CHAPITRE XIII
DE L'OBEISSANCE QUI EST DUE A DIEU, AUX SUPERIEURS, ET GENERALEMENT A TOUT LE MONDE; L'eLOGE DE CETTE VERTU, ET MANIERE DE L'ACQUERIR ET DE LA PRATIQUER
Puisqu'il est constant que loutes les vertus tirent leur naissance de rhumilit6, el que I'ob^issance est comme sa fille ain6e. apr6s avoir trait6 de la premiere, nous devons parler decelle-ci.
L'ob6issance est done une vertu par laquelle rhomme, sorlant de lui-m6me et quittant sa propre volont6, choisit et se propose de faire toutce qui lui est command^ en Dieu et selon Dieu ; ou bien, si vous voulez : Tob^issance est la flexibility de I'ame soumise et son activity infatigable a poursuivre toute sorle de bien. L'ob6issance, en soumettant rhomme a la volonl6 de Dieu, I'assujettit aussi bien a s'abslenir des choses qui lui sent d6fendues qu'^ ex6cuter celles qui lui sont ordonn^es ; el r6duisant toutes ses puissances animales sous I'empire de la raison. qui est leur souveraine, elle fait vivre I'homme suivant les regies de cetle m<5me raison dans une parfaite
modestie, De plus, cette m^me vertu le rend soumis a I'Eglise et a ses sup6rieurs; elle le soumet a tous les dogmes, et lui fait observer les pr6ceples et les conseilsde I'Evangile, les pratiques, les ordonnances, les coutumes de I'Eglise ; elle le plie et le dispose de telle sorte, qu'il est toujours pr6t a aider de ses conseils et de ses soins loute sorle de personnes, et a leur donner assistance avftc discernement dans les besoins da corps et de I'esprit, suivant la mesure de leur n6cessit6. G'est elle enfin qui unit ensemble par le lien d'une conlinuelle paix tous les membres d'un corps et d'une compagnie. En effel, il n'y a que riiomme vraiment ob6issant qui poss6de effectivement I'esprit de douceur et de paix. Or cette vertu le fait aimer de tous ceux avec lesquels il passe sa vie; car, s'6tant interdit I'usage de sa propre volonl6, il n'attend pas qu'on use de commandement a son 6gard, mais aussit6t qu'on desire de lui quelque chose, il le fait avec empresseraent, il ob6it avec promptitude.
Qu'il s'en trouve peu pr6sentement dans cette ob^issance veritable et parfaite, qui, renouQant a toule propri6t6 de leur volenti, ne d6sirent pas d'assujettir la creature et Dieu m6mea leurs pro-" pres d6sirs, mais aiment mieux se soumettre aux ordres des autres, disant sans cesse avec I'Apdtre : Seigneur, que voulez-vous que je fasse?
140 LES LNSTITUTIONS
Certes Tob^issance est une si grande vertu. que la moindre oeuvre qu'elle fait faire, quelle qu'elle puisse etre, est beaucoup plus agr6able a Dieu, et vaut incomparablement mieux que les plus grandes actions oii elle n'a point de part, seraitce m6me celles d'entendre la messe, de lire, de prier,de m6diter ou de s'appliquer a quelque autre exercice le plus saint qu'on puisse imaginer. Elle accomplit toujours en toules choses, etavant touLes choses, ce qui est le meilleur; elle n'est point sujette a I'erreur, elle n'est point oisive ni paresseuse, il n'y a rien a reprendre dans ses oeuvres, et il ne lui manque aucune sorte de biens; car, a proportion que quelqu'un s'61oigne de soi-m^ine par I'ob^issance et ne se cherche plus, qu'il quilte tout ce qui lui appartient et meurt a tous les vices, Dieu vient le remplir de sa grace et de ses vertus, et plus nous nous d6savouons dans nos vices, plus nous devenons maitres de nous. Qui est plus maitre de soi que celui quij usant de sa liberty et de sa puissance, porte son ame dans ses mains et la peul donner a qui il lui plait!
