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CONTINUATION DU MEME SUJET

Tous ceux qui d^sirenl acqu6rir rhumilit6 parfaite, et entrer dans ce chemin le plus droit et le plus sur pour nous conduire a I'amour de Dieu et a toute sorte de saintet6, doivent, ainsi que je I'ai d6ja fait remarquer, reconnaitre qu'ils ne peuvent rien sans la grace de Dieu ; consid^rer d'un c6t6 sa grandeur infinie, la fid6lit6 qu'il a pour eux, et de I'autre, leur n^ant et rinfid61il6 avec laquelle ils I'abandonnent; apprendre a faire un parfait m6pris d'eux-m6mes et se persuader qu'il n'y a personne, si 61ev6 qu'il soit d'ailleurs, qui puisse, apr6s I'exemple du Sauveur, s'humilier et se morlifier assez, quand m6me il souffrirait autant lui seul que toutesles creatures ensemble ont jamais souffert.

Ces sentiments feront naitre en celui qui est vraiment humble une liberty sainte et une forte confiance en Dieu : car, plus I'humilitS est profonde, plus cette liberie est grande. II 6l6vera aussi son esprit de toutes ses forces pour le glorifier, et lui rendre grSces de toutes les faveurs

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qu'il en a regues; et quand il pourrait le combler d'aatant de louanges et d'actions de graces lui seul, chaque moment de sa vie, que toutes les creatures ensemble Ten ont combl6 depuis le commencement de leur 6tre, il doit n6anmoins estimer tout cela fort peu de chose, ou m6me rien du tout ; ce lui sera un moyen de se croire toujours dans I'impuissance de s'abaisser aulant qu'il le doit, et d'honorer, de remercier etde glorifier Dieu autanl qu'il y est oblig6. II se trouvera ainsi rempli d'une joie tr6s sensible, de voir que ce d6faut et cette impuissance oil il se trouve a regard de Dieu, ne viendra que de la majesty et de la grandeur infinie de cet Eire Supreme. Gar il ne faut point qu'il cherche a se contenter lui-m6me et a trouver sa consolation en quelque sorte d'exercices que ce soil, mais il doit faire tout ce qu'il fait pour la seule gloire de Dieu ; et lorsqu'il sent quelque peine et qu'il 6prouve des difDcull6s en le servant, il faut qu'il recoive tout de la main du Seigneur, et qu'il croie que Dieu permet que cela arrive de la sorte afin de le rendre solidement humble. Ainsi, par un veritable esprit d'abaissement, il s'estimera indigne de toute joie spirituelle et de toute consolation divine; il s'abandonnera a la conduite de Dieu sur lui pour le temps et pour r6ternit6, et trouvera dans cette resignation plus de bon-

heur que dans le pouvoir d'user 6ternellement de sa liberty.

En effet, quoiqu'il n'y ait point d'action qui nous donne autant de joie que de publier les louanges de Dieu, 11 y a n^anmoins bien plus de plaisir etde satisfaction a lui appartenir et a dtre tout a lui, puisque cet abandon semble nous faire entrer plus avant en Dieu, el forme en nous, pour ainsi dire, plut6t un 6tat passif d'union avec Dieu qu'une action de notre Sme qui se remet entre ses mains. Au reste, si Ton veut faire passer cette humility en habitude, il faut 6tre soigneux de la pratiquer souvent, car il n'y a que I'assiduit^ de I'exercice qui fasse une autre nature, c'esl-a-dire qui change et qui corrige les inclinations naturelles ; et si I'exercice a cette vertu, combien, a plus forte raison, la gr^ce qui agit en cet exercice I'aura-t-elle I

Enfin le Soleil 6ternel et divin pent r6pandre immMiatement les rayons de sa lumi^re sur cet homme humble, parce qu'il s'est comme absorb^ lui-m6me dans son propre n6ant, qu'il se tient imm6diatement assujetti a Dieu, et que, sans regarder ni devant ni derri^re lui, il ne leve les yeux en haut que pour y voir cet unique objet. Et ce qui nous sert le plus pour arriver a cet heureux 6tat, c'est un respectueux silence et une retraite de corps et d'esprit dans la solitude.

De plus, cet homme s'abaisse, se proslerne et s'an6antit au-dessous de toiites les creatures, m^me au-dessous du moindre ver de terre, qui n'a jamais olTens6 Dieu, quoiqu'il n'en ait pas re^u d'aussi grands bienfaits que lui. II a un pro- /ond respect et une extreme reverence, non seu- ^eme^t pour son Cr6ateur, mais encore pour tout ce qu'il voit en Dieu, comrae la tr^s glorieuse M6re de J6sus-Christ, tous les Anges, les Bienheureux, I'Eglise sainte, et les Sacrements.

L'humilit6 chasse toute sorte de douleur et de tristesse, et il n'y a que celui qui est vide de celte excellf^nte vertu qui soit assujetti aux peines el aux soufTrances, filles de I'orgueil. Car, si I'Ange de lumi6re etit 6t6 humble, il ne fAt jamais devenu Ange des t^nfebres; sa chute n'a 616 que la punition de son orgueil. Dem6me que Marie, celte glorieuse m6re de Dieu. n'a jamais 6t6 souill6e de la moindre tache du p6ch6, parce qu'elle 6lail parfaitemenl iiumble, de m6me celui qui serait rempli d'une veritable humility ne commettrait jamais aucun crime, et Dieu pourrait op6rer et accomplir en lui, sans aucun obstacle, toutes ses volont6s. C'est ce qui a fait dire a saint Augustin : « Si Ton me demandait « lequel de tous les hommes est le meilleur, je « r6pondrais que c'est le plus humble ; et si Ton « me faisait cent fois lam6me demande, je ferais

< toujours la m^me r^ponse. » Mais consid6rons maintenant les actions et la conduile de celuiqui est veritablement humble, c'est-a-dire de quelle maniere il agil en toutes choses.

Premierement, commengant par soi-meme, il reconnait parfailement sa propre indignity, son abjection etson n6ant. Comme ils'esl rendu indigne par ses p6ch6s de toutes les graces et de tons les bienfaits qu'il pouvait recevoir de la lib6ralit6 de Dieu, et passible aussi de tous les supplices, de toutes les afflictions et de tous les tourments que Dieu lui-m^me et toutes les creatures lui peuvent faire ressentir, il confesse qu'il ne m6rite point que Dieu I'ait tir6 du neant par la creation; il ne cesse jamais de lui rendre graces, de lout son pouvoir et avec beaucoup d'humilit6, de sa conservation ; il avoue aussi qu'il n'a aucunement m6rit6 tous les effets de la grace et tous les biens dont Dieu I'a combl6. II fait done une offrande a la gloire de Dieu tout-puissant, et de sa propre personne, et de toutes les choses du monde, qu'il regarde comme autant de ruisseaux sortis de la source f^conde de ses mis6ricordes infinies; il ne s'616ve au dedans de lui-m6me pour aucune grace ni pour aucun don de Dieu, soit de science, de sagesse, de force, de beaut6, de richesse, ni pour quelque autre avantage que ce soit ; au contraire, il s'estime indigne de

toutes ces faveurs, et il n'en reconnait aucune autre cause que la seule bont6 de Dieu. J'ose done assurer hardiment que Dieu ne irouve en cet homme aucune resistance a ses dons et a ses richesses, et que c'est pour cela qu'il le conduit au comble de la perfection : car lorsque Dieu veut agir en lui, il y trouve une libert6 emigre et un parfait degagement. Cet homme qui recoit I'impression deDieu, la suit, etcoop6reavec elle, comme fait I'instrument a la production de I'ou- Vi-age. II publie pareillement qu'il est indigne du lieu qu'il occupe, lorsqu'il est assis ou debout ou lorsqu'il est couch6, et il ne s'attribue rien que ce qu'il tient de lui-m6me, c'est-a-dire le p6ch6 et toutesorte ded6fauts. Quoiqu'il s'humiliesans cesse, il regarde son humiliation comme une justice et ne s'en altribue aucun m^rite. Soit done qu'il boive ou qu'il mange, ou qu'il fasse quelque autre action, il cherche le lieu le plus abject de la maison, il prend la derni^re place a table, else contentedes moindr( s mets qui s'y servent : en un mot, il desire que dans toules les choses dont la nature ne se pent passer, le partage le plus vil et le plus d6savantageux lui 6choie ; il soulTre avec joie les rebuts et le m^pris de tons les hommes, sans croire jamais recevoirtrop peu; mais, sejugeant indigne de lout don, il avoue qu'il n'a rien merits ni pu m6riter de Dieu.

