CHAPITRE XVIII
QU'lL N'y a RIEN D'iMPOSSIBLE A LA VOLONTE HUMAINE, LORSQUE, ETANT UNIE A LA VOLONTE DIVINE, ELLE NE CHERCHE QUE DIEU SEUL EN TOUTES CHOSES. DE LA CONSOLATION INTERIEURE ET DD DELAISSEMENT
Tant qu'on se sent rempli de bonne volont6, on ne doit se troubler ni s'affliger avec exc6s d'aucune chose, ni croire que Ton soit fort 61oign6 de Dieu, parte que la vertu et toutes les bonnes oeuvres dependent de la volont6. II ne manque done rien a celui qui poss6de vraiment une volont6 juste. C'estpourquoi,sivous voulez avoir rhumilil6, la charity, ou quelque autre vertu, vous n'avez qu'a les d6sirer de toute I'^^lendue de vos forces, et sans doute vous les aurez deja. Personne n'est capable de vous les ravir, ni les creatures, ni Dieu m6me, pourvu que votre volont6 soit droite, conforme a celle de Dieu et comme d6ifi6e ; cela arrive lorsque nous voulons purement pour la gloire de Dieu tout ce que nous voulons : ce qui ne se rencontre pas nalurellement dans la volont6 humaine. II n'y a point de marque plus assur^e pour connaitre sa confor-
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init6 a la volonl6 divine et son union avec Dieu, que si elle tend de toutes ses forces a la plus grande gloire de celui qui lui est tout en toutes choses.
II n'y a rien qui puisse vaincre cette volonl6, ni la mort, ni la vie, ni led6mon, ni I'enfer, ni quelque autre creature que ce puisse 6tre. Toutefois ce n'est pas assez de dire simplement: je voudrais 6lre de telle iagon ou de telle autre ; mais il faut vouloir puissamment et de toute Tefficacit6 de ses d6sirs, en disant : je veux absolument faire ainsi et 6tre tel. Quand je serais 61oign6d'une distance infinie de quelque vertu ou de quelque bien spiriluel, si j'en souhaitais la possession avecune volonl6 parfaite, j'en serais plus le possesseur et le mailre que des choses m6mes que je tiendraisenferm6es dans mon sein sansles vouloir poss6der: car la bonne volonl6 n'a pas moins de puissance pour produire le bien devant Dieu que la volonl6 criminelle n'a de force pour faire le mal. Or, il est certain qu'encoreque jene commette peut-6tre aucune action vicieuse, n6anmoins si je suis dans une volont6 d61ib6r6e d'en comraettre quelqu'une, je nesuis pas moins coupable devant Dieu que si je I'avais eflFectivement commise : jusque-la meme qu'il sepourrail faire queje consenlisse a la mort de plusieurs personnes avec une si forte determination de ma
volont6, qu'encore que je n'ex6cutasse pas ce projet, je ne laisserais pas d'etre coupable devant Dieu de ce crime et d'etre r^ellement homicide a ses yeux. Ce n'est pas que je veuille assurer que le crime qui est consomm6 par I'action ne soil plus 6norme que celui de pure volont6 ; mais je pretends que le consentement seul fait le p6cli6, sans m6me 6tre accompagn6 d'une action, puisqu'il consiste bien plus dans la volont6 que dans I'opSration.
S'il en est ainsi, pourquoi la volont6 qui va au bien n'aurait-elle pas la mSme force ? Malgr6 la pente de notre mauvaise nature, nous devrions 6tre plus puissants pour faire le bien que pour le mal : parce que Dieu, 6lant le coop6rateur de la bonne volont6, la soutient et lui adoucit la peine de son action, tandis que la volenti injuste n'est aid6e nisecourue que desa seuie iniquity.
La grace de J6sus-Christ, jointe a la bonne volenti, sera done plus puissante que la volont6 criminelle, celle-ci n'6tant soutenue que par sa malice, tandis que la premii^re est fortifi^e du secours de la grace. J'assuredonc, etj'assure fermement, que ma volont6 me rend toutes choses possibles. Par elle je suis capable de soutenir tons les travaux imaginables, de nourrir tons les pauvres, de faire seul tout ce que les autres font de bonnes oeuvres, et enfin d'accomplir tout le
bien qui sepeut concevoir ; car, si jeveux ardemment toutes ces choses et qu'il ne me manque que la seuie puissance de les ex6cuter, je suis toutpr^t a le faire avec joie, pourvu quej'en aie I'occasion et le moyen ; je serai r6put6 devant Dieu comme si je les avais toutes accomplies.