II est capable d'61ever son coeur tout enlier a Dieu sans aucun emp6chement, ce qui n'est possible qu'a rhomme mort a lui-m6me en J6sus- Christ; el alors il ne pent plus p6rir, parce qu'ayanl 616 rachet6 par la gnkedu R6dempleur,
comme il vient a ne plus vouloir de lui-m^me, Dieu commence alors a vouloir en lui : c'est pourquoi il ne faut point que ces paroles, ;> veux, je ne veux pas, s'arr6tent dans la bouche de I'homme ob^issant, ni qu'on lui entende jamais dire : cela sera ainsi ou cela sera d'une autre sorte; il ne s'appliquera qu'a se d6gager enli6rement de lui-ra6me, 'et il recevra par ce raoyen tout ce qu'il pourra d6sirer, pendant qu'il aimera plus la volont6 de Dieu que tout ce que Dieu lui pourrait donner. Aussi ne saurait-on faire une pri6re plus utile que celle-ci : « Donnez-moi, « Seigneur, tout ce que vous voudrez, et traif tez-moi en toutes choses suivant les d6crets de < votre aimable volont6. » Cette oraison est plus 61ev6e au-dessus des autres que le ciel ne Test au-dessus de la terre; car, quoique ce soil un grand plaisir de se voir exauc6 lorsqu'on demande a Dieu la grace et les vertus, e'en est un incomparablement plus grand de s'abandonner a sa conduite, qui vaut mieux que lout autre bien, et de ne chercher en toutes choses et avant toutes choses qu'a faire sa volonl6
Aussi, de toutes les pri6res que J6sus-Christ a faites pendant sa vie mortelle, la principale et la plus excellente est celle qu'il adressa a son p6re en ces termes, pendant sa Passion : Mon Pere, que votre volonte soit faite, et non pas la mienne!
C'est, de toutes les oraisons qu'il ait jamais faites, celle qui lui a 6t6 plus glorieuse, plus agr6able au P6re 6ternel, plus utile aux hommes, et plus terrible au d6mon. C'esl par celte resignation de sa \ olonte humaine que nous sommes tous sauv6s, si nous le voulons, et c'est pour cela que la plus grande et la plus parfaile joie de ceux qui sont v6ritablement humbles, consiste a faire la volont6 de Dieu avec ardeur ; en quoi ils Irouvent moyen de r6duire la nature dans son dernier abaissement, de relever la majesty de Dieu jusqu'a son plus haut degr6 de gloire, et de rendre I'homme digne des plus grandes favours du del, parce qu'ayanl donn6 tout pour tout, et s'6tanl enti^rement renonc6 lui-m6me, il ne demande rien pour recompense, sinon que la volonte de Dieu soit accomplie.
Lors done que nous nous r^signons nousm6mes a la volont6 divine, nous sommes comma baptises dans le Saint-Espril et devenons enfants de Dieu, et nous pouvons nous assurer que noire pri6re est bonne si elle est selon ce principe ; d'oii vient que saint Augustin dit : Le fiddle serviteur de Dieu ne desire point qu'on lui dise ou qu'on lui comraande des choses auxquelles il trouve du plaisir, mais plul6t il prend plaisir a tout ce qu'on lui dit et a tout ce qu'on lui commando.
DE tauler. 143
Or, il faut savoir qu'il y a plusieurs conditions n6cessaires a la veritable et parfaite ob6issance.
La premiere condition, c'est qu'elle soit sage et discrfele afin qu'elle s'assure qu'on ne lui saurait rien commander ni d6fendre qui puissechoquer I'honneur de Di^u et le respect dil a ses commandemenls. Pour ce qui regarde les autres exercices, comme la pri^re, la veille, le jeiine, le travail des mains, ils lui seronl d'aulant plus utiles et protilables, qu'elle les pratiquera avec plus de simplicity et d'ob6issance.
