CHAPITRE XV
DE LA PATIENCE QUE NOUS DEVONS AVOIR DANS TOUTES NOS AFFLICTIONS, A l'EXEMPLE DE JESUS-CHRIST ET DE TOUS LES SAINTS
L'abn6gation de la propre volont6 dont nous avons parl6 pr6c6demment engendre la patience, dont nous avons aussi dit quelque chose lorsque nous avons trait6 de cette sorte de resignation qui est accompagn^e de souffrances.
La patience est iine vertu qui sait supporter avec fermet6 el Constance toutes les disgraces et tons les troubles que causent la persecution et I'ignominie. On pent dire qu'elle est comiue I'ouvrage de la paix, et que sans elle personne ne peut goAter de Iranquilliie veritable. C'est une m6decine salutaire qui gu6rit toute sorte d'intirmit6s: car, de quelques tourments que la chair soitd6chir6e, I'esprit vraiment patient ne laisse pas de pers6v6rer dans la douceur el dans le repos ; d'od vientque le Seigneur dit: Sauvez
DE TADLER. 165
vos dmes par la patience. Mais ce n'est pas seulement I'ame qui gotlte les heureux effets de la patience ; cette vertu soulage et adoucit aussi beaucoup les douleurs et les incommodit^s du corps: car plus un homme souffre involontairement et avec impatience dans I'Sme, plus il est tourmenl6 dans le corps. Celui done qui poss6derait cette vertu dans un plus haut degr6, gouterait une joie plus sensible au milieu m6me des affronts les plus sanglants et des persecutions les plus violentes, parce qu'il n'y a pas jusqu'aux afflictions qui ne nous plaisent et que nous ne trouvions agr6ables lorsque nous les supporlons pour soutenir la gloire 6ternelle de Dieu.
V6ritablement, si nous voulions jeter les yenx SUP la rigueur des soulTrances que les Saints ont endur6es, nous recevrions toutes les adversit6s qui nous arrivenf, non seulement avec patience, mais encore avec joie, voyant coinme ils ont triomph6 au milieu des peines les plus cuisantes et des tourmenls les plus cruels. Ne voyonsnous pas le glorieux saint Andr6, apdtre de J6sus-Christ, s'6crier en regardant la croix sur laquelle il allait 6tre attach^: « Je vous salue, * 6 croix v6n6rable qui avez 6t6 consacr6e par le « corps de J6sus-Christ, et par6e de ses membres « comme d'autant de pierres pr6cieuses I Recevez- « moi avec la m6me joie que je m'approche de
f vous, et relirez-moi d'entre les hommes pour « me remettre entre les mains de mon Maitre. » N'a-l-on pas aussi entendu le grand saint Vincent, au milieu des plus rudes supplices, dire en riant a celui qui 6taitsonjuge : « Insulte, malheureux ! < emploie contre moi toute la rigueur de la rage : « tu verras que Dieu me donnera plus de force « pour souffrir que tu n'en auras pour me lour- « menter ; car plus tu t'imagines que ta colere « s'allume, plus tu exerces envers moi ta mis6ri- « corde. » Si nous 6lions ainsi remplis d'une veritable patience, nous n'aurions point de plus grande satisfaction que celle de nous voir exposes aum6priset aux mauvais traitements de tout le monde ; el plus nos pers6culeurs nous feraient de mal, plus nous trouverions qu'ils nous seraient favorables et indulgents. II n'y a point de souffrance, si petite qu'elle puisse <5tre, qui ne vaille mieux, si on I'endure pour I'amour de Dieu, que la possession de tout I'univers, puisqu'il ne nous donne pasmoins que lui-in6me pour recompense, quelque 16g6res que soienl les peines que nous soufTrons pour sa gloire. Si nous voulons done consid6rer les Saints chacun en parliculier, et tout ce qu'ils onl endure pour Dieu, quoiqu'ils fussent des hommes fragilescomrae nous ; si nous reconnaissons en m6me temps que la main de Dieu n'est point raccourcie ni devenue plus fai-
ble, mais qu'elle nous donne le m^ine secours et la m6me grace qu'a eux, nous aurons, cerles, grand sujet de rougir de honte de ne pouvoir, ou plut6l de ne vouloir souffrir aucune chose pour I'amour de Dieu, qui a aulanl de pouvoir de nous secourir maintenant qu'il en a eu d'assister autrefois les martyrs.