II est affable, doux, et bref en ses discours; il est sincere et veritable en ses r6ponses; il est simple et modeste dans sa conversation et dans son vStement ; il est pr6l a rendre service a tout le monde sans d^guisement ; il pratique I'humilit6 dans tons ses exercices et dans toutes ses oeuvres int^rieures et exl6rieures, devant Dieu et devant les hommes, en sorte qu'il ne pent 6tre un sujet de chute et de scandale pour personne. Ainsi il surmonte, il abat, il chasse Torgueil, qui est la source, I'origine et la cause de toute iniquil6 : car rhumilil6 brise et dissipe toutes les chaines, tons les pi^ges du d6mon, du monde et du p6ch6 ; elle r^gle et mod6re toutes les facult6s de Thomme; elle le place sur le tr6nedelavertu, et lui ouvre la portedu royaume des cieux. Aussi Dieu, 6coutant favorablement ses prieres, le comble de ses graces. Notre-Seigneur J^sus-Christ m6me, qui est la pierre de Tangle, comme parle I'Ecriture, est le fondement sur lequel il batit en toute humility l'6difice de toules les vertus, monument sublime qui doit aller k r6ternil6.

Enfin eel homme demeure sans plainte et sans douleur en loutes choses , parce que , recevani tout ce qui lui arrive de la main du Seigneur, il ne murmure contra aucune creature, quelque honteux et quelque indigne trailement qu'il en

reQoive ; au contraire, quand il serait trouble, banni, mallrail6, accabl6 de coups, et m6me livr6 a la mort par les autres, il ne croirait point qu'ils lui eussent fait d'injustice ; il ne les accuserait, en aucune mani^re, du tort qu'il en aurait reQu ; et ainsi il souffrirait la mort sans peine. Car, comme il recoit tout de la main de Dieu, il croit que tout lui est utile et avanlageux, Dieu ne donnant rien a celui qu'il aime que ce qui lui est le meilleur : ce qui est aussi certain quil est certain que Dieu est vivant. L'humilit6 est done le cherain le plus court, le plus droit, le plus silr pour arriver sans peine a I'amour de Dieu et a la perfection de toutes les vertus.

GHAPITRE XI

DE LA PATIENCE ET DE LA RESIGNATION EXTERIEURE DANS TOOTE SORTE D'ADVERSITES ET DE TENTATIONS

La patience, la resignation, I'ob^issance et toutes les autres vertus sont filles de I'liumilite.

La resignation accompagn6e de patience est de deux sortes : I'une int6rieure, I'autre ext^rieure. Vous pourrez connaitre a ce signe que vous poss6dez la premiere, si vous recevez de la main du

Dieu tout-puissant toulce qui vous arrivera du dehors comme un 6panchement de la source infinie de charit6 qui est dans son coeur paternel, et non comme I'ouvrage des creatures ; ainsi vous entrerez bienl6t dans une union parfaite avec la volont^de Dieu, et serez requ dans la corapagnie de ses amis qu'il a predestines. Vous apprendVez que c'est lui qui permet que loutes les disgraces dont vous etes accabie vous arrivent par un effet de sa bienveillance paternelle et de cette charity supreme qu'il a eue et qu'il aura toujours pour vous, charite par laquelle il a fait souffrir a son Fils bien-aim6 tout ce qu'on peut imaginer de plus rude et de plus inhumain : car il n'y a point d'autre cause qui I'oblige a permetlre les maux qui vous accablent. Ne souflfrez done pas que la grandeur de votre affliction ni le ressentiment de I'injure qu'on vous fait vous ravisse le fruit de votre humiliation, el ne dites point en vousm6mes : c'est la m6chancet6 et I'aveuglement des hommes qui me causent tons ces maux ; mais dites plutOt : c'est Dieu qui, par sa mis6ricorde et par son amour de p^re, se sert de ces hommes pour me procurer ces grands avantages ; et quoique Tutilite que j'en regois me soil inconnue, elleest tr6s manifeste a celui qui me comble de ces faveurs. C'esl pourquoi je souffrirai de bon coeur tout ce qui m'arrivera, et je n'aurai d'autre

soindans mes afflictions que d'accomplir sa volont6. Quand m6me il me donnerait la raort par la rigueur de ses 6preuves, je ne cesserai jamais d'esp6rer en la tendresse el en la charil6 de ce P6re qui vit 6ternellemenl, el qui esl dans une heureuse impuissance de mourir.

Ce sont la les senlimenls donl 6lait lransport6 Job, ce saint exemple de patience, qui n'atlribuait point aux voleurs la perte et le pillage de ses biens, mais qui se consolait plutOt en ces termes : ' « Le Seigneur me les avail donn6s, le Seigneur « me les a 6l6s. Get accident s'esl accompli par « I'ordre et lebon plaisir du Seigneur : que son t saint nom en soil b6ni f »

Au resle, il s'en rencontre plusieurs qui, par les bonnes dispositions de leur nature joinles a un heureux temperament, sont si fori porl6s au repos et a la moderation, que la moindre grace leur fait souffrir avec patience et soumission loules les adversit6s qui leur arrivenl. Les 616menls donl ils sont form6s sont dans une juste proportion : leur sang est d'une quality propre a leur rendre facile la plus humble resignation, et leur appetit irascible esl dans le calme et le repos : c'est pourquoi ils n'ont aucune peine a mener une vie paisible et accommodante avec toutes sorles de personnes. De semblables inclinations sont assuremenl bonnes et avantageuses,

mais ne m6ritent pas beaucoup devanl Dieu, qui ne peut voir de triomphe oil il n'y a point de combat. Gelle sorte de resignation est faible et languissante, mais la resignation de I'homme de bien doit etre forte et vigoureuse, afin qu'elle m6rite de recevoir pour recompense la vie 6ternelle. C'est aussi par elle que la raison, devenant la maitresse, dompte avec un d6gagement tout divin les soul^vements de I'appetit irascible ; et quoique le feu de la colore que causenl les choses exterieures produise une sorte d'embrasement, I'eau celeste et rafraichissanle de la grace doit eteindre ce feu allume par la passion : par ce moyen la nature reprend la place et le rang dans lesquels Dieu Tavait etablie apres lui avoir donne r^tre.

Et certainement cette faculte qu'on appelle irascible est une excel lente puissance de rame, pourvu que la vigueur, I'energie dont elle est la source soil sagement dirigee ; car elle est un secours et un aide puissant qui porte la raison a entreprendre tout ce qu'il y a de plus grand et de plus eieve, ce a quoi Tame aspire incessamment suivant I'inclination de sa plus noble, de sa plus excellente parlie. Les bommes qui n'ont pas d'autre principe d'action sont aussi de deux sortes, et peuvent etre compares a ces animaux qui nous servenl pour la chasse. On en rencontre de

si nobles, de si g6n6reux, que par las seuls sentiments de la nature ils emploient toutes leurs forces k la poursuite de la b6le la plus courageuse ou de la proie la plus excellenle ; et s'ils rencontrent des animaux bas et m6prisables, bien loin de les poursuivre, ils ne daignent pas seulement s'y arr^ter, les estimant indignes de leur courage. Ceux-la jappent tr6s rareraent et ne laissent pas cependant de rapporter quantity de gibier, quoiqu'ils ne fassent point de bruit ; les autres, au contraire, qui ont les inclinations basses, crient heaucoup et prennent tr^s pen de proie. Les hommes qui sont accoutum6s a se laisser facilement eraporter a la vengeance, aux disputes el a la colore, sont seinblables a ces derniers ; et certes ils font bien voir qu'ils n'ont qu'une timidity de femme, et non pas un courage d'homme.