II n'y a personne qui me puisse ravir un seul instant le fruit de cette bonne volont6 ; au contraire, si elle se portait a quelque oeuvre avec plus de pente et d'ardeur que celui qui la produit, et que je contribuasse de tons mes d6sirs a son accomplissement, quand m6me je ne I'accomplirais pas ext^rieurement, je ne laisserais pourtant pas derecevoir de Dieu (qui juge des choses avec justice) une plus grande r6compense pour cette action que celui qui aurait eu bien de la peine a la faire. Je n'oserais pas n6anmoins assurer la m6me chose de ceux en qui la volenti et I'araour ont une 6gale force, et dire qu'il y a 6galil6 de recompense en celui qui agit et en celui qui ne contribue point a Taction : car, en v6rit6, celui qui ne souffrira point les tourments du martyre n'aura point cette couronne qui doit 6tre la recompense particuli6re des martyrs, quoique d'ailleurs il ait les mSmes d6sirs et le m6me zele que ceux qui ont effectivement endur6 les peines du martyre. Si quelqu'un voulait soutenir que la parfaite volonte sans les oeuvres m6rite autant, seule,
que lorsqu'elle est jointe avec les bonnes ceuvres, je ne voudrais pas m'opiniatrera combattre cette opinion, sachant combien est grande la vertii et la puissance d'une bonne volont6 qui veut pleinement et fait tout ce qui est en son pouvoir. Car, si vous pouvez avoir autant d'amour et de z61e que jamais personne en ait eu pour publier les louanges de Dieu, vous ne manquerez pas de in6riter autant que si vous I'aviez fait elTectivement, pourvu que votre volont6 soil entifere, droite et parfaite.
Enfin il n'y a jamais de temps trop court pour I'homme qui est juste et droit, a cause de la perfection de sa volont6 ; car, lorsqu'elle est tenement dispos6e qu'ellevoudrait faire tout son possible, non seulement dans le 'temps si court de cette vie, mais encore pendant I'espace de mille ans, si la vie durait aussi longtemps, on lui imputera devant Dieu tout le bien qu'elle aurait pu faire pendant une si longue suite d'ann6es. Or, la volont6 est droite et parfaite lorsqu'elle n'est point corrompue par le melange d'aucun sentiment vicieux, c'est-a-dire lorsqu'elle ne se sent noircie d'aucune malice, mais que devenant ennemie, et mfime entiferement s6par6e de sa propre corruption, elle est transform^e dans la volont6 divine ; en sorte qu'elle ne d6sire que ce qu'elle croit 6lre agr6able k Dieu, et mdme elle
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declare cette disposition int6rieare autant qu'elle le peut et qu'elle le doit quand elle agit comme quand elle s'abstient d'agir. Plus done la volonl6 est ferme et pure dans ces sentiments, plus elle est juste et parfaite, et il n'y a rien qui lui soil impossible, qu'elle veuille aimer Dieu, ou bien quelqueautre chose.
II faut n6anmoins savoir que, si quelqu'un d6sirait d'avoir autant de saintel6 que les plus grands saints en ont jamais eu, il ne I'aurait pas pour cela tout aussit6t. Nul n'est saint qu'a proportion de I'ardeur avec laquelle sa volonl6 SB porta vers Dieu. C'est pourquoi, si notre volont6 6tait aussi grande et aussi parfaite que celle des plus parfaits, nous aurions autant de saintet6 que les plus saints m6me en ont eu; mais nous avons beau la soubaiter seulement, elle ne croilra en nous qu'a niesure que s'augmentera notre bonne volont6.