Mais quand, apr6s avoir envisage les souftrances des Saints, nous venons a consid6rer celles du Sauveur, qui ont 6t6 sans aucune consolation ; que nous regardons attentivemeut sa mort si honteuse, ses tourinents si rigoureux, et tels que personne n'en a jamais endur^ de semblables ; que nous consid6rons qu'il a 6t6 mis au nombre des criminels; qu'il n'est pas demeur6 une seule goutte de son sang dans tout son corps, dont il n'est pas rest6 une seule partie sans 6tre bris6e et d6chir6e;que nous pensonsa ce qu'il 6tait; que g'a 616 par un effetde son amour qu'il s'est expos6 a toutes ces cruaut6s pour I'expialion de nos p6ch6s; quece sont ces m6mes p6ch6squi arm6reut contre iui ses bourreaux, qu'il avail cr66s de rien, comme lous les autres hommes, pour les 61ever a une gloire ineffable ; avec quelle tendresse el quelle rid6lit6 il a trail6 ses ennemis qui Iui donnaienl la mort, ouvrant ses bras pour les recevoir, baissant la t6te pour leurdonnerle baiser de paix, ouvrant son cceur afin qu'ils trouvas-
sent un lieu de repos, et leur t^moignant par milleautres marques de son amour tout son d6sir de les sauver : lors, dis-je, que nousconsid6rons tous ces outrages que le Sauveur du monde a si parfaitement soufferts, cette vue nous forlifle, nous encourage et nous anime a la patience plus que toute autre chose. Si nous examinions attentivement Texcellence et la grandeur de cette Majesty qui a souffert pour nous dans la nature humaine, ce serait une sorte de prodige que nous refusassions d'endurer pour elle, non seuleinent les tourments les plus rudes, mais m6me les peines de I'enfer sans relache. En voyant ce qu'a souflfert lesouverain Maitredu cielet de la terre, qui seul subsiste par lui-m6me et hors duquel il n'y a point d'etre veritable, combien serons-nous touches d'amour et de douleur. surtout par la pens6equ'il n'a voulu ainsi souffrir et mourir qu'afin de satisfaire pour les offenses que nous avonscommises contre lui, voulant<}tre non seulement I'exemple et le module de notre patience, mais encore la couronne et le prix de notre victoire. Car il ne veut pas que nos souffrances sclent inutiles et infructueuses, et il nous donnera pour reconnaitre notre Constance dans les afdiclions, non sfulement une recompense abondante, mais il nous acconlera m6me tout le fruit de sa Passion. Nous trouverons dans ses amer-
tumes bien plus d'assurance, de repos et de consolation que dansnos souffrances m6mes, qui ne sauraient nous 6lre utiles et avantageuses que par le m6rite des siennes.
Ainsi, puisque J6sus-Chrisl, dont I'amour fidfele n'a pu 6tre 6teint par notre infld^litfe, a voulu se renoncer si parfaiteraent lui-m6me ; puisqu'il a tant souflfert de raaux et qu'ii les a support6s non seulemenl avec patience, mais encore avec plaisir, pour la gloire de son P6re et pour noire salut, nous devons aussi recevoir pour I'amour de lui, avec tran(iuillit6 d'esprit, tout ce qu'il nous envoie ou ce qui nous arrive de la part des horames : car, si nous avons une veritable patience, ni la privation des choses de la terre, ni la perte de nos proches et de nos amis, ni la maladie, ni les affronts, ni la mort, ni la vie. ni le d6mon, ni I'enfer m^me ne nous pourront attrister, parce que nous nous soumettrons avec un amour sincere aux ordres de la volont6 divine. En effet, quand on ne se sent coupable d'aucun p^ch6 mortel, et qu'on s'est jet6 entre les bras de Dieu, il est facile d'accepter tout ce qui lui plait dans le temps et dans I'^ternit6, pourvu qu'on ait toujours celte pri^re dans le coeur et dans la bouche : Mon Pere, que votre volonte soil accomplie en mot, et non pas la mienne! (Matth.,26.)
Ces paroles soat tr6s agr6ables a Dieu, el celui qui les peut dire dans le meme esprit qu'elles nous ont 6t6 enseign6es, ne tombera jamais dans le trouble ni dans la tristesse, mais il goillera des d^lices infinies, et jouira d'une paix profonde au milieu de son plus grand renoncement : parce que c'est Dieu qui en est lui-m6me la source, et que I'homme, toutes les fois quil se quitle et qu'il s'abandonne enti^rement, le trouve au fond de son coeur, comme le principe immuable de son abnegation. Enfin celte patience arme I'homme et le fortitie centre les soudains emportements de la colore, centre les impatiences, les murmures que cause l'adversil6, enfin centre les diverses tentations qui, soit au dedans, soil au dehors de nous, peuvent jeter noire coeur dans le trouble. II ne se renconlrera jamais aucune veritable pratique de la verlu dans celui qui n'est pas enti^rement dispose a souffrir plul6t toutes les (Spreuves, quelque p^nibles et rigoureuses qu'elles puissenl 6tre. que de n6gliger de r6pondre aux inspirations divines el d'accomplir de toutes ses forces la souveraine volont6 de Dieu.
Si quelqu'un succombe a limpatience dans son afniclion, I'adversil^ ne le rend pas m6chanl, mais elle d^couvre seulemenl la corruption de ce vice qui 6tait cach6 en lui ; el il lui arrive de m6me qu'i une pi6ce de cuivrecouverled'argent
qui, avanl que d'etre raise au feu pour 6tre 6prouv6e, paraissait toute d'argent pur, mais qui, ayant 616 jel6e dans lefourneau, pa rait aux yeux ce qu'elle est en effet, sans que le feu y ait produil autre clioseque de nous d6couvrir lecuivre qui 6tait cach6.