Mais pour vous, ames g6n6reuses, qui 6tes aid6es de la grace, quel motif puissant pour animer votre courage, quelle obligation de combattre avec ardeur ! Vous dressez lellement vos puissances inf6rieures, je veux dire I'app^tit concupiscible, I'irascible et ra6me le raisonnable, que, gardant un silence int6rieur, vous suivez exaclement, dans la solitude de I'esprit, les traces dela proie la plus noble et la plus relev6e, c'est- ^-dire du Verbe 6ternel de Dieu qui demeure au fond de I'ame. Vous poursuivezde tout votre pou-

voir el de toutes vos forces ce Verbe divin, jusqu'a ceque vous le prenez pour vous en nourrir, pour vous en repaitre avec joie par la jouissance essentielle et bienheureuse de sa nature divine et vous transformer en lui. Mais laissez a ces ames laches et timides les jouissances animales et terrestres, pour soulager leur n6cessit6, pour calmer leur agitation. Ainsi tachez d'etre dans I'ordre, le repos au dedans et au dehors, la paix, la tranquillity et la douceur.

Si vous vous sentez agit6 de quelques mouvements d'impatience dans les adversit6s, r^sistez de toute votre puissance, et demeurez ferme comme J6sus-Christ, le plus parfait de tous les hommes, est demeur6 ferme lorsqu'il 6tait si fortement saisi par la pens6e des supplices qu'il allait endurer, ce qui lui faisait dire avec un grand d6chirement de cceur : Mon dme est triste jusqu'd la mort, et que dirai-je ? Mon Pere, delivrez-moi de cette lieure de tourments. (Matt., 26; Joann., 12; Luc, 22.) Combien fallait-il que son ame fdt travaill6e de la presence de sa passion, puisque cette seale pens6e le fit tomber en agonie, et lui occasionna une sueur de sang. De m6me lorsqu'il vous arrive quelque affliction, recueillez toutes vos forces le plus promptement possible, el sanctifiez cette affliction dans sa source, songeant qu'elle est un present de I'amour de

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Dieu m6me ; tachez de la presenter en esprit et de I'offrir avec humility au Pere celeste comme une victime choisie et pr6cieuse, en lui disanl : « 0 P6re de toule bont6, voila voire fils faible et « indigent qui regoil aujourd'hui cette affliction « de votre main paternelle comme le gage le t plus cher et le plus pr6cieux de votre amour ! t OPere infinimentaimable, s'il fautquejeboive « le calice de cette passion, comme un malade « qui est oblige de prendre un breuvage amer « pour chasser les langueurs de sa maladie, que « voire volenti soil accomplie, et non pas la « miennel La seule chose que je vous demande « inslamment, c'est que, ne pouvant rien sans « vous, je sois aid6 par voire force, et qu'il vous « plaise de m'accorder la grace de supporter ces « soulTrances conform6ment aux ordres de votre « volont6. »

Que si vous en usez de la sorte, soyez assur6 que la cl6mence du P6re 6ternel liendra les yeux ouverts et arr6l6s sur vos mis^res, et viendra vous secourir a propos, si vous voulez seulement Tatlendre, de ra6me qu'un pere qui ne pent pas laisser longtemps son fils, objet de sa tendresse, dans les peines el dans I'affliction sans venir a son aide, sans soulager el adoucir son amerlume par la charil6 de ses entrailles. Prenez garde encore, lorsque vous vous verrez dans la disgrace,

de ne vous point abandonner au d^sespoir, et de ne pas dire, en vous defiant de Tainour de voire P6re : Dieu m'a mis en oubli, le Seigneur m'a d6laiss6 ; mais pensez plut6t quHl chdtie celui qu'il aime, et frappe de ses verges tous ceux qu'il revolt au nombre de ses enfants. (Hebr., 12.) Gar il voyait de ses propres yeux que son Fiis bien-aim6 versait unesueur de sang par I'exc^s de sa douleur; il le laissaitattacher a un poteau, d6chirer cruellement a coups de fouets, s6clier comme I'herbe sur le bois de la Croix, et cependant il ne I'airnait pas moins ; au contraire, ce Fiis adorable lui 6tait aussi cher dans le moment qu'il 6tait suspendu a la Croix qu'a present qu'il repose en son sein et dans le plus haut des cieux. II est indubitable que la m6me chose est arriv6e a ceux qu'il a aim6s lendremenl. Us ont ete dechires, jete's dans des liqueurs boiiillantes, consumes par le feu, reduits en cendres et en poussiere. (Hebr., 11.) C'est de cette sorte que Dieu vous traile, 6 ames g6n6reuses, et si vous d^sirez plaire uniquemenl au Seigneur votre Dieu. si vous voulez 6tre re- Ques dans sa familiarity, acceptez de bon cceur et ch6rissez les souffrances particuli6res qu'il vous envoie ; et si vous perseverez jusqu'a la fin, vous serez parfaites et sauvees, comme J(5sus-Christ, source de toute v6ril6, en rend lui-m^ine t6moignage.

Et certes la resignation de Tame dans les adversit6s est comme un excellent instrument qui, par la douceur de ses sons, rend une agr6able harmonie; le Saint-Esprit qui en salt toucher les cordes, c'est-a-dire les puissances de cette ame enti6rement soumise au Seigneur, y fait retentir des airs d'all6gresse si pleins de douceur, que ces accents mystiques montent, dans le secret et dans le silence, jusqu'aux oreilles du Pere celeste. On entend sortir de cette ame deux series de sons et de chants; les basses rendent un son sourd et obscur, les cordes d^licates ou les dessus produisent un son clair et per(;ant. Pendant que la douleur travaille les forces du corps, il n'en sort qu'un son cass6 et lugubre ; au lieu que I'ame pers6v6rant dans une ferveur volontaire et dans une humble resignation produil un son deiicieux. Or, dans ce melange charmant de sons diff6rents, I'Esprit-Saint tient la place du raaitre d'orgue, les puissances de I'ame en sont les gros et les petits tuyaux, et les anges du ciel en font aller les soufflets myst6rieux, et font naitre tant dans les facult^s de I'ame que dans celles du corps les spirituelles d6Iices d'une sainte devotion, toutes les fois que I'Esprit divin se plait a y entonner les cantiques eiev^s du parfait amour. Eh ! qui pourrait concevoir la douceur des concerts de I'Esprit-Saint ! Certes celui qui

est assez henreux pour les entendre, se sentant rempli de la joie des Anges, croit 6tre present aux noces de I'Epoux, et c'est la comme le prelude, I'avant-gout heureux et sensible que nous avons, d6s ce monde, de la joie pure et inalterable qui nous attend dans la vie a venir.

Consid^rez maintenant comment les hommes v6ritablement humbles et patients font de g6n6reux soldats de J6sus-Christ, entiferement dignes de leur Maitre ! car qui pent comprendre le sentiment que ressentait dans son coeur ce Roi supreme du ciel en voyant son Fils nouvellement rev6tu de pourpre, et dans la disposition d'un vaillant guerrier, marcher a la t6te de tous les martyrs visibles et invisibles qui ont paru depuis ce temps-la ! Ce signe de puissance lui a 6t6 accords dans le temps comme la recompense de sa valeur; car dans I'etat si parfait de son eternity cet ornement lui manquait encore, il descendit done de son tr6ne royal etabli dans le palais des cieux, non pas comme un roi triomphant, mais comme un humble serviteur, et se signalant dans le combat, il gagna par la grandeur de son courage ces amies et ces livr6es qui le rendent si cher au coeur du P6re eternel, si 6clatant aux yeux de toute I'armee celeste des Bienheureux, qui avaient soiipire plus de quatre mille ans apres le jour oil ils le verraient revetu

de cetle pourpre mysl6rieuse. II prenait un plaisir infini a s'en voir orQ6, parce qu'il savait que tous ses 6Ius et ses plus chers amis porteraient une semblabie livr6e, seraient par6s de la mSnie mani6re; que son P6re qui est dans les cieux serait present aux rudes combats, aux p6nibles travaux de ces martyrs g6n6reux, et qu'ils brilleraient dans I'Eglise de toute la clart6 qui doit rejaillir dans r6ternit6 de leurs corps glorleux.

