour est aussi grand que Dieu m^me, et que, selon I'expression de I'Apdtre, Dieu est charity. Notre entendement, qui n'est qii'une faible creature, est incapable de comprendre cette merveille : car quoique notre RMemption soit une oeuvre grande par excel-

lence, elle est moins admirable que Tamour extreme qui force le Fils de Dieu a raccomplir. Lors done que Tame humble fait entrer sa bassesse en comparaison avec tous ces exc6s et toutes ces grandeurs, ne trouvant en elle qu'un grand nombre de p6ch6s, et reconnaissant que tout ce qu'elle peut concevoir de son n6ant est intiniment au-dessous de la v6rit6, elle ressent en son esprit de puissants mouvements de m6pris, de d6dain, d'aversion pour ellem^me; elle est si 6tonn6e de n'avoir pas un sentiment plus profond d'amour et de respect pour son Dieu, qu'elle ne comprend pas qu'elle ait pu oublier sa bassesse, son n6ant, et ce qu'elle doit a son divin Bienfaiteur. Elle est p6n6tr6e de cette v6rit6, que quand elle rendrait a ce Dieu tout-puissant autant d'honneur que lui en pourraient rendre toutes les creatures ensemble, elle devrait estimer tout cela peu de chose. En effet, quand nous nous abaisserions autant que se peuvenl abaisser toutes les creatures, nous devrions croire que c'est encore bien peu, en comparaison de ce que nous avons m6rit6 : parce que n'6tant que corruption, que mis6rables vers de terre, nous n'avons pas laiss6 d'outrager. par nos affronts el par nos m6pris, la saintet6 de celui qui nous a aim^sd'un amour si d6sint6ress6.

V6ritablement, si nous consid6rions ces choses

avec esprit de foi, nous concevrions un si profond respect pour Dieu et tant d'horreur pour nousm6mes, que nous ne pourrions former aucune autre pens6e que celle de nous abandonner parfaitement, de nous renoncer sans reserve, et de mourir enti^rement dans le Seigneur; car c'est dans ces exercices que nous trouverons tout le bonheur de la vie et une douceur divine que celui-la seul pent goAter qui, se renoncant luimSme, est mort dans le Seigneur a tous ses vices, a tous ses d6fauts, a toutes les cr6atures.

C'est en cet heureux 6tat que nous nous 616verons a Dieu par notre amour, et que nous deviendrons une m6me chose avec lui ; que nous nous abimerons dans son essence par notre humilit6, et que nous y mourrons parfaitement a nousm6mes : non pas que nous cessions d'exisler, mais notre vie deviendra, par la grSce, la vie m6me de Dieu ; diff6rents exercices de pi6t6 nous aideront a arriver a ce haul degrfi. La consideration de sa fidelity, de sa grandeur divine, de notre infid61it6 et de notre bassesse en est un bien doux et bien saint!

Ayons done soin de nous y occuper sans cesse; car je ne sache point de raeilleure pratique pour nous faire acqu6rir promptement et Thumilit^ m6me et toutes les autres vertus. Bien que d'abord ce ne soit pas sans peine et sans difldculte

que nous nous m6prisions nous-m6mes; n6anmoins cet exercice nous dispose et nous rend plus propres a la resignation, et nous ne nous emportons pas avec autant de violence contre ceux qui nous oflfensent : car nous ne les m6prisons pas autant que nous le ferions si nous ne nous adonnions pas ordinairement a cette sainte pratique. Lorsque, consid6rant notre Sauveur pendant le trouble de la tentation, nous voyons la rigueur des tourments qu'il a soufferts, et comment il a 6t6 rebuts et m6pris6 comme un ver de terre, foul6 aux pieds de tout le monde, nous avons honte d'etre si laches que de trouver de la peine a souffrir de si petites choses pour I'amour de celui qui en a fait et endur6 pour nous de si grandes et de si extraordinaires. Cette pens6e nous donne une si forte indignation contre nousm6mes, qu'a peine sommes-nous capables de nous supporter, et c'est ce qui fait que nous n'avons plus de ressentiment des maux que nous causent nos pers6cuteurs.

II faut continuerla pratique de cet exercice purement pour la gloire de Dieu el par le principe d'un amour veritable, plutdt que pour en recueillir le fruit des vertus; car c'est une chose bien plus parfaite de s'occuper uniquement de I'amour de Dieu que de pratiquer les vertus k cause de lui, puisque I'amour est la voie la plus courte et

celle par oil nous arrivons le plus promptemenl a Dieu. Sans le divin amour 11 n'y a point de verlu dans laquelle nous trouvlons ce goilt spirituel qui est si fort au-dessus de la nature. Get amour est V-^me des vertus, et lorsque le cceur de I'homme en est rempli, non settlement ii se m6prise, mais encore il souffre sans Amotion le m6pris des aulres, et il arrive m6me a en 6prouver de la joie, lorsqu'il n'a point fait de faule qui le lui ait attir6. L'amour qu'il a pour la gloire 6ternelle de son Dieu fait qu'il ne s'inqui6te nullement de toutes les afflictions ni de toules les douleurs qu'on lui pent causer; et plus ses souffrances sont cruelles, plus il y prend de plaisir et y trouve de consolation. C'est par ce moyen qu'il devient parfailement semblable a son Sauveur et qu'il lui est agr6able, puisqu'il n'y a rien de plus noble et de plus grand que de soulTrir avec paix et douceur les afflictions, par un pur amour de Dieu; car, s'il y avait eu quelque chose de plus grand et de meilleur, sans doute que le Dieu toutpuissant n'eiit pas manqu6 de le d^couvrir a son Fils unique. Souffrons done de bon coeur la tribulation, afin que nous puissions 6tre semblables a notre divin RMempteur. Ne faisant aucun 6tat des maux que nous souffrons ni de notre abaissement, tenons plutOt a grand honneur que Dieu nous juge dignes de souflfrir pour son amour.