Certes notre Dieu aurait tr6s grand sujel de dire a I'ame embras6e de son amour : « J'ai bien « voulu me faire homme a cause de vous : si « done vous ne devenez des Dieux a cause de « moi, vous me trailerez avecune extreme injus- « tice. J'avais tellement cach6 ma divinil6 en « prenant voire nature, qu'il y avail bien peude « personnes qui connussent ma puissance et ma « force; parce qu'on ne voyait en moi que mi- * s6re, que peine, qu'aftliction depuis le com- « mencement de mon enfance jusqu'a la tin des « tourmenls de ma Croix, et parce que je mar- « chais parrai eux comme si j'eusse 6l6 un « d'entre eux. Vous devez done cacher tellement « votre nature humaine tout enti^re dans ma di- « vinil6, que personne ne puisse remarquer « votre faiblesse ; mais que votre vie soil si apt prochante de la vie divine, qu'on ne voie rien « dans toutes vos actions qui ne soit de Dieu : » ce qui ne consiste pas a 6lre abondant en paroles agr6ables, a imiter la contenance des personnes de pi6l6, a couvrir notre visage du masque trom-
peur de la vertu et de la sainlet6, a 6tre partout en reputation et en estime, a poss6der entierement Tamiti^ et I'affection des personnes spirituelles et qui sonl aim6es de Dieu, ni enfin a 6tre churls et caresses du Seigneur avec tanl de tendresse, que nous nous imaginions qu'il a coinme perdu le souvenir de toutes choses pourne songer qu'a nous seuls, et pour nous accorder plus promptement toutce que nous lui demandons.
Ce n'est pas la, dis-je, ce que Dieu demandede nous. Ce qu'il pretend nous enseigner par sa vie et par sa doctrine est bien difT^renl. II veut que nous ne soyons aucunement 6mus des choses f§cheuses ou agr6ables, et que nous apprenions a supporter avecune humility d'espritconstante et d6gag6e ceux qui nous traitent de fourbes et d'imposteurs, ou qui nous percent des traits envenira6s de leurs paroles piquantes et outrageuses, a dessein de nous priver de I'estime que nous avons acquise, et de noircir notre reputation. De plus, si on ne se contente pas de nous maltrailer de paroles, mais qu'on en vienne jusqu'aux effets ; si Ton nous ravit les n^cessit^s de la vie, et si, apr6s nous les avoir ravies, on nous die encore ces secours qui sont absolument n6cessaires; si Ton outrage nos corps, si on leur fait des blessures qui soient suivies dintlrniiies et d'incoramodites continuelles ; s'il nous arrive
quelque peine et quelque affliction qui nous jelte dans I'accablement; enfin si toutesles nieilleures actions que nous pouvons faire sonl malicieusemenl expliqu6es par les autres, il veut, dis-je, que nous ne supportions pas seulemenl avec 6galit6 d'esprit toutes ces 6preuves qui nous viennent de la part des hommes, mais encore que nous les recevions avec patience comme des fl6aux et des chatiments qu'il nous envoie, quand m6me il nous retirerait toutes les consolations de sa pr6sence, et qu'il s'6loignerait autant de nous que s'il y avail une muraille 6paisse qui nous s6parat de lui ; quand il nous traiterait avec une grande s6v6ril6 lorsque nous lui venons demander dn secours et du soulagemenl dans nos iravaux et dans nos extremes souffrances; quand il fermerail les yeux lorsque nous nous pr6sentons devant lui, ne daignant ni nous voir ni nous entendre, mais nous abandonnant dans le combat de uos mis6res et de nos d^plaisirs, comme il a 6t6 lui-m6me abandonn6 par son P6re. Nous devons, en tous ces divers sujels d'amertume, nous cacher dans le sein de la Divinity, afin que demeurant in6braulables au milieu de la desolation, nous ne cherchions de I'adoucissement dans aucune creature mortelle, mais dans cette seule parole de J6sus-Christ : < Votre volont6 soil faite ! »
GHAPITRE XVI
DU DEGAGEMENT INTERIEDR QUI NOUS UNIT A DIEU, ET QUf NOUS TIENT TOUJOURS DEVANT LUI EN TOUT LIEU ET EN TOUTES NOS ACTIONS
II faut que celui qui desire mener une vie de separation et d'afifranchissement, demeure dans la cil6 de Jerusalem, c'est-a-dire dans un s6jour de paix, oii 11 ne soit point trouble par les remords du p6ch6 qui tue I'ame; ou 11 soil exempt de toute affection d6r6gl6e pour les creatures, et sans aucun sentiment d'amour nl de haine ; oil il puisse Clever sans obstacle son esprit a Dleu, et ayant sans cesse les yeux attaches sur lui, sulvre les mouvements et les Inspirations qu'il lui donne ; ou enfin 11 ait toujours ses d6sirs lourn6s vers lui, et soit continuellement consacr6 a son service : car la vie contemplative et d6gag6e des sens se passe bien plus au dedans de nous qu'au dehors. II faut que celui qui est encore Imparfalt alt le d6sir de se donner tout entier a Dieu, et de s'61olgner des choses ext6rieures, ce qu'il ne peut faire sans beaucoup de difficult^s et de peines, parce que les objets pour lesquels nous