Aussi le Dieu tout-puissant a couronn6 leur patience d'une lumi6re extraordinaire, d'un 6clat prodigieux de gloire, et leur a donn6 pour recompense la possession enti6re du royaume des cieux. Les Anges m6mes ne peuvent pas prendre ces insignes de guerre et porter cette couronne de martyr, parce que r«5tat sublime de la nature ang61ique ne leur a jamais permis d'exercer cette vertu de resignation qui consiste a souffrir avec patience.

Du reste, le P6re 6ternel, dans la tendresse de ses entrailles, est toujours port6 a favoriser une ame de cette gloire ineffable qu'elle possede audessus des Anges, el qu'elle m6rite en souffrant avec patience les afllictions temporelles dans un corps terrestre el passible. Que si un Pr6destin6 pouvail souffrir ces tourments rigoureux qui, penetrant jusqu'au fond du coeur, arr^tent et larissent la source de la vie naturelle, et sont

d'autant plus agr6ables a Dieu qu'ils sont plus sensibles ; s'il pouvaitj dis-je, les supporter sans le secours d'une consolation int^rieure ou ext6rieure, Dieu lui accorderait comme une faveur insigne la souffrance volontaire d'une si extreme douleur, ainsi qu'il a fait cette grace a son Fils bien-aim6, lorsque, 6tantsuspendu en la Croix, il lui dil : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avezvous abandonne? (Matth., 27, 46.)

Ce Vbre si bon, avec toute la milice celeste, voyant son Fils si r6sign6 dans les plus horribles douleurs, ne lui donna pour r6ponse que la gloire de r6ternit6. Tant il est vrai qu'une seule heure de resignation parfaite, dans I'abattement et dans la douleur, pourrait Clever I'arae souffrante et d6sol6e a un plus haut degr6 de perfection que la pratique de toule sorte de bonnes ceuvres pendant lecours d'une ann6e entiere! et que, par suite, plus nous sommes soumis el r6sign6s dans I'affliction, plus nous devenons semblables a J6sus-Christ : car J6sus-Christ n'a jamais dit un mot pour se garantir de ses supplices; il n'a jamais laiss6 paraitre dans ses regards ni dans tout son ext6rieur aucun d6faut de resignation. 11 s'est laiss^ percer de clous les pieds et les mains, et a souffert qu'on lui d6chiral cruellement la t6te avec une couronne d'6pines. Enfin, renonranl a soi-m6me et a toutes

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les consolations de la nature, ii a bien voulu, comme parle le prophete, se laisser reduire par sa passion dans sa mort. (Ps. 21.)

Oh ! que nous avions besoin de ces prodlges de cruaut6, de ces coeurs farouches et impiloyables qui attacli6rent J6sus-Christ a la Croix, puisque ce sont leurs actions barbares qui ont fait Taccomplissement et la plenitude de sa gloire et de la ndlre t Mais ces (^tres cruels, ces coeurs inhumains et envenim^s ne sont pas moins n6cessaires, jusqu'au dernier jour du monde, pour I'^preuve et la pr6paration des justes a la gloire; car, selon qu'il est dit dans I'Evangile, comme it a fallu que le Christ souffrit et entrdt ainsi dans sa gloire (Luc, 24), de m^me il faut que les Elus, qui sont ses coop6rateurs et ses membres, arrivent a sa gloire par les souffrances. Souvenez-vous done, 6 ames saintes, en quelque amerlume que vous soyez plong6es, de retracer dans voire m6moire, pour affermir votre courage, toutes les paroles de consolation que J6sus-Christ nous a laiss^es, comme celle-ci par exemple : Je vous ai aimes de la meme sorte que mon Pere m'a aime. (Joann., 15.) Souvenezvous aussi de sespromesses fiddles parlesquelles il nous assure que tous les cheveux de notre te'te sont comptes. II n'y atira pas un seul cheveu de votre tete de perdu. (Luc, 21.) Et ailleurs : Les

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justes brilleront comme le soleil dans le royaume de leur Pere. (Matth., 10.) Et dans un autre endroit : Le del et la terre passeront, mats mes paroles ne passeront point. (Matth., 13.) Et plus has encore : Dans les afllictions et dans les angoisses de la mort, regardez en haut et levez la t^te, parce que votre redemption est proche. (Luc, 21.) Enfin c'est a tous ceux qui sont enr616s dans la milice de J6sus-Clirist, qu'on peut adresser hautement ces paroles du grand ap6tre : Rejouissezvous sans cesse avec le Seigneur : je vous le din encore une fois, rejouissez-vous. (Phil., 4.)

Ne vous 6tonnez point, 6 ames qui brulez d'amour, si vous n'6prouvez point les douceurs de la consolation divine dans le moment m6me ou vous offrez au Seigneur, dans vos pri^res, vos croix et vos tribulations, et regardez-vous comme un vase sacr6 qu'il veul purifier davantage encore, avant que d'y verser le baume de ses consolations celestes. Toutefois soyez assur6es que si vous pers6v6rez dans la ferveur de voire z61e et de votre pri^re, vous avez affaire a un Roi riche et liberal qui ne vous pr^sentera peut-6tre pas sur I'heure le vin pur que Ton donne aux forts, mais qui du moins vous donnera toujours le vin tremp6 des malades ; c'esta-dire que les Anges saints qui sont ses minislres vous apporleront le soulagement int6-

rieur au milieu des larmes de la componclion. Croyez que si quelquefois le Dieu tout-puissant ne vous envoie point d'adversit6s, ce n'est pas pour voire vertu ou voire courage, raais bien parce qu'il vous reconnait indignes de porter las armes sous I'^tendard de J6sus-Christ. Le Dieu des armies ne saurait accepter des soldats timides el qui ne m6riteraient pas la gloire de combatlre avec lui. N6anmoins son palais royal est grand et magnifique, et il y a diverses demeures. (Joann., 14.) Si vous n'avez pas le coeur de vous metlre au nombre des soldats illuslres et vailiants, efforcez-vous d'arriver aux moindres charges et aux emplois les plus vils de sa maison : vous y serez heureux quand vous ne serviriez qu'a allumer le feu et a apprfiter les viandes, c'est-a-dire a faire naitre en vous par vos priferes le feu de la devotion el a lui preparer la mati6re pour I'enlrelenir, vous occupant a I'exercice des oeuvres de mis6ricorde. Soyez un exemple de perfection et de sainlet6 pour tout le monde ; faites reluire la douceur et la paix sur voire visage, la modestie et rhonn6lel6 dans tout voire .exl6rieur; gardez, en votre conversation, le milieu entre la irop grande liberl6 et la trop grande contrainle; ne vous abandonnez point aux exc6s de la joie non plus qu'a une extreme tristesse ; que toutes vos actions, toutes

vos paroles soienl si justement conduites et r6gl6es, que tons les hommes, les voyant, glorifient votre Pere qui est dans les cieux. (Matth , 5.) Efforcez-vous de pratiquer toute sorte de bonnes oeuvres avec le m^me repos d'esprit que si vous 6tiez en eflFet sur le point d'entrer dans le royaume de Dieu.

Que votre intention se ports si directement vers le Seigneur, que vous fassiez toutes choses uniquement pour son honneur et pour sa gloire, et non point par une vaine complaisance pour les creatures : car Dieu jugera et r6compensera toutes vos oeuvres, suivant les sentiments qui les auronl produites. Si done votre intention est pure, toutes vos oeuvres seront pures, et par suite bonnes ; mais, au contraire, si votre intention est criminelle, toutes vos oeuvres seront crirainelles et d6r6gl6es : car I'inlention vicieuse est un souffle empest6 qui, par la malignity de son venin corrompu, d6truit toute sorte de bien.