Quelqu'un me demandera peut-6tre : Comment pourrais-je done acqu6rir cette saintet6, puisqu'elle ne tombe point sous les sens, qu'elle ne laisse en moi aucune trace qui me la fasse reconnaitre? De plus, je vois un grand nombre de personnes qui s'occupent a des exercices considerables, et qui font des oeuvres rares et merveilleuses dont je suis bien loin d'etre capable.... A. cet 6gard, il faut consid6rer deux choses qui ap-
partiennent a I'amour : la premiere est son essence m^me, qu'on pent consid6rer comme principe de la seconde, et celle-ci n'est autre que les oeuvres ou les effets de ce principe. Pour son essence, c'est sa grandeur qui reside dans la volonl6 ; d'oii il suit que celui qui est le plus rempli de bonne voIont6 est aussi celui qui a le plus de veritable charity. Or, cette charitcS est cach6e au fond de I'ame, et c'est a cause de la grande difflcult6 qui se rencontre a la d^couvrir dans le prochain, que Dieu nous defend de juger 16g6rement des autres. Quant aux oeuvres ou aux effets de Tamour, ils paraissent quelquefois extraordinaires, comme dans une joie extreme, dans une devotion fervente ou dans quelque chose de semblable ; mais ce n'est pas la ce qu'il y a toujours de meilleur et de plus desirable, puisque ces signes exl6rieurs se peuvent rencontrer sans la veritable charity, et que la nature a souvent coutume de verser en nous ces douleurs et cesplaisirs, ou que Dieu permet m6me a I'esprit m6chant de les exciter en riiorame, afin de lui attirer une estime qu'il ne m6rite pas. Ce n'est done pas celui en qui on en d6couvre davantage qu'on doit eslimer le plus saint. II faut examiner soigneusement si c'est Dieu qui nous comble de ces faveurs et pourquoi il nous les accorde, parce que souvent sa mis6ricorde ne
donne ces consolations que pour encourager I'homme a s'6Iever a une plus grande perfection, et pour le conserver dans la saintel6 de sa vie. G'est pourquoi, lorsque celui a qui il avail accoutum6 de d6partir ses dons s'avance dans la parfaite charity, il lui retire peu a peu la jouissance de ces douceurs. Etquand quelqu'un serait fiddle a Dieu dans ces consolations, il faudrait toujours qu'il examinal avec beaucoup de circonspection si celte fid61il6 d6coule v6ritablement d'uu principe de charity ; et quand il en demeurerait assur6, il ne s'ensuivrait point que cet 6tat fill parfait : car la consolation que Ton goilte dans les jouissances de I'amour divin a moins de prix que les actions auxquelles cet amour nous oblige a regard du procliain, soil qu'elles regardent son ame, soit qu'elles se rapportent a son corps s€ulement : jusque-la m6me, que si quelqu'un se trouvait aussi 61ev6 dans la contemplation que I'ont 6t6 saint Pierre, saint Paul, et les autres ApOtres, et qu'il vint a connaitre qu'un pauvre malade eiit besoin de lui pour faire chautTer un bouillon ou pour quelque autre service, il serait beaucoup mieux qu'il interrompit le repos de sa contemplation pour assister charitablement ce pauvre, au lieu de s'arrSter dans la douceur pr6sente de la vie contemplative.
En effet, il ne faut jamais n6gliger les com-
mandements de Dieu, sous pr^lexle de quelque saint cxercice que ce soil; uiais, quittanl Dieu pour Dieu m^ine, on lui fait un sacrifice plus agr6able de s'employer par amour a secourir ceux qui sont ses membres. Et il ne faut pas s'imaginer que ce changement nous puisse 6tre pr6judiciable I car Dieu rend avec usurece qu'on quitle pour lui plaire, comme il le t6moigne dans I'Evangile par ces paroles : « Quiconque abandon- « nera son pere ou sa mere, etc., sera recom- « pense au centuple en cette vie et aura pour he- « ritage la vie eternelle. » On voit bien que le mot centuple marque la joie et le plaisir que ressent celui qui quitte et abandonne quelque chose pour la gloire de Dieu ; car la joie spirituelle qui vient de ce d61aissement est cent fois plus pure el plus excellente que n'est celle qui nous vient de la possession de quelque bien sensible. C'est pourquoi, si quelqu'un souhailail avec empressement de ressentir en son ame la presence divine et les consolations qu'y ressentent plusieurs saints personnages, et que Dieu lui refusat celte faveur, il obtiendrait bien plus v6ritablement I'effet de ces d6sirs s'ilsacrifiaitde tout son coeur sa volont6 a la gloire de Dieu, que s'il les satisfaisait d'une maniijre qui frappe les sens; car I'abndgation de la propre volont^ nous donne une satisfaction, et nous attire une recompense
cent fois plus grande que n'est une consolation sensible qu'on se procure en gardant I'usage et la propri6t6 de sa volont6.