avons de i'amour demeurent fortement attaches a nous malgr^ que nous en ayons; rnais celui qui est parfait nest pas aussi obIig6 a fuir les emp6chements ext^rieurs, parce que, ne possMant rien avec un amour d6sordonn6. il trouve si peu de difficult^ et de resistance a retourner a Dieu par des actes de charit6, par de profonds respects et par d'autres saints exercices, qu'il n'a pas besoin de se faire la moindre violence dans cet heureux retour qui r616ve a son Cr6ateur. Quoiqu'il nous soit impossible, pendant que nous g6missons sous le poids de cette chair corrompue, de pers6v6rer dans une m6me force d'esprit et dans une m6me attention devant Dieu, aussit(5t n6anmoins que I'homme vertueux s'aper^oit qu'il s'est laiss6 emporter a des choses frivoles et inutiles, soudain il les abandonne en se haissant lui-m6me et d^lestant son inconstance; et parce que sa volont6 s'y portait sans attacheraent, elle n'a point de peine a les quitter, ayant plus d'inclination a renlrer et a se recueillir en elle-m6me qu'a en sortir et se dissiper. II s'en trouve qui sont d'un nalurel plus paisible et plus tranquille que les antres, quoiqu'ils ne soient pas pour cela plus ^minenls en saintet6 : car celui-la seul est le plus saint qui est le plus rempli de I'amour divin, qui s'6tuflie davantage a connaitre la volont6 de Dieu, et qui, apr^s I'a-
voir connue, l'ex6cute plus fid^lement ; qui combat plus g6n6reusemenl pour Dieu, et qui meurt plus parfaitement a ses vices et a ses d6fauts. C'est lui qui, 6lant embrase de charit6 et de z61e, pese tenement les moindres petites fautes qu'a peine se peut-il supporter a cause de la grande amertume de son coeur et du d^goilt violent qu'il a pour lui-m6me. C'est pourquoi il 6vite pour I'amour de Dieu, de loutes les forces de son esprit, tons les p6ch6s et tous les d6fauts. Cela ne doit point paraitre surprenant, puisque les moindres choses qui d6plaisent a Dieu causent plus de douleurs a cette ame d6vou6e que toutes les pertes particuli6res ou bien les avantages qui lui peuvent arriver. Ainsi sa saintet6 s'augmente a mesure qu'elle s'exerce dans la charit6. Effor- Qons-nous done, autant que nous pourrons, de fuir au dehors les hommes et tout ce qui nous pent offrir quelque obstacle, et au dedans les vaines pens6es, les amusements et les affections dangereuses; soyons sourds et muets a toutes choses; ne faisons point de r^llexion sur les biens ni sur les maux qui nous arrivent; reposons-nous en Dieu en unit6 de coeur et d'esprit; ne nous melons en aucune fa(;on des affaires des autres; interpr6tons favorablement toutes leurs actions selon les sentiments de la charil6 et de la lendresse que nous devons avoir pour tout le
monde ; et enfin consid6rons et examinons nos propres d6fauts avec une application vive et profonde, parce que c'est la I'unique moyen, et il n'y en a point d'autre, pour arriver a la parfaite unit6 de coeur.
Mais quelqu'un medira : plusieurs se s6pareDt du monde, se retirent dans leur particulier, et y trouvent un repos assez doux : est-ce done la ce qu'on pent faire de mieux? Cerles, c'est une chose bien louable de fuir les occasions, mais ce n'est pas encore assez. Car celui qui est vrainient et parfailement juste, Test en tout lieu et devant tons les hommes; et celui qui est injusle, portera son injustice dans les lieux les plus saints et les plus sacr6s. Or quel est celui qui est juste? C'est celui qui possfede eflfeciivement Dieu, et qui le volt' sans cesse, en tout lieu et en toute rencontre, aussi present devant ses yeux que dans le tabernacle et dans la solitude : car c'est lui qui adore Dieu en esprit et en v6rit6, pr6f6rablement a toutes choses, c'est-a-dire qui demeure 6ternellement attach^ a lui par les noeuds de la charity, qui I'aime de toute I'^tendue de son coeur, et qui ainsi lui rend ses adorations en esprit et en v6rit6. Celui done qui aime vraiment Dieu ne doit pas se mettre en peine de Taller chercher bien loin, puisqu'il le pent toujours trouver present au milieu de son coeur,
qu'il est plus proche de nous que nous ne le sommes nous-m6mes, qu'il est le conservateur de nous tous tant que nous sommes, el I'essence, pour ainsi dire, de notre essence. C'est pourquoi, lorsque quelqu'un ne poss6dera que Dieu seul et n'aura d'attachement a soi-m6me et a toutes les autres choses qu'en Dieu et pour Dieu, qui sera I'unique objet de son amour et de ses d6sirs, il ne trouvera plus aucun obstacle a combattre, et son 6tre devenant pour ainsi dire tout divin, il trouvera Dieu partout oii il voudra ; il I'aura present en tous lieux et dans toutes ses actions, et ce sera Dieu m6me qui sera I'op^rateur de toutes ses bonnes oeuvres, car c'est a lui qu'appartiennent proprement les actions que nous faisons, et c'est lui particuli^remenl qui les produit. Ainsi, lorsque nous prenons Dieu pour notre seule fin et que nous I'aimons avec une entifere fid61il6, il est impossible que ce ne soit pas lui qui op6re principalement toutes nos oeuvres. Aussi I'homme ne peut pas aimer et chercher Dieu avec une intention pure sans un secours particulier de Dieu m6me, et par ses seules forces il ne saurait surmonter sa nature, ni s'61ever tenement au-dessus de son 6tre qu'il n'ait plus d'amour que pour Dieu et de m6pris que pour soi-m6me, puisque tous ces actes sont surnalurels.