Mais, pour enlrer dans le detail de tous les 6tats oil vous pouvez vous Irouver, lorsque toutes choses vous arrivent a souhait, que vous jouissez d'une sanl6 parfaite, que vous 6tes dans I'abondance des choses n^cessaires, que vos louanges sont dans la bouche de tout le raonde, que toutes vos actions sont estira6es, que vous

DE TaULEH. 115

6les en bonne intelligence avec le prochain, et que lout vous r6ussit heureusement, faites sortir la vertu de toutes ces choses, changez la nature en grace, et rentrant dans vous-m6me pour vous en detacher, dites en voire coeur : t 0 P6re « mis6ricordieux, vos soldals bien-aini6s mar- < chent dans la voie 6lroile parmi les ronces et « les 6pines, pendant que moi qui suis le der- « nier de tous ceux qui vous servent, n'6tant « que souillure et impuret6, je me prom6ne t dans les lieux les plus vastes de voire palais « au milieu des roses el des lis. Je vols bien, t mon Dieu, que voire providence adorable me « comble de ses biens lemporels, parce que vous t connaissez la faiblesse de ma nature fragile, « infirme, el telle que si vous ne I'attiriez a t vous par la jouissance des biens de la terre, « comme on attire les petits enfants en leur pr6t sentant des fruits, je tomberais facilement « dans I'abime de la perdition 6ternelle. Je vous « fais done maintenant un sacrifice de moi-m6me t et de tout ce que je puis par le moyen de « voire grace, 6tanl tout pr6t a souflfrir toutes « les misferes, toutes les croix el toules les atHict lions qu'il vous plaira de m'envoyer; el chan- « tant a voire honneur des cantiques de louant ges en reconnaissance de lous vos bienfails, je « m'6crie, en esprit, avec les enfants du peuple

116 LKS INSTITUTIONS

€ d'lsrael : Salut et gloire vous soient donne's au f plus haut des deux t » (Matth., 21.)

Ainsi ofTrez en esprit, avec une humility profonde, a voire P6re qui est dans les cieux, votre prosp6rit6 m6me ; car celte sorte de resignation vous pourra mettre si bien aux yeux de Dieu que, par un effet de son amour paternel, il fera passer votre ame de l'6tat de simple servante a celui d'une reine tr6s agr6able devant ses yeux, c'est-a-dire qu'il la rendra sa plus secrete, sa plus particulifere amie par I'abondance du zfele dont il remplira votre coeur.

Que si Dieu permet que vous passiez la vie sans beaucoup de tribulations, c'est un t6moignage que vous n'^tes point encore au nombre de ces reines qu'il aime; car touteame qui veut 6tre la reine ch6rie et bien-aim6e de cet fipoux 6lernel, ne peat se promeltre d'arriver a cette gloire que par les feux et les brasiers de la perfection, des persecutions et des d6plaisirs qui p6netrent jusqu'a la moelle des os, et qui pr6parent I'ame de m6me que Partisan manie la cire devant le feu pour la rendre capable de recevoir la forme qu'il lui veut donner ; car si le Supreme Ouvrier lui veut imprimer les traits augustes et si aimables de son essence divine et 6ternelle, il faut absolument qu'elle d6truise son ancienne forme, et que, par la connaissance qu'elle aura de celte

DE TAULKR. 117

sublime metamorphose, dans cetle operation surnalurelle, elle se d6pouille enti^rement du vieil homme, puisqu'il est impossible, aussi bien dans retat de la nature que dans celui de la grace, qu'une chose prenne une forme nouvelle et parfaiteavant que d'avoir quitt6 la vieille et I'imparfaite qu'elleavait auparavant.

Lors done que le Dieu tout-puissant veut op6rer dans une arae ce divin changement de sa vieille forme en une nouvelle, il emploie les afflictions les plus cuisantes, quip6n6trent jusqu'a la source de la vie, pour purifier cette ame et la faire ainsi passer dans cette bienheureuse transformation. C'est pourquoi le P6re c61este n'a pas accoulum6 de purifier 16g6rement I'ame qu'il veut enrichir de ses dons les plus pr6cieux, et dans laquelle il a r6solu de produire un changement si sublime; mais il la baigne, ilia plonge, il lapr6cipiledans un oc6an d'amertume, comme il fit autrefois jeter dans la mer Jonas son proph6te, et comme David dit de lui-m6me : Tous vos orages et torn vos {lots sont venus fondre sur moi. (Psal. 41.) Je vous dis, en v6rit6, que Dieu permeltrait plutdl que cent milleames fussent expos6es a quelque danger a I'occasion de cette ame qu'il a 6Iev6e si haut et qu'il a choisie par une grace toute particuli^re de son amour, que de ne la pas preparer a cette gloire par les souffrances ; jusque-la m6me qu'il

jetterait pour un temps dans les t6n6bres et rayeuglement une infinite de saints personnages, afin qu'ils pr6parassent ce vase d'61ection, par les jugements t6m6raires et d6savantageux qu'ils porteraient contre elle dans cet 6tal d'ignorance. Puis enfin, apr^s avoir ainsi purifi6 ce vase sacr6, 11 16verait le bandeau de dessus leurs yeux, et ne traitant pas avec rigueur une faute qu'ils auraient commise par une conduile cach^e de sa providence admirable, il leur ferait voir a d6couvert dans I'Sclat de sa lumifere divine ce vase d'or pur enrichi de pierres pr^cieuses.

Je dis bien plus : Dieu enverrait un ange du ciel pour disposer par les tribulations cetle ame pr6destin6e au bonheur par la croix, comme nous lisons qu'il en envoya un au saint pairiarche Jacob, plut(5t que de la laisser manquer de souffrances. Certes I'^preuve des 61us n'est pas toujours une 6preuve ordinaire ; mais souvent les douleurs que Dieu leur envoie, lorsqu'ils y pensent le moins, sontsi 6tranges et si fort au-dessus des souffrances communes, qu'ils n'en ont jamais congu de pareilles, qu'ils n'onl mCme rien appr6hend6 qui en approche. Soyez pourtanl fermes et prenez bon courage, 6 ames afflig6es, car J6sus-Christ, cet fipoux que vous avez cboisi parmi tant d'autres, entre dans votre ca3ur au milieu de vos afflictions et au travers des porles

ferm6es, pour y verser de nouvelles douceurs et des consolations extraordinaires. Souffrez patiemment les maux que vous ressentez, et failes-en votre purgatoire en ce monde : car I'ame qui a v6cu dans la puret6, dans la resignation, dans les souffrances, dont les discours ont 6t6 chastes et sans d6guisement, s'envole, a la mort, dans les d61ices du royaume des cieux, oil la revolution demille ann6es parait pluscourte quene Test ici I'espace d'un seul jour. Ne laissez done 6chapper aucune de vos croix sans en tirer avantage, mais dites en yous-m6mes : « Seigneur mon Dieu, je « vous offre cette affliction qui m'est bien due ; « je Tunis aux souffrances de votre Passion adot rable, alin que, participant a la vertu de vos « souffrances, elle devienne, par cette union, « agr6able aux yeux de voire P6re, comme fut « rendue sainteet profitable, par Iem6ritede la t v(3tre, la mort dularron attache a la croix avec t vous, »

Donnez-vous de garde surtout, lorsque vous etesdans raflliclion, devousabandonner a aucun d6couragement, car un d6sordre en enfante un autre, et jette I'ame, pour I'ordinaire, dans le trouble et I'agitation, outre que cet abattement de I'esprit est une croix interieure plus rude et plus pesanle a I'ame que toutes les peines qu'elle souffre au dehors. Tdchez done, dans lous les

maux qui vous arrivent, de demeurer dans I'ordre de Dieu, parce que c'est ainsi qu'il veut 6prouver ses 61us ; et bien que souvent ils ne sentent que la douleur de leurs souffrances au dehors et une amertume insupportable au dedans, n6anmoins I'op^ration de la grace, agissant par le merite de la Passion de J6sus-Christ, ne laisse pas de passer plus avant en eux, el emportant au dehors la rouille inv6t6r6e du p6ch6, elle purifie leurs ames, au dedans, de toutes leurs inclinations terrestres et animales : en sorte que I'Espht-Saint venant ad6couvrir la face de I'ame, et la menant de clart6 en clart6, lui imprime sa propre image.