Certes, on trouve en Dieu tout ce qu'on pent pr6tendre ouesp6rer pour le corps on pour I'esprit, el il nous est bien plus avantageux de recevoir en nous son action qued'agir nous-m6mes pour I'amour de lui. Or, qu'il faille interrorapre Texercice de la contemplation pour salisfaire aux devoirs de la charit6, c'est ce que t6moigne I'Apdtre lorsqu'il dit : « Jed6sirais moi-m6me de devenir analh6me et d'etre s6par6 de J6sus-Ghrist pour le salut de mes fr6res.... » ce qu'il entend, non de la privation de la veritable charit6, raais de r^loignement de la consolation sensible que Dieu versait en son ame ; car il n'eut jamais voulu, pour rien dans le monde, 6tre priv6 un seul instant du parfait amour. II est pourtant vrai que ceux qui sont amis de Dieu ne manquent jamais d'en 6tre consol6s, puisqu'ils trouvent leur contentement dans tout ce que Dieu leur envoie et dans tout ce qu'il lui plait d'op6rer en eux, quelque contraireque ce puisse 6tre a la satisfaction de la nature sensible.
Au reste, il y en a plusieurs qui se croient en possession de la bonne volont6, tandis qu'ilssont domin6s par leur amour-propre ; ils pr6tendent que Dieu les doit traiter de telle ou telle ma-
ni6re, et ils se trompent grandement : car c'est 6tre enti^rement 61oigne de la bonne volont6, qui ne doit demander a Dieu ni joie, ni consolation int6rieure, ni une chose plut6t qu'une autre, mais souhaiter de toute I'^tendue de ses d6sirs d'accomplir sa volonl6 adorable. Et quoique dans I'^tat de grace on puisse, absolument parlant, demander certaines choses, c'est toujours une imperfection de les d^sirer avec trop d'empressement. Ce que Dieu veut de nous avant toutes choses, c'est que, lui cMant entiferement notre volont6, nous lui laissions faire lout ce qui lui plait. De la d6coule la paix veritable et continuelle dont nous jouissons. Sans cela tout ce que nous disons a Dieu, tout ce qu'il nous dit luim6me ne nous serl de rien, ou nous sert de tres peu de chose, jusqu'a ce que nous puissions dire dans le sentiment de I'Apdtre : Seigneur, que voulez-vous que je fasse? Car Dieu sail ce qu'il doit faire, et notre resignation lui est bien plus agr^able que si nous lui promettions de faire par un mouvement de propre Yolonl6 des choses extraordinaires pour sa gloire; or, quoi que nous puissions faire ou dire, Dieu ne demande et ne d6sire rien tant de nous, que de nous entendre lui dire du fond de notre coeur : Seigneur, que Totre volont6, qui m'est plus ch6re que toutes choses, soil accomplie t
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Lorsque I'ange Gabriel porta a la Sainte Vierge la nouvelle du dessein de la supreme Trinit6, toutes ses paroles eussent peu servi pour la rendre m6re de Dieu, si elle ne lui eilt offert sa volenti. Mais aussitdt qu'elle la lui eut offerte avec une resignation parfaite, elle devint la m6re du Verbe 6ternel, et concevanl celui qui 6tait fils de Dieu, elle m6rita de I'avoir pour son propre fils, et d'6lre nomm6e sa rafere. II n'y a rien qui puisse meltre rhomme en silrel6 et le rendre juste, comme le renoncement k sa propre volont6. Sans cela, qu'il sache qu'il n'a rien fait devant Dieu pour s'avancer dans la perfection, quoique pourtant le choix d'une chose plutOt que d'une autre lui soit toujours permis avec la grzice qui fait bien choisir. Mais lorsqu'on est arriv6 k ce point que de se r^signer et s'offrir enti6rement h Dieu, de souffrir et d'endurer tout pourl'amour de lui, tantau dedans qu'au dehors de soi-m6me, on commence a 6lre dans le bon chemin, oil Ton n'6lait point auparavant ; on est, pour ainsi dire, dans une aussi grande silret6 que Dieu m6me; on est plus maitre g6n6ralement de toutes choses qu'on ne I'^tait d'aucune en particulier, et Ton goilte une joie que nul autre que celui qui a renonc6 a sa propre volont6 n'est capable de ressentir.