Celte pens6e nous fait entrer dans la veritable connaissance de notre n^ant, nous fait g6mir de la vie que nous avons pass6e dans le d6sordre et dans I'erreur, et nous fait clairement connaitre combien nous nous sommes 61oign6s de Dieu en courant apres tous ces riens pour lesquels nous avons ea de I'ainour et de I'estime : c'est elle qui produit la veritable humility. Or, celui qui ne pent pas souffrir avec 6galit6 d'esprit le m6pris qu'on fait de lui, et qui sent de la complaisance pour rhonneur qu'on lui rend, n'a point encore d'aversion pour lui-m6me et n'est point parfaitement humble, mais il porte encore au dedans de lui la racine et leprincipe del'orgueil. L'homme v6ritablement humble ne s'etforce point de le paraitre ; plul6t que de s'enorgueillir de I'honneur qu'on lui rend, il se r^jouit du m^pris qu'on fait de lui ; et tandis que les personnes du monde ont de la haine pour leurs ennemis, celuici tourne toute son aversion centre lui-m6me, reconnaissant qu'il n'a point de plus cruel ni de plus capital ennemi. Le monde et le d6mon ne nous peuvent vaincre si nous ne leur pr6tons des armes. Lorsque nous sommes victorieux de nousm6mes, nous le sommes de tous nos ennemis.

Enfin, si quelqu'un desire deposs6der la vertu d'humilit6 dans sa perfection, qu'il apprenne a aimer Dieu avec ferveur et qu'il lui demande cette

grace; car c'est Dieu qui accorde a nos continuelles et ardenles supplications la vertu de charity, et la charit6 est la m6re de rhumilit6 : en sorte qu'a mesure que I'amour de Dieu croit en nous, I'aversion sainte de nous m6mes s'y fortifie ; I'amour nous fait connaitre avec combien d'injustice nous nous aimions auparavant et de quelle mani6re nous devons nous aimer dans la suite. Nous nous aimons veritablement autant que nous nons abaissons et que nous nous prosternons devant la Majesty divine, et Dieu est d'autant plus 61ev6 et glorifi6 en nous que nous nous humilions et an6antissons davantage. Ainsi notre parfaite 616valion consisle dans I'abaissement, et I'abaissement fait notre parfaite 616vation : car, plus nous nous 61evons par I'orgueil el par I'amour de nous-m^mes, plus nous perdons la grace de Dieu et la vertu qui en d6coule; plus nous nous abaissons et nous nous m^prisons pour I'amour de Dieu, plus sa grace s'augmente en nous.

L'homme r6ellement fond^ dans rhumilit6 sent en son coeur une pente vers I'abaissement, et ne saurait avoir de repos qu'il ne soil descendu jusqu'a la derniere place ; lorsqu'il y est arriv6, il est satisfait, il cherche a demeurer le plus possible dans cet 6lat, et la pratique de rhumilit6 se change pourlui en une sainte habi-

tude. ,0r, descendre a la derniere place n'est autre chosejque de ne se r6server rien en propre ; et comme, pendant que nous sommes dans ce corps mortel, il nous reste toujours plusieurs choses a abandonner et a m^priser, nous devons toujours rechercher la derniere place : car il n'y a point de personne si humble qui ne le puisse devenir encore davantage, et I'amour que nous avons pour Dieu n'est jamais si grand qu'il ne puisse encore beaucoup s'accroitre. Nous ne saurions done jamais trouver un lieu assez bas ni assez profond, et nous ne devons jamais cesser de nous humilier et de nous abaisser de plus en plus. Le coeur v^ritablement humili6 est un grand vaisseau dans lequel Dieu verse abondamment sa grace et toules les vertus ; mais I'iiumi- 1116 est d'une si grande dilTicult^, que nous avons besoin que Dieu nous I'apprenne luim^me, et nous enseigne int6rieurement ce qui ne se pent exprimer par des paroles.

Lors done que nous avons ofTens6 Dieu par nos p6ch6s et que nous avons perdu ou bless6 la charit6, I'lmmilit^ seule pent nous r6concilier avec lui : car I'humble connaissance de nos fautes est si agr6able aux yeux de Dieu qu'elle nous obtient le pardon de tous nos p6ch6s. Plus celui qui poss6de la vraie huinilit6 croit en verlu, plus il s'estime petit, plus il est touch6

du nombre et de la grandeur de ses fautes. 11 tire avanlage de tout : s'il vient a 6tre malade, il regoit de la main de Dieu la maladie avec action de graces, et la sanl6 n'est pour lui qu'un moyen de s'employer avec plus de zele a procurer la gloire de sa divine Majest6 et le salut du prochain. S'il est dans le m6pris, il b6nit encore Dieu, sachant qu'il en m6rite davantage ; s'il est dans I'honneur, il sen reconnait indigne et se m6prise encore plus. II croit que tout le monde doit avoir de I'autorit^ sur lui, et qu'il n'en doit avoir sur personne. Enfin cette admirable vertu lui cache le m6rite de ses bonnes oeuvres et lui exagere ses d6fauts ; d'autre cdt6, elle le rend doux et mis6ricordieux envers le prochain, dont il 616ve les moindres vertus, et diminue les imperfections et les d6fauts. En un mot, s'il ne peut d6tourner le blsime qu'on fait du prochain, il se retranche dans I'intentlon qu'il juge toujours bonne, rejetant tout ce qu'il ne peut excuser sur la faiblesse ou sur lignorance, toujours inseparables de la condition humaine.

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