Enfin les tentations de la chair corrompue et les altaques de I'esprit malin sont une sorte de preparation, apr6s laquelle Tame demeurera enti^rement assujettie aux ordres de Dieu, Quelque d6r6gl6es, quelque impures que puissent 6treles pens6es qui naissenl en elle, si au moment de leur naissance ou m6meapr6s qu'elles sont dissip6es, elle se lourne vers Dieu par de fervents d6sirs, cespens6es funestessont chass6es ets'6vanouissenl, sans que Tame en regoive aucune souillure, quelque odieuses qu'elles puissent 6tre, pourvu que la volont6 refuse d'y donner son consen lement. C'est ce qui a fait dire a saint Augustin : « Que la chair produit des concupiscences

« charnelles, mais qu'ellenenuit point lorsque la « raison, bien loin d'y consentir, y forme une « g6n6reuse resistance, aimant mieux 6tre sem- « blable en puret6 aux Anges du ciel que d'etre « conforme aux animaux plong6s dans la fange, « et aux demons de I'enfer. » Et certes la justice infmie de Dieu b6nit cette conduite, et ne laisse jamais sans recompense une ame qui renonce, pour I'amour de lui, qn'elle ne voil point, a son plus cher ami qui est toujours devant ses yeux, et qui lui est inseparablement uni, je veux dire a son propre corps, qu'elle fait languir et dess6cher dans ces 6preuves afin de plaire a J6sus- Christ. II est en effet digne de la justice divine de r6compenser au centuple cette action par la grSce dont cette Sme est fortifi^e pendant cette vie, et par les joies chastes et inalt6rables dont elle sera combine 6ternellement dans la gloire.

Lors done, 6 ame constante, que vous 6tes agit6e de mouvementsimpurs, faites un sacrifice a Dieu de vous-m6me dans une parfaite humilil6, et dites-lui de loute I'efTusion de votre coeur : « Mon Seigneur et mon Dieu, qui sondez la pro- « fondeur des coeurs et qui p6neirez toutes mes « pens6es, vous savez combien je souhaiterais de « vous presenter un esprit tout pur et tout c6- « leste; mais ne poss6dant qu'un vase plein de « corruption et de pens6es qui me sollicitent au

« mal, je vous I'oflfre n^anmoins tel qu'il est, et « je vous TofTrirais encore bien plus volontiers « s'il 6tait plus digne de vous 6tre consacr6. « C'est pourquoi je vous prie, mon Dieu, de le « laver dans votre sang pr^cieux, afin de le renc dre capable de I'infusion de vos graces, qui « seules peuvent vous le faire trouver agr6able ; « je vous conjure de I'enrichir de toute la beaut6 « et de toute la gloire a laquelle voire tendresse « palernelle et votre providence infinie m'ont « pr6destin6, avanl que les cieux fussent cr66s € et que le globe de la terre Mt form6. »

La derni^re sorte de resignation est, lorsque le coeur qui est le p6re des bons d6sirs se porte tenement a I'ob^issance qu'il ne veut plus vivi-e par lui-m6me, mais qu'il vit et qu'il r6gle toutes ses actions par le conseil prudent et salutaire d'un Directeur habile et 6clair6. C'est la la voie la plus assur6e pour arriver au ciel, et par laquelle on 6vile plus ais6ment les embuches du d6mon. Toutes les oeuvres qui se pratiquent dans cette resignation surabondent de grace ; mais il est bien difficile de discerner si celles que rhomme de bien fait par son propre mouvement viennent de la nature ou de la gr^ce. Le chemin de I'enfer est ferni6 a celui qui an^antit sa propre volonl6; ce qui a fait dire a saint Bernard : « Qu'il n'y aura que la volont6 propre qui sera

DE TAULBR. 123

« brlil6e dans I'enfer. D6truisez la premiere, et t le dernier ne subsistera plus ; car, a mesure « que rhomme se quitte et sort de lui-m6me, « I'esprit de Dieu entre et habite en lui. »

Que de religieux perdent le fruit de leur martyre parce que, 6tant remplis de leur propre volenti, ils se servent de guides a eux-m6mes, suivent leur propre jugement, et se recherchent dans tout ce qu'ils font! d'ou il arrive que, par leurs plus laborieux exercices, ils ne m6ritent qu'une mediocre beatitude, ou peut-6tre point du tout; tandis qu'ils seraient de grands saints devant Dieu, s'ils faisaient ce qu'ils font par I'obSissance.

GHAPITRE XII

DE LA PARFAITE RESIGNATION INTERIEDRE DE l'aME ET DU TRANSPORT PAR LEQUEL l'ESPRIT S'ABIME TOUT EN DIEU , ET DEVIENT UNE MEME CHOSE AVEC LUI AU MOYEN D'UNE PAUVRETE VERITABLE, ET DE PROFONDS SENTIMENTS DE MEPRIS POUR SOI-MEME

Nous avons parl6 jusqu'a present de la resignation qui appartient a I'ame, en tant qu'elle communique la vie au corps, et a laquelle on

i24 LES INSTITUTIONS

donne le nom de resignation exl6rieure. II faut trailer maintenant de la resignation int6rieure qui a rapport a I'esprit seul, qui ne se sert point d'organes corporels pour agir, mais dont les operations pures, immaterielles et independantes du temps, s'eievent jusqu'a un bien incorporel et incree qui est Dieu m6me. Cast la que I'esprit, attire d'en haul et faisant effort en toutes ses puissances, agit par une vigueur surnaturelle, est embrase d'un amour tout divin, et s'attache a cet etre pur et separe de toute raatiere, non dans le dessein de rien recueillir aans le temps, mais par un violent desir de I'eternite ; et se depouillant entieremenl de soi-meme, il abandonne sincerement tout ce qu'il est, tout ce qu'il salt, tout ce qu'il peut, tout ce qu'il aime, tout ce qu'il Voit, tout ce qu'il possede. Toutes ces clioses se sont evanouies devant lui; elles ont peri, elles ontdisparu dans I'abime sans fond de la Divinite, et il est devenu en quelque sorte, a regard de tout ce qui est ici-bas, sans mouvement, sans vie, sans action et sans puissance. II n'y a point de langue capable de parler dignement de la grandeur de cette resignation interieure; il faut done confesser notre faiblesse, et dire avec Jeremie : Ah! Seigneur, je ne puis parler , parce que je ne suis qu'un enfant. (Jer., \.) Cela n'empeche pas neanmoins qu'on ne puisse racqu6rir par le

secours de la toute-puissance infinie de Dieu, a qui rien n'est impossible. (Luc, 1.) Au resle, du grand nombre, de moyens que I'homme a en sa disposition pour sanclifier sa vie, le plus parfait est celui auquel il s'applique le moins avec sinc6rit6 el sans surprise. La raison en est que la plupart ne s'appuient que sur leurs sentiments particuliers, et ne se laissent conduire que par leur amour-propre.

Celui qui veutentrer dans cette sainte carri6re doit, avant toutes choses, d6poser I'amour-propre qui n'est qu'un fardeau pesant et incommode; ce fardeau emp6che par son poids et par son volume que I'esprit ne puisse passer par la porte 6troite de J6sus-Christ. C'est I'amour-propre qui emp6che Tame de s'an6antir dans cette resignation exl6rieure dont nous avons d6ja parl6 ; car c'est la voie qui conduit a la resignation sublime et interieure dont nous traitons.

II y en a qui ne sont spirituels qu'en apparence, et qui ont tant de complaisance pour euxm6mes et si bonne opinion de tout ce qu'ils font, qu'ils s'imaginent avoir travers6 cette premiere route si difficile avec une saintet6 imaginaire dont ils s'attribuent la propriety, tandis qu'ils n'ont, au dedans et au dehors d'eux.-m6mes, qu'immortification et amour-propre.

Ces sortes de personnes sont incapables de

126 LtS INSTITUTIONS

marcher dans cette voie parfaile qui consiste dans le renversement de la nature; et n6anmoins, s'avangant a la lueur d'une lumi^re trompeuse, elles pensent elre d6ja mont^es au plus haut degr6 de perfection, lorsqu'il leur serait bien plus avantageux de se ranger avec simplicity parmi ceux qui commencent ; car les demons, ces esprils de malice, apres avoir perdu la grace, font leur jouet de ces personnes, et les amusant par une tr6s dangereuse illusion, font briller a leurs yeux une lueur fantastique et d^cevante dont ces ames mallieureuses font leur Dieu, I'objet de leur culte et de leur adoration : ce qui est assur^ment de toutes les chutes la plus funeste, puisque c'est le d6mon m6me qu'elles adorent sous cette fausse clart6, et que cette idolatrie est incontestablement le plus grand de tous les p6ch6s; et ce qui complete le mal, c'est qu'il est plus facile de se reconnaitre apr6s avoir commis cent brigandages, que de se relever de cette extreme chute.