Comment se peut-il done faire qu'il s'en
trouve si peu qui aient parfaitement assujetti leur volont6 a celle de Dieu ? II n'y a presque plus personne qui veuille mourir enti^rement a son propre sens. Plusieurs se passionnent pour un bien ou pour un autre, pour ce genre de vie ou pour celiii-la : tout ce qu'ils font n'est ordinairement qu'un effet de leur propre volont6. Mais celui qui, par un parfait d^gagement, s'est d6mis de sa volont6 entre les mains de Dieu et I'a attach6e a lui, recoit de bon cceur lout ce qui lui arrive dans le temps et dans r6lernil6, execute volontiers tout ce que Dieu demande de lui, et r^gle tous ses desirs sur le bon plaisir de celui qui lui est tout en toutes choses. Je ne craindrais done point de dire qu'un seul salut de I'Ange rt5cit6 pour la gloire 6ternelle de Dieu, avec abnegation de soi-m^me, est plus utile et vaut beaucoup mieux que le Psautier entier chants plusieurs fois a son honneur avec attachement a la propre volont6; car celui qui s'est entiSrement quitl6, et qui a abandonnS toutes choses, entre si avant en Dieu, qu'il faut que celui qui le veut toucher, louche Dieu auparavanl, puisque cet homme ainsi d6tacii6 demeure en Dieu, et que r6ciproquement Dieu habile en lui. II recoil tout ce qui lui arrive comme venanl de la main du Seigneur, et s'efforce de lui en rendre graces et de Ten glorifier. Ainsi, voyant
en tout I'expression du bon plaisir de Dieu, il trouve une douceur seci^^te et inefTable en toutes choses. II ne nous pent rien venir de Dieu qui soil facheux et amer : car de mfime qu'un breuvage ne pent faire d'impression sur notre palais qu'il n'ait auparavant arros6 notre langue, de m^me celui qui s'est enti6rement renonc6, en ce qui regarde les vices, el qui est d6ja mort en Dieu, en est tellement environnS de toutes parts, qu'il est impossible, corame je I'ai d6ja dit, qu'aucune creature en approche, sans qu'elle n'approche auparavant de Dieu, par lequel passent d'abord toutes choses pour arriver jusqu'a lui, et dans qui chaque chose regoit un assaisonnement tout divin. D'od vient que, quelque sensible que soit le mal qui I'aniige, il n'a point de peine a le supporter, puisque Dieu le porte le premier, et ne le permet que pour son avantage ; aussi ne le regoil-il que comme de la main de Dieu, et non pas de la pari de celui qui le lui fail soulTrir : ce qui serait au-dessus des forces de la nature.