Certes, personne ne peut nuire a celui qui aime et cherche vraiment Dieu en tout ce qu'il fait, personne ne lui peut ravir cet objet de son amour, et la circonstance des lieux ni la multitude des hommes ne lui donnent point de distraction ; il ne soupire qu'aprfes Dieu et ne trouve de plaisir qu'en lui seul, aussi rien ne peut remp6cher de demeurer dans le recueillement au milieu de la plus grande dissipation, et de conserver sans trouble et sans agitation I'union parfaite qu'il a avec lui. Or I'affranchissement de ce trouble et de cette agitation est audessus de nos forces, et il ne peut venir que de Dieu en qui I'unit^ et la multiplicity ne sent qu'une m6me chose.
Cherchez done Dieu, aimez-le et voas le proposez en toutes vos actions ; accoulumez-?ous a commander a votre esprit afin d'avoir en tout temps et en tout lieu Dieu present a votre coeur et k votre pens6e.
Voyez avec quels sentiments et quelle ferveur vous vous tenez devant lui dans I'Sglise et dans votre cellule, afin de conserver ce ra6me esprit devant les hommes, dans vos occupations et dans vos adversit6s. Au reste, souvenez-vous d'61oigner de vous, hors le temps de la pri^re, la disposition ou vous ne voudriez pas 6tre dans le temps qui lui est destine : parceque, si vous avez
eu quelque passion pour quelque chose avant que de prier, elle reviendra, quoi que vous puissiez faire, vous distraire et vous importuner lorsque vous voudrez vous appliquer a I'oraison.
II faut remarquer que, quand je parle de 1'6galit6, ma peiis6e n'est pas que nous ne devions faire aucune distinction ni difference de lieux, d'actions et de personnes : car il est hors de doute qu'il y a des lieux meilleurs les uns que les autres et des oeuvres d'un m6rite bien different. Mais je veux dire que nous devons, en tout lieu et en toute action, conserver le m^me esprit, la m6me fidelity, le m6me amour et le m6me z6le pour Dieu. II est certain que personne ne peut nuire ni ravir la presence de son Cr6ateur a celiii qui est dispose de telle sorle qu'il est toujours le m6me partout, et porte sans cesse tous ses d6sirs et toute son affection vers Dieu.
Mais celui qui ne I'a pas ainsi present, et qui est oblige de Taller chercher au dehors, se trouve souvent engage dans des compagnies, dans des lieux et dans des actions qui, ne lui etant point aussi favorables, Tempechenl souvent d'arriver k son dessein, parce qu'il n'a pas Dieu toujours present ; el parce qu'il ne I'aime pas uniquement, et qu'il s'aime et se recherche Iui-ra6me avec Dieu en toutes choses par une af-
fection d6sordonn^e, il se trouve embarrass6 et distrait, aon seulement dans la compagnie des m6chants, mais encore dans celle des gens de bien ; 11 trouve des obstacles dans l'£glise aussi bien que dans les places publiques, parce qu'il porte dans son sein la source de ses distractions, et que tout ce qu'il aime avec d6r6glement est le sujet de ses inquietudes, puisque Dieu ne lui tient pas encore lieu de toutes choses, et qu'il n'en fait pas I'unique terme de ses d6sirs et de ses affections.
Enfin nous devons nous appliquer a savoir comment nous pouvons poss6der Dieu en toutes choses. Avoir Dieu dans sa pens6e, c'est tenir toujours son esprit tourn6 vers lui, et ne s'occuper d'aucune autre chose. II ne nous suffil pas de penser simplemenl a Dieu, nous devons encore avoir en nous cette essence subsistante par elle-m^me, ce Dieu qui est si fort au-dessus de toutes les creatures et de toutes nos pens^es : c'est-a-dire que nous devons nous 61ever par de fr6qupntes aspirations afln de trouver Dieu en nous, lors m6me que nos puissances cessent d'agir. C'est alors que nous lessentons dans nousm6mes, sans interruption, un certain 61an de notre amour qui nous emporle vers le Cr6ateur sans que les creatures le puissent arr6ter, parce que son action est plus forte que la leur, qu'il
n'est point sujet a leur changeraent, et qu'il n'est 6branl6 ni par les prosp6ril6s ni par les afflictions. C'est un oeil clair et pergant qui d^couvre la difference de toutes choses, qui p6n6lre les ombres et les fant6mes, el qui, n'ayant que Dieu pour objet, n'est point 6bloui par des illusions trompeuses et imaginaires. Car, de m6me que I'ceil de I'esprit contemple Dieu dans les objets spirituels, comme dans sa mis6ricorde, dans sa bont6 et dans ses autres perfections, ainsi I'oeil du corps de I'homme juste et simple voit Dieu au travers de toutes sortes de nuages. Celui qui est ainsi dispos6 a toujours plus de pente vers Dieu que hors de lui et vers les creatures, et cette pente I'avertit en tout temps et en tout lieu de son devoir, qu'il ne pourrait quitter que de dessein form6, ce qui n'est pas possible.
Or celui qui est si solidement affermi et comme naturalist en Dieu, si on pent parler ainsi, le regoit d'une fagon toute divine, et Dieu se montre partout en lui : car, comme cet homme rapporte tout a la gloire du Seigneur, il le trouve en toutes choses, et recevant tout de sa main, il le glorifie, il lui rend gr^ices et I'a toujours present devant ses yeux. Enfin, donnant tous ses soins a Dieu avec une vigilance continuelle, il ne sembarrasse jamais de propos d61ib6r6 dans des niaiseries superllues, mais il
fait reluire et ^clater Dieu dans toutes ses actions. Que s'il s'est laiss6 aller a quelques inutilit6s, il les quitte aussitdt et s'indigne contre lui-m6me; il s'accuse avec g^missement de sa 16g6ret6, il forme una resolution sincere de ne plus s'attacher a des occupations vaines et inutiles, et il regarde comme lelles toutes celles oil il ne s'agit point de la gloire de Dieu, de son utility spirituelle, ou de la charit6 envers le prochain. Celui done qui se regarde de la sorte ne pent etre ais6ment s6duit, parce qu'ayant toujours Dieu present, il Taime par-dessus toutes choses, il en est sans cesse comme ali6r6 ; et semblable a celui qui, briil6 d'une soif ardente, quoi qu'il fasse, quoi qu'il pense et quoi qu'il dise, ne peut perdre I'id^e ni la m6moire du rafraichissement qu'il d6sire, le souvenir en demeurant aussi longtemps que I'ardeur de la soif qui le presse ; ou bien semblable a celui qui, fortement passionn6 pour quelque chose, quelque part qu'il soit, el quoi qu'il fasse, ne met jamais en oubli I'objet qu'il aime : tout ce qui se pr6sente a ses \eux lui en retrace I'image, elle se grave en lui d'autant plus profond6ment que son amour est plus violent, et il penche 6galement, dans I'occupation et dans le repos, vers la chose qu'il aime.
C'est ainsi que nous devons aimer Dieu, de
maniere que nous portions dans noire esprit en lt)ut lieu et en toute action I'image de son amour et de sa presence ; et comnie Dieu est en toutes choses et que toutes choses lui sont pr^sentes, de m6me il doit 6tre present non seulemerit a notre volont6, a nos d6sirs, a nos occupations, mais encore a nos oeuvres et a nos omissions, afin que lui seul en soit le principe et la r^gle. Or, pour apprendre a avoir toujours Dieu present, il ne suffit pas de se d^pouiller ext^rieurement des choses 6trang^res, mais il faut encore se faire une espece de solitude int6rieure ou I'homme puisse tellement p6n6trer toutes choses, parlout et avec quelques personnes qu'il se rencontre, que rien ne I'emp^che d'arriver a son Cr6ateur bien-aim^. Pour cela il est n6cessaire qu'il porte toujours Dieu dans son coeur; que I'id^e qu'il en a et la charity qui I'embrase lui soient aussi intimes que sa propre essence; c'esta-dire qu'il soit aussi dispose a le recevoir, et qu'il s'y porte avec autant d'inclination, que si c'6lait un privilege de sa nature de I'avoir present en lui-ra6me en tout temps et en tout lieu. De m6me que celui qui desire apprendre a 6crire est oblig6 d'apporler un soin extreme dans les commencements, d'imiter exactement la main de son maitre, puis de s'exercer lui-m6me dans r^criture et de tracer souvent les caracl6res avec
beaucoup de peine et de difficult6, et que, s'il continue dans cet exercice qui lui est d'abord si p6nible, il arrive insensiblement a un 6tat ou, n'6tant plus obIig6 de faire reflexion sur la figure des lettres, il les forme sans peine (ce qui arrive en toute sorte d'arls et d'6lude), nous devons de m6me comme fixer et arr^ter la presence de Dieu dans I'homme int6rieur par divers exercices : car c'est lui qui nous avertil de telle mani6re en loule rencontre que, si nous prenions garde le moins du monde a ce qu'il nous dit, sans nous dissiper et nous r6pandre inconsid6r6ment au dehors, nous I'aurions partout present devant nos yeux, nous le sentirions en nousm6mes, nous serious transform6s en lui, nous nous verrions unis, et pour ainsi dire familiaris6s avec lui, en sorte que nous serious sans cesse occup6s de sa presence adorable; et cette pente qui nous emporterait ainsi vers Dieu nous mettrait dans un 6tat de liberty et d'affranchissement qu'aucune difficult^, aucun trouble, ni aucune id6e des choses du monde ne nous saurait ravir.
Mais que celui qui veut arriver a ce degr6 doit 6tre vigilant I qu'il doit observer les ordres de Dieu avec une grande exactitude, et les ex6cuter fidfelement ! Qu'il ne poss^de done rien avec une attache d6r6gl6e, mais qu'il rapporte tout a la
gloire de Dieu, et qu'il ne s'applique jamais de propos d61ib6r6 aux choses vaines et frivoles. Que s'il s'apergoit qu'il y a quelque engagement, il le rompe et le d^truise a Tinstant avec une douleur extreme et une confusion sensible de son inconstance. Car, s'il veut acqu6rir la veritable fermet6, il faut qu'il ne conserve rien de propre et de particulier, mais qu'il quilte tout pour retrouver tout, et toutes choses lui seront douces et avantageuses en toutes rencontres. Quoique cela ne se puisse faire sans peine et que peut-6tre il n'arrive pas la des le commencement, qu'il ne laisse pourtant pas de faire tout son possible, parce que son travail ne demeurera point sans recevoir une grande recompense, et que la grande saintet6 est le prix d'efforts extraordinaires. En eflfet, que celui qui est embrase d'une ardente charity ne se lasse point du travail, ou que, s'il en est incommode, il I'aime pourtant et I'embrasse de grand coeur pour la gloire de Dieu.
Certes, tous les Saints qui nous ont prec6d6s ont passe par de rudes epreuves, et ont 6te de severes examinateurs de leurs defauts, commeon le voit par ce qui arriva il n'y a pas longtemps a une cerlaine personne qui, ayanl neglige de reciter les vepres a I'heure accoutumee, a cause d'un assoupissement oil elle se trouvait, el s'en
DE TADLER. 187
6tant ensuile aperQue, s'emporta avec tant de colore contre elle-in6me, [qu'elle se condamna a faire le tour de sa province pour se punir de sa negligence. Sans doute que cette humiliation lui servit davantage pour acqu6rir la veritable humility que si elle avail r6cit6 v6pres a I'heure d'obligation. II faut done examiner soigneusement nos negligences, afin de devenir plus fermes et plus soigneux. C'esl pourquoi, 6 mon ame, si tu veux acqu6rir Tenti^re perfection des vertus, d6gage-toi de toutes choses, et donne-toi sans reserve a celui qui t'a choisie et que tu as choisi entre mille. et m6me par-dessus tout le monde, afin que tu sois I'^pouse de celui qui est le Roi et le Seigneur de I'univers. Qu'as-tu a faire avec les creatures p6rissables? Travaille seulement a t'en d6gager, en attendant ton unique Epoux, qui est I'auteur de toutes les creatures, afin qu'il trouve ton coeur dans une entifere libert6 toutes les fois qu'il lui plaira d'y entrer.
GHAPITRE XVII
LE MOYEN DE FAIRE TOUTES NOS ACTIONS DE LA MA- NIERE LA PLUS PARFAITE, AFh\ DE NE TROUVER DANS NOUS, EN QUELQUE LIEU QUE CE SOIT, AUCUN OBS- TACLE EN CE QUE NOUS FAISONS
II se rencontre des personnes qui, par leur assiduity et leur travail, arrivent a un 6tat oii les occupations ext^rieures dans lesquelles elles se trouvent 16gitimement engag^es ne leur causent aucune distraction, et ne produisent en leur coeur et en leur esprit aucune image qui leur puisse nuire ; car elles ont le coeur et I'esprit si pleins de Dieu qu'il ne s'y trouve plus de place pour recevoir les creatures. Mais cela ne doit pas encore nous suffire, et il n'y a rien qui ne doive servir a nous faire croitre dans la vertu. Nous devons tirer avantage, en quelque endroit que nous soyons, de toules les choses qui nous arrivent, quelque ^Irang^res, quelque irr6guli6res, quelque in6gales qu'elles puissent 6tre. En effet, ce n'est qu'alors, et jamais auparavant, que nous commencerons a 6tre heureux, et nous ne devons donner aucunes bornes ni aucun terme k
cette croissance spirituelle, mais la laisser s'avancer et se fortifier de plus en plus, nous persuadant que celui qui veut arriver a la perfection doit r6fl6cliir sur toutes ses oeuvres avec une profonde attention, entrer dans une connaissance parfaite de soi-m6me et des plus secrets sentiments de son coeur, recevoir son Dieu de la mani^re la plus sainte qui lui soit possible, et enfin se rendre semblable a ces hommes qui, comme dit le Seigneur, veillent toujours en attendant leur maitre.
Mais, pour prendre ces choses de la fa^on la plus excellente, il est n6cessaire que, recevant tout ce qui nous arrive de la main de Dieu, nous lui en rendions des actions de graces et de louanges, comme a celui qui en a ainsi ordonn6 pour noire plus grand avantage, afin que nous puissions rapporter a sa gloire et p^n^trer de toutes les forces de notre entendement tout ce que nous voyons et tout ce que nous concevons, et qu'y donnant un sens favorable, nous en retirions un profit extreme : car nous savons, dit I'Apdtre, que tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu. II faut encore que nous examinant avec une soigneuse recherche, nous nous efTorcions de nous prosterner et de nousan6antir devant Dieu ; de recevoir de sa main, comme nous avons d6ja dit, lout ce qui nous arrive ; de recon-
naitre que toutes nos souffrances sont de beaucoup au-dessous de nos d6m6rites ; et que, regardant d'un ceil de charity et de compassion toutes les actions de notre prochain, nous les interpr6tions en bonne part : ce qui ne nous sera pas difficile, si le fond de notre Sme est dans cette parfaite disposition, qui seule est capable de changer toutes choses en raieux et de chanter hautement les louanges de Dieu en toutes rencontres.
Certes, il ne faut point faire de difficult^ d'appeler un vrai disciple de J6sus-Christ celui qui est dans ces sentiments, et on peut croire que Notre-Seigneur lui d6couvre ses voies secretes et cach^es. II est toujours en attente et comme en sentinelle pour prendre garde de quel c6t6 viendra son maitre qu'il attend, et il observe en toutes les choses qui lui arrivent, quelque 6lrang^res qu'elles puissent 6tre, s'il n'y rencontrera rien de celui apr6s lequel il soupire : car celui qui a le fond bon, est vigilant et ing6nieux dans le soin qu'il prend de plaire a Dieu et dans le renoncement parfait de soi-m^,me. Or, il est besoin pour cela d'une extreme diligence, et nous n'y devons pas moins employer que toutes nos forces, puisque c'est un moyen pour nous rendre justes et saints, pour trouver Dieu en toutes choses, et le comprendre d'une mani6re
toute divine tant dans nos actions que dans nos souffrances.
Celui done qui fait toutes ses ceuvres dans une parfaite 6gaiit6 d'esprit, les fait justes et 6quitables; el si chacun en usait de la sorte, Dieu, qui est tout-puissant, se moDtrerait avec autant d'6clatdans les horames les plus terrestres que dans les plus spiriluels et les plus serablables a la divinity. Dieu 6tant le conservateur de toutes les creatures, il est aussi bien, par son essence, dans les m6chants que dans les justes, et il est plus proche d'eux qu'ils ne le sont eux-m6mes, el plus intime k leur propre essence. C'est pourquoi celui qui sail s'61ever par les forces agissantes de son amour, 6tant arriv6 au haul de son essence cr66e, y trouvera Dieu avec lequel il est uni imm6diatement, et ne fait en un certain sens qu'une m^me chose ; et comme dans lui-mSme il trouve Dieu, il le rencontrera aussi dans les au- Ires creatures, puisque, en les regardant comma 61ev6es avec Dieu au-dessus de leur essence cr66e, elles sont en quelque mani^re une m6me chose avec lui. Ainsi il trouvera Dieu en chaque chose cr66e, dans les bons et dans les m^chants, dans ceux-ci par la justice et par les chatimenls, et dans les autres par la grace.
De plus, comme il publie dans les uns la mis6ricorde divine, il b6nit dans les autres sa jus-
192 LES INSTITDTIONS
lice et sa bont6, qui souffre ieur malice avec patience, qui les protege et qui les attend un jour a penitence. Et comme il adore la cl6mence et la bont6 de Dieu dans ceux qui sont sauv6s, il respecte sa justice dans ceux qui se perdent. Enfin, comme il rend graces a Dieu et lui offre un sacrifice de louanges pour ceux qui sont doux et bienfaisanls tant envers lui qu'envers les autres, il tache aussi de le glorifier et de le remercier pour ceux qui sont grossiers, facheux etimportuns aux autres et a lui-m6me, croyant que c'est pour son utility particuli6re et pour le bien des autres que Dieu, par sa toute-puissance, permet qu'ils vivent en cet 6tat. Ainsi le juste trouve Dieu dans tous les hommes, toutes les choses lui tournent a bien, et il y d^couvre Dieu de la faQon la plus excellente qui lui est possible. Ce n'est pas pourtant ma pens6e que cet bomme s'expose, par son contact avec les creatures mauvaises, a tomber dans des d^fauts el a commeltre quelques fautes ; mais, dans toutes les choses qu'il voit et qu'il enlend hors de lui, il doit tacherde trouver Dieu present de la fa^-on que nous avons dit. Celui qui a ainsi Dieu present en toules choses dans son entendemenl, c est-^-dire dans son essence toute simple et toute nue, ou dans I'oeil de son Ame; qui voit Dieu au travers de loutes sortes d'images. et qui s'efforce de sanctifier sa
DE TAl'LER. 193
vie et de s'exercer dans toutes les vertus de mani6re qu'il les puisse pratiquer par une pente amoureuse vers Dieu, celui-la seul, connaissant ce que c'est que la veritable paix, m6ne une vie parfaitement heureuse.
Ilfaulque celui qui veul fitre juste choisisse n6cessairement Tune de ces deux choses : ou qu'il trouve, qu'il apprenne et qu'il cherche Dieu dans ses oeuvres, ou que, s'61evant m6me au-dessus de toutes les ceuvres par I'araour, il agisse moins vers Dieu qu'il n'en receive I'irapression divine. Etparce que nous ne pouvons pas 6tre sans nous occuper a quelque ouvrage, il est absolument n6cessaire de nous accoulumer a 6tro libres et d6gag6s en tous lieux et en toutes rencontres, et d'avoir Dieu present en toutes choses. Toutes les fois done qu'un hommeparfait et uni a Dieu sera oblig6 d'avoir quelque commerce avec les hommes, il veillera sur lui de toutes ses forces, et il s'imprimera si avant dans Tespril la presence de Dieu, que son entendement ni sa m6moire ne puissent 6tre occupSs ni remplis d'aucune forme ni d'aucune image 6trang6re.