II arrive n6anmoins, par un juste et incomprehensible jugement de Dieu, que quelques-uns de ceux qui sont parvenus a ce haut point de perfection, ne laissent pas de tomber et de se perdre, comme ces anges pr6varicaleurs qui 6taientdans la plus haute 616vation, tandis que d'autres obtiennent avec les plus 61ev6s des Anges fiddles la

souveraine beatitude. Et c'est ce que dit J6sus- Christ : De deux personnes qui seront en meme temps dansun m^me lit (ce lit signifle le repos, la douceur et le plaisir de la vie contemplative), I'un serapris et V autre laisse (Luc, 17), c'est-adire effac6 du livre de vie, el passera, tout en riant, dans les pleurs et les g6missements 6ternels.

Que le coeur juste et vertueux prenne done garde de ne pas r^sister aux impressions de I'Esprit-Saint, de peur que I'effet d'une menace si rude et si dangereuse ne tombe sur lui ! Get Esprit divin est le maitre de cet art noble et relev6, Dieu le pere en est le conservateur fiddle, et J6sus-Chrisl noire guide sera le conducteur assur6 de ceux qui en sont les apprentis bien-aim^s ; il les gardera comme la pnmelle de son ceil, ainsi qu'il I'a dit lui-m6meparson prophete.(Zach., 2.)

II faut done que ce coeur qui est conduit par le Saint-Esprit dans cette voie sublime el int6rieure ait une crainte amoureuse et une v6n6ration sainte pour la parole de Dieu, qu'il en fasse si grand 6tat, qu'il perde plut6t le souvenir du ciel et de la terre que d'en n^gliger le moindre mot : car I'Esprit du Seigneur ne regarde que celui qui a V esprit de pauvret^ et de penitence^ et qui reQoit ses discours avec tremblement , comme il I'assure lui-m6me par son Prophfele. (Isaie, 66.) Et

128 LES INSTITDTIONS

c'est sans doule pour cette raison que sa providence nous a donn6 la doctrine pure de J6sus- Ghrist et des Apdtres, et toute I'ficriture sacr6e avec les exemples et la conduite des Saints, pour nous servir de rempart contre les erreurs, et pour nous fournir un chemin sur Sans lequel nous puissions marcher sans crainte de nous 6garer. Que si, outre ses lumiferes, quelqu'un, se sentant le coeur pur, se trouve encore 6clair6 par quelque sentiment rare et sublime, par quelque image form6e dans son esprit, il ne faut pas qu'il s'y attache et se la rende propre, mais qu'il consuite quelque ami de Dieu, ou son direcleur, et qu'il suive leur avis pour agir stlrement.

II y a encore une excellente observation qui pent servir beaucoup pour procurer un veritable avancement spiriluel, et pour faire croitre en nous la haute id6e que nous devons avoir de la grandeur et de la majesty de Dieu : c'est que notre esprit, dans sa meditation el dans son exercice, congoive et se repr6sente Dieu toujours plus grand, toujours plus incomprehensible, et que, sachant que son sentiment n'est pas fond6 sur I'incertitude de son opinion, mais sur la v6rit6 de r£tre divin, il rftgle suivant cette maxime son entendement et sa conception, et qu'il applique toute sa volonl6 h d6sirer que Dieu, par une bonte f6condeet effective, se manifesto <*» lui dans

ces t6n6bres lumineuses. Celui qui profile dans cet accroissement int^rieur de I'espril, rejetle toutes les pens6es et toules les consid6ralions des choses cr66es ; car plus Dieu parait grand a la connaissance de I'ame, plus les creatures lui deviennent petiles et impeiceplibles, de m6me que le glorieux p6re saint Benoit vit autrefois dans cette lumi6re tout lemonde tellement rapeliss6 qu'il n'occupait pas plus d'espace quun rayon de ce soleil.

C'est dans cet 6tat qu'on se d6pouille de toute affection aux objets terrestres et passagers, et que Dieu, par un prodige qui surpasse tout autre prodige, enlfeve et ravil tellement I'esprit de I'homme au-dessus de sa sphere et de ses forces par racial admirable de sa lumi^re, que I'ame, s'61evant au-dessus d'elle-meme et cessant d'etre ce qu'elle 6tait, se voit comme revfitue de la forme et de I'image de Dieu. C'est la que I'esprit humain se trouve comme d6pouilI6 desa propre lumi^re auprfes de cette lumi6re si 6clatante, de sa propre connaissance aupres de cette autre connaissance si 61ev6e, et de I'amour qui lui est propre aupr6s d'un autre amour infiniment plus parfait; non pas qu'il soit effectivement sans amour, mais parce que, r6tl6chissant pendant sa contemplation sur tout ce qui lui est propre, il ne trouve rien ni dans son essence, ui dans sa

vie, ni dans ses facult6s, ni dans sa connaissance, ni dans son amour, qui ne soil trop faible et Irop limil6 pour comprendre la grandeur de Dieu. Car, comme un petit moucheron n'est pas capable dembrasser par sa connaissance la vaste 6tendue du del, de m^me I'esprit humain reconnait qu'il n'est pas capable de renfermer Dieu dans la sienne. Ainsi il s'6i6ve jusqu'au tr6ne de la Majesty divine, en s'abaissant dans son propre n6ant, et il avoue qu'il n'y a aucune puissance en lui qui puisse atteindre a rintelligence parfaite de cet Etre souverain. II n'a garde, n6anmoins, de faire cette injure a la gloire infinie du Dieu tout-puissant, que de r6voquer en doute et de nier qu'il ne puisse lui communiquer cette lumi^re d'une fagon surnaturelle; mais se tenant renferm6 dans I'humble connaissance de ses d6fauts, il reconnait I'honneur qui est dans le Seigneur et la vaste 6tendue de sa domination.

II faul que I'ame demeure ici muette et dans un profond silence; non settlement il ne lui est pas permis de parler. luais ui6me 11 lui est d6fendu d'agir au dedans et au dehors. Pendant I'op^ration divine, I'espril soulire une agitation douce, insensible, et qui he se peut expriraer, dans le miracle si surprenanl que la divinity op6re en lui par racial inelTable de sa lumi6re souveraine. Certes, le plaisir que Dieu prend a

DE TAULEH. 431

disposer et a 61ever I'ame a cetle nourriture celeste est tout h fait rare el surprenant; car plus ii se fait connaitre dans cette clart6 pure et brillanle, plus I'esprit devient afTam6 dc cette beaut6 divine qu'il connait et qu'il ignore lout ensemble ; et plus sa faim s'augmente, plus Dieu desire de la rassasier et de remplir tout ce qu'il y a de vide en lui. Ainsi il se fait comme uu cercle infini de I'esprit qui se rassasie ayant faim, et qui 6prouve encore la faim apr6s s'6tre rassasi6 ; il d6couvre aulour de lui de divins palurages, oil il se repail continuellement sans qu'ils s'6puisent jamais.

II se rencontre encore un second cercle spirituel dans ce premier, lorsque Dieu se rend volonlairement comprehensible a I'esprit, et que, par une lumi6re surnaturelle et supportable a ses yeux, il s'accommode a sa faiblesse, et se laisse, pour ainsi dire, renferraer dans ce cercle spiriluel, dans celle sphere de I'entendement liumain dentil veut bien (5tre comme environu(^. Dieu est aussi lui-m6me un veritable cercle, dont la circonf6rence infinie n'a point de bornes ; il renferme, comme un point au milieu de son centre, I'esprit vasle de I'homme, qui, dans sa puissance de concevoir, a plus d'6tendue que le ciel et la terre, et qui est n6anmoins si petit, en comparaison de cetle immensity incomprehensible de

132 LBS INSTITUTIONS

Dieu, qu'a peine peat-on dire qu'il soil quelque chose. Et I'esprit, venanl a reconnaitre cette v6rit6, se plonge de nouveau dans son n6ant, sans rien perdre deson essence cr66e, quiluidemeure tont emigre. C'est dans ce transport et dans cette extase qu'il se fond et se perd dans la lumi^re infinie, impenetrable, de la Divinity, aveclaquelle il s'unit d'une manifere ineffable, et plus imra6diatement que I'air le plus pur ne s'unit aux rayons du soleil lorsque, dans sa plus grande force, cet as Ire bienfaisant r6pand ses clart^s. Quoique la splendeur du soleil et I'air soient unis ensemble par eux-m6mes, cette splendeur n6anmoins n'offre point a I'air sa nature et son essence, mais elle le purifie, I'^claire, I'ennoblit et le transforme.