Enfin, Dieu ne permet jamais qu'avec une sorte de repugnance et de regret qu'une ame soit travers6e de quelque d6plaisir ; c'est pourquoi il ne le souffrirait jamais, s'il ne pr6voyait le fruit et rulilil6 qu'elle en doil relirer. Car Taffliclion, en quality d'affliclion, n'est agr6able a Dieu qu'a
cause du bien inestimable que nous en devons recevoir : c'est pourquoi il I'a voulu et ordonnS ainsi de toute 6ternit6. II partage, comme nous I'avons d6ja remarqu6, le poids des calamit6s avec celui qui s'est parfaitement abandonn6 a sa providence, et il n'arrive aucune douleur a rhomme.dans cet 6tal, qu'elle n'ait pass6 auparavant en Dieu. Toules ses croix el ses aflliclions deviennent entierement douces et acqui^rent quelque chose de divin, en sorte qu'il ne met plus de difference entre le m^pris et I'honneur, entre la douceur et I'amertume, toutes ces choses 6tant sanclifi6es et comme dSifi^es dans le sein de la Divinity. Mais je dis plus, il pr6f6rerait de beaucoup I'amertume a la douceur, parce que I'ayant mieux m6rit6e, il sait qu'elle lui est plus convenable. N6anmoins, parce qu'il s'est assujetti lout entier aux ordres de Dieu, il regoit avec plaisir de sa part tout ce qui lui arrive, et tSche m6me de le ch6rir particuli^rement. II ne cherche rien, il n'aime rien que Dieu, et ne trouve de satisfaction qu'en lui seul, tanl il en est rempli, aussi bien dans ses d6goiits et dans ses d6plaisirs que dans sa joie et sa consolation.
C'est ici qu'on peut voir briller la lumi^re au milieu des I6n&bres ; car il n'est pas possible que quelqu'un souffre pour la gloire de Dieu, qu'il
ne trouve dans ses soulTrances quelque avantgoilt des douceurs celestes de la Divinil6. II ne les goillera peut-6lre pas d'une manifere sensible, Dieu se tenant cacli6 en lui pour un temps ; mais des lors qu'il souffrira comrae il faul, il ne pent pas manquer de trouver du plaisir dans ses peines, par la certitude qu'il les endure volontaireraent pour procurer a Dieu une gloire 6ternelle. Puis, il est absolument impossible qu'on ne trouve une secrete satisfaction, en rendant a Dieu avec un esprit pur le veritable honneur qui lui est dii.
Mais a quoi bon, je vous prie, dire que toutes ces choses servent sn salut, si ce n'est pour encourager ceux qui sont dans I'accablement ou dans des obscurcissements d'esprit a en faire un bon usage? En effet, quelle autre sorte d'avantage en pourrait-on retirer? Cerles, si quelqu'un s'6tait entiferement quitt6, en ce qui regarde le vice, pour se retirer en Dieu, il n'accomplirait jamais aucune oeuvre qu'il ne filt accompagn6 de la presence divine ; car, quoique par un oubli de lui-m6me, il piit comraettre quelques exc^s ou dans les paroles ou dans les actions, ou qu'il lui vint quelque autre mauvais dessein dans I'esprit, il ne devrait pourlant pas interrompre pour cela le cours des sainles occupations et des bons exercices qu'il aurait commences : parce
que Dieu, a I'honneur duquel il les aurait entrepris, en 6lant le principe, excuserait facilement tous les d6fauls et les petites negligences qui s'y seraienl gliss^s, comme on peut le remarquer dans saint Bernard et dans les autres saints. Nous ne pouvons point, pendant que nous sommes ici-bas, 6tre entierement exempts de ces faiblesses, et Ton ne doit pas jeter le froment parce qu'il est m616 de quelques pailles. En effet, ces mauvaises suggestions du d6mon et ces impressions malignes, bien loin de nuire a I'homme juste qui salt vivre avec Dieu, lui apportent, au contraire, un tr6s grand profit, suivant cetle maxime de I'Apdtre qui nous apprend « que tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu. »
GHAPITRE XIX
COMMENT NOUS DEVONS SOUTENMR l'aTTAQUE DES VICES, ET NOUS DEFENDRE DE LA TE.NTATION
La guerre que le vice declare aux personnes voriueuses, pour les pr(5cipiter dans le nial, ne finit jamais sans qu'olles en retirent un profit et un avantage considerable. Or, il y a deux sorles
de personnes verlueuses : les unes sunt dispos6es de telle faQon qu'elles ne ressentent que lr6s 16g6rement les attaques du vice ; les autres, quoiqu'elles soient dans I'occasion et sollicil6es au p6ch6, comme par exemple a la colore, a la vaine gloire, a I'intemp^rance de la bouche, a rimpuret6 et a loute sorle d'autres crimes, ne souffrent pas qu'aucune Amotion vicieuse vienne troubler la partie sup6rieure de leur ^me : elles y ont, au contraire, une emigre aversion pour tous ces p6ch6s, parce qu'ayant pris une resolution ferme et in6branlable de ne consentir jamais a la colore, a I'orgueil, ni a quelque autre vice que ce puisse 6tre, elles r6sistent avec un courage male a tous leurs efforts ; et quoique peut-6tre elles aient quelques penchants attaches a la corruption de leur nature, comme on voit des personnes qui sont naturellement porl6es a I'orgueil, a la colore oq a d'autres fautes, il n'y a rien toutefois qui les puisse jamais incliner a y donner leur consentement.
C'est cette derniere sorte de personnes que Dieu b6nit et approuve particulieremenl, et qui poss6dent les vertus dans un degr6 bien plus noble et bien plus excellent que les autres, puisqu'il est vrai que la perfection des vertus ne s'acquiert que par un combat legitime et opiniatre. « La puissance da Seigneur, dit I'Ap^itre, se ma-
nifeste dans la faiblesse »; d'ou il suit que la tentation nous est n6cessaire : car un athlete n'est couronn^ qu'apr^s qu'il a combatlu selon I'ordre et les lois du combat. Or, celui qui n'est point attaqu6 ne peut combattre, et personne ne peut acqu6rir sans combat la palme ou la recompense qui n'est due qu'a la victoire ; au contraire, il serait honteux a celui qui n'a point eu de part au danger de la guerre de s'attribuer la victoire et d'usurper Thonneur du triomphe. Notre vie, qui est remplie de tenlations et de combats, n'est qu'une guerre continuelle sur la terre, et nous ne pouvons de nous-m6mes r6sister a aucune tentation. Nous devons pourtant 6tre contents dans notre faiblesse : car il nous est plus avantageux de puiser en Dieu qu'en nous-m6mes la force de r6sister au mal.
Mais puisque nous ne pouvons rien sans Dieu, 11 nous est absolument n^cessaire d'etre sans cesse attentifs et appliqu6s aux mouvements de sa grAce, afm que nous puissions surmonler par sa force touies les lentations qui nous assi^gent, puisque autant de fois que nous remportons sur elles quelque avantage, autant de fois nous donnons k Dieu un nouveau sujet de gloire et un nouveau sujet de r^jouissance aux anges et aux saints. Enfin, la pente que nous avons au mal n'est pas elle-mfime un p6ch6, mais le p6ch6 con-
siste dans la volont6 que nous avons de le commettre. II y a pourtant quelques p6ch6s, comme par exemple des pens6es impures et d6shonn6tes, dans lesquels nous ne pouvons pas nous arrSter longtemps sans p6cher, quoique nous n'ayons peut-6lre pas la volonl6 de passer jusqu'i I'aclion, parce qu'elles inclinent et font trop pencher i'homme vers le mal : c'est pourquoi, aussit6t qu'on les remarque, il les faut chasser incontinent et en d6tourner son esprit. On pent vaincre tons les autres p6ch6s par la resistance, mais on ne pent surmonter celui de la chair que par la faite.
Certes, si quelqu'un avait I'ame exempte d'infirmit^s, il ne devrait pas vouloir, quand cela d6pendrait de son choix, 6tre a convert des tentations et aflfranchi des inclinations vicieuses, parce que ceux qui n'en auraient point, feraient toutes leurs actions sans aucun soin et sans aucune circonspection, et n'appr6henderaient rien de leur ennemi : ils ne pourraient done pr6tendre aucune part a la couronne destin6e a ceux quicombattentg6n6reusement. Le parfait athlete est celui qui, surmontant les tentations et la pente de sa nature au p6ch6, exerce un parfait empire sur son esprit. Les inclinations vicieuses sont comme les inlroductrices des vertus dans Tame; par la crainte qu'elles nous inspirent,
elles nous rendent plus fervents au service de Dieu; elles servent d'aiguillon a I'esprit pour le faire marcher plus vite dans la voie des commandements divins, et le faire r6fl6chir sur soiin6me ; elles excitent en nous un amour violent et une pratique continuelle des bonnes oeuvres. Enfin le soin et Tapplicalion que nous avons de veiller sur notre propre corruption et sur notre propre mis6re, nous confirme et nous alTermit dans