La seconde condition, c'est qu'elle soit simple et sans d6guisement, et qu'elle s'exerce, non par resp6rance de recevoir en cette vie ou dans Tautre quelque avanlage particulier, mais par le d6sir unique de la gloire de son Dieu, Car, quoiqu'il soit permis d'avoir de la passion pour la vie6ternelle, I'ob^issance n6anmoins est d'autant plus excellente et plus agr6able a Dieu, qu'elle n'a pour objet que la grandeur de la Majesl6 divine ; et eel 6lal n'est point celui des serviteurs et des mercenaires, mais des enfants qui pr6f6rent I'honneur de leur p6re a quelque recompense que ce puisse 6tre. Aussi font-ils de plus grands progr^s dans la vertu par une seule action que n'en feraient, par mille ans de service, les mercenaires qui n'agissent que par I'esp6rance du salaire qu'ils attendent de Dieu.
La troisi^me condition, c'est qu'elle soil gale et contente : car Dieu aime celui qui donne avec joie (11 Cor., 1, 9), et les services forces et involontaires lui d^plaisent. Si vous voulez done ob6ir avec plaisir, apprenez a beaucoup aimer, parce que I'amour rend toutes choses faciles, et trouve toujours tout ce qu'll tait trop petit pour 6tre offert a celui qu'il aime.
La quatri^me condition, c'est qu'elle soit prompte et diligente, car la veritable ob6issance ne sait ce que c'est que lenteur et retardement ; mais elle est toujours attentive et pr6par6e a tout, et elle se sent plus port6e a ex6cuter ce qu'on lui commande que ce qu'elle avail entrepris de son propre mouvement; parce que, connaissant que le moindre acte d'ob^issance est plus agr^able a son Bien-Aim6 que ce que la volont6 propre pent faire de plus grand, elle ne desire rien tant que de se quitter el de se renoncer elle-m6me, afin d'etre toute a Dieu.
La cinqui6me condition, c'est qu'elle soil male et vigoureuse, afin qu'elle enlreprenne avec un courage intr6pide tout ce qu'on lui ordonne, et ne trouve jamais rien de trop difficile ou d'impossible. Que si elle pouvait faire, elle seule, tout ce qui a jamais 616 fait, cela ne serait encore rien a ses yeux, car elle est si raisonnable el si sainle que, perdant le souvenir de tout ce qu'elle a fait
ou de ce qui lui reste a faire, elle n'a ^gard qu'a ce qu'elle doit k celui qui est I'objet de toutes ses affections. Ainsi, d6sirant d'agir toujours davantage, elle est plus pr6te a ob6ir que les autres a commander.
La sixi6me condition, c'est qu'elle soit pieuse et d6sint6ress6e, la parfaite ob^issance n'agissant point dans la vue de plaire aux horames, mais avec une intention droite de procurer la seule gloire de Dieu. Elle regoit avec r6v6rence, comme de la main du Seigneur, tout ce qui lui est enjoint, en sorte que, quand on lui commande quelque chose, elle quitte sans peine ce qu'elle avait commence d'elle-m6me, quoique ce flit peut-6tre meilieur que ce qu'on lui ordonne : car I'ob^issance est plus contente dans les petites choses qu'elle fait sans attache, que la volont6 propre dans les grandes ceuvres en s'y attachant.
Celui done qui se plaint que rob6issance est difficile n'a pas encore goiit6 ce que c'est que d'ob6ir, car la douceur de I'obSissance est autant au-dessus du plaisir et de la propri6t6 que le goilt des choses celestes surpasse celui des choses de la lerre. Dieu a surabondamment en lui-m6me de quoi r6compenser tout ce qn'on fait pour lui et toutes les privations qu'on s'impose pour lui plaire. II faut done que nous ne poss6dions aucun bien, si grand qu'il puisse 6tre, avec une telle
attache que nous ne le puissions quitter avec joie quand Dieu ou ies hommes pr6pos6s par lui nous le commandent : en quoi, bien loin de faire quelque perte, nous m6ritons infiniment. Le d6sir que nous avons eu de glorifier Dieu dans une oeuvre importante (et que nous devons avoir dans toutes nos actions, si nous voulons qu'elles soient bonnes) s'accomplit tout autant quand nous entreprenons une oeuvre moindre par ob6issance, el que nous nous soumettons et nous assujettissons a un homme pour Dieu : car nous acqu^rons" de plus le m^rite de TobSissance, qui est sans doute une vertu plus agr^able a ses yeux que tout ce que nous aurions pu faire par notre propre volont6.
La septi^me condition, c'est que la vraie ob6issance soil humble, puisqu'elle est la fiUe m6me de rhumilit6. Car lorsque i'homme ob6issanl, faisant reflexion sur la conduite des saints, reconnait comment ils se sont tous accord6s dans le d6sir fervent de devenir parfaitement soumis, comment ils ont d^truit et oubli6 leurs propres sentiments, et avec quel z61e ils se sont renonc6s, d6s qu'ils ont remarqu6 qu'ils pouvaient avoir quelque complaisance pour eux-m6mes ; lorsqu'il considfere surtout l'ob6issance de son divin Sauveur qui, etant Rot, et lioi des rois, ct Seigneur des seigneurs^ a Me' obeissant et assujetti
jusqu'd la mort de la Croix (I Tim., 6], il devient embras6 d'un brillant d6sir d'ob6issance, et se monlre prompt, ardent et actif a pratiquer toule sorte de bien, non seulement sous I'ordre de Dieu et des Sup6rieurs qui le gouvernenl, mais encore g6n6ralemenl sous la direction de tous les hommes auxquels il ob6it plus volontairement, el avec d'autant plus de joie qu'ils sont d'unemoindre condition et qu'ils ontmoins d'aulorit6, parce que la mortification en est plus grande que de se soumettre a ceux qui ont droit de lui commander.
Or, a mesure que nous nous renongons nousm6mes, nous devenons plus semblables a celui qui non seulement ob6it pour I'amour de nous a son P6re qui est dans les cieux, mais qui s' est livre lui-meme entreles mains des p^cheurs, les laissant faire tout ce qu'ils ont voulu de lui sans se plaindre; et plus nous avons de ressemblance avec lui, plus il a d'amour pour nous. Entin, quoique ce soil une chose grande et louable d'ob6ir a nos Sup6rieurs pour la gloire de Dieu, e'en est une bien plus excellenle d'ob6ir a nos6gaux; mais e'en est une qui les surpasse toutes deux, que de se soumettre pour I'amour de ce m6me Dieu a ceux qui nous sont soumis, parce que cela demande une humility plus profonde et une mortification plus rigoureuse.
II ne faut pas inferer de ce qui pr6c6de que Ton doive ob6ir aux inf^rieurs contreles ordres des Sup6rieurs, ou que celui qui est v6ritablement humble doive penser qu'il n'y ait personne au-dessous de lui ou qui lui soit inf6rieur dans les qualit6spersonnelles. II y a de certains degr6s de condition et de dignity : le pr6lre est d'un ordre plus 61ev6 qu'une personne laique, le pr61at est au-dessus du sous-diacre, et les jeunes gens cedent aux vieillards ; mais je ne puis pas comprendre comment I'homme vraiment humble pourrait s'imaginer qu'il y eAt quelqu'un audessous de lui, si ce n'6tait a regard de la condition.
Enfin, les livres sont pleins de miracles que les Saints ont op6r6s par le moyen de I'ob^issance, et Ton y voit entre autres comment un jeune novice, apr6s avoir arros6 longtemps avec de I'eau qu'il allait querir fort loin un bois sec et aride plant6 dans la terre, lui fit enfin porter des fruits. Aussi n'y a-t-il personne, dans une si grande s^cheresse qu'il se trouve et si vide qu'il soit des eaux de la grace, qui ne puisse, en se soumettant au joug agr6able de I'obdissance, comma revivre, fleurir, et produire une abondance raerveilleuse de fruils, I'obSissance 6tant un vaste champ propre a recevoir toutes sortes de graces. Celui done qui fera une r6flexion s6-
rieuse sur ces choses et se plaira dans le saint exercice de I'obfeissance, n'en trouvera point le joug pesanl, mais il se soumettra de bon coeur et avec une extreme joie a la volonl6 des autres ; il goutera m6me une plus grande satisfaction d'espril et de coeur quand il y aura pour lui plus de sacrifice k se soumettre, et sera plus difigent a ob6ir, pour la gloire de Dieu, qu'on ne pourra 6tre prompt a lui commander.