La m6me chose arrive a I'esprit humain. II est parfaitement 6clair6, ennobli, et transform^ dans la ressemblance et I'image de Dieu, sans que cette proximite et cette union lui fassent perdre son essence cr66e : car, pour rendre a Dieu son cr6ateur I'adoiation qui lui est due, il confesse que cette essence cr66e qui est faite de rien tire son origine par une Emanation coinme naturelle de I'essence incr66e de Dieu, et que, par un retour surnaturel, elle remonte a sa source. L'espritqui est arrive h eel 6lat se perd, il est submerge dans la mer profonde de la Diviniie, en sorte qu'il

peutdire : Dieu est au dedans de moi, Dieu est au dehors de moi, Dieu est tout a rentour de moi ; il me lient lieu de toutes choses, et je ne connais Hen que lui seul ! Au reste, le coeur de I'homme verlueux et de bonne voIonl6 qui soupire apres ces choses, sans n6anmoins en gouter ni en ressentir les douceurs, ne doit pas laisser de publier hautemenl el de toutes ses forces les richesses immenses dent Dieu comble ses 6lus : ce sera un moyen veritable pour en oblenir sa part el voir ses d6sirs salisfails selon la mesure de sa disposition sainte.

En effet, si un homme, 6tant p6re de neuf filles qu'il aimerait toutes ch^rement, en voyait Clever une seule d'elles a la quality de reine, les huit autres devraient, par I'affection qu'elles auraient pour leur sceur et par rint6r6t qu'elles porteiaienl a I'honneur de leur p6re, en i6moigner une vive joie et se f^liciter sinc^reraent, quoiqu'il ny en eilt qu'une seule qui monlat sur le lr6ne. 11 faut que lous les coeurs purs et sanctities enlrent dans les m6mes sentiments, imitent cette conduiie. Or nous remettons le soin d'enseigner cette voie si 61ev6e, cet 61an vers Dieu, et cette union si heureuse avec lui, cette science sublime et cette profondesagesse, a celui qui est, comme nous I'avons d6ja dit auparavant, le Docteur universel et le souverain Maitre de tous les coeurs.

II ne faut pas ignorer n6anmoins que les plus spirituels,ceux qui sent dans une plus haute 616vation et dont le z61e est le plus pur, se senlenl quelquefois accabl6s d'une si grande pauvrel6 au dedans d'eux-m6mes, qu'il n'y a point de mort du corps, quelque rude et cruelle qu'elle puisse 6tre, qu'ils ne souffrissent volontiers, si c'6tait le bon piaisir de Dieu, pour se d61ivrer de celte indigence oil ils se trouvent d6nu6s de toute consolation spirituelle.

En effet, cette affliction int6rieure est un mal qui p6n6tre jusqu'au fond des os, et qui tourmente d'autant plus ceux qui en sont travaill6s que, les faisant comme s6cher de douleur, elle les conlraint a souflfrir les aiguillons de la mort sans qu'ils puissent mourir, et sans qu'aucune creature leur puisse donner la moindre consolation ; mais ils demeurent comme sans respiration au milieu de ce lourment jusqu'a ce que Dieu, par sa mis6ricorde, brise leurs chaines et les d6tache de la croix. Les creatures sont plus capables d'irriter la douleur de ces personnes que de I'adoucir ; car cen'est pas un petit supplice a un esprit g6n6reux quand il consid6re ce qui convient h la noblesse de sa nature etce a quoi le porte I'attrait de la gr^ce, et de se voir pourlant oblige de demeurerdans le commerce des cr6atures, parce qu'il sail bien qu'il ne pent pas poss6der imm6-

diatement, et sans I'entremise de sa nature terrestre, l'6tat glorieux qui lui est propre, s'il n'est d6pouill6, affranchi de toute mati^re. G'est pourquoi il ne consid^re ce corps, que I'esprit anime et vivifie, que comme une prison obscure et affreuse oil i'ame est retenue dans les supplices. II ne regarde aussi Tabonilance de I'or, de I'argent et de toutes les richesses, que comme de la boue. ne pouvant rien trouver en elles qui llatte son gout et qui lui donne du plaisir.

II est indigne de la grandeur de I'aigle de se repaitre d'herbe . comme font les boeufs et les chevaux, et le proph6te assure que toute chair se seche et se fletrit comme Vherbe. (Esa., 40.) Aussi I'esprit 6pur6 ne trouve qu'une amertume insupportable dans les plaisirs de la terre, et il est semblable a un homme extrSmement alt6r6 a qui on pr^senterail un breuvage amer lorsqu'il demanderait du vin excellent pour 6tancher sasoif.

Au reste, I'humble resignation que Dieu nous prescrit dans ces langueurs et dans ces d6goilts, est ce qui nous fail demeurer dans une parfaite 6galit6 d'esprit, et attendre en repos ce qu'il desire de nous, atin de ne vouloir rien que ce qu'il veut. Et parce que c'est son dessein que nous souffrions, nous devons nous soumettre sans chagrin ; et n'ayant plus de volont6 propre, il faut que nous soyons tout pr^ts a recevoir avec

une profonde humility tout ce qui nous viendra de la part du Seigneur, quand m^me il nous dirait : « Je ne vous connais point, je ne sais qui t vous 6tes, toute voire vie m'est 6trang6re et « inconnue » : ce qui est sans doute une grande 6preuve etune tr6s rude tentation. C'est la qu'on remarque la difference qui distingue le lils du serviteur, car le serviteur recule iorsque la persecution est proche, au lieu que le fils demeure inseparablement attache a son p6re aussi bien dans I'adversite que dans le bonheur ; en sorts que quand ce pere bien-aime semettrsiten colore contre lui, qu'il lui refuserait toute sorte d'assistance et de consolation, et qu'il s'emporterait meme jusqu'a le frapper, ce ne serait pas pour ce bon fils un motif de I'abandonner, mais, au contraire, une occasion pr6cieuse de lui prouver son amour. Ce sont les sentiments de I'Apdtre qui a marche si surement dans cette haute voie, et qui, etant livre de Dieu a une tentation cruelle, ne songeait qu'£k ex^cuter les ordres adorables de sa providence. II porlait en lui-meme tout ensemble, comme dans un vase anim6 d'un esprit pur, et les tenebres impures de la tentation et la lumiere eclatante de la grace, et il n'6tait pas moins agr6able a Dieu dans cette tentation humiliante que lorsqu'il fut ravi jusqu'au troisieme ciel. Dieu agit de la m^me maniere dans les autres

61us qu'il aime; car il les laisse souvent dans une si extreme indigence et dans une si grande s6cheresse int6iieure, qu'ils ne croient pas qu'il y ait aucun chr6tien aussi d6pourvu qu'eux de grace, de foi, de charil6 el de loule sorte de bien. II demeure pourtant cach6 dans le secret de leur coeur, d'ou il les preserve sans qu'ils s'en apercoivent, el il les 6prouve par celle croix rigoureuse de la pauvret6 inl6rieure pour les faire soupirer ardemmenl apr6s la mort qui les fuit a mesure qu'ils d6sirent plus vivement de I'aiteindre. Ainsi Dieu, par sa grace les perfeclionnanl dans leurs souffrances, les conduit au comble de la gloire. Souvenez-vous done incessammenl, 6 ame sainte, de ces maximes et de celle doctrine, afin que vous pers6v6riez a jamais dans la resignation vraie el parfaite, el qu'ainsi vous poss6diez loujours la veritable perfection en J6sus- Christ noire Seigneur. Ainsi soil-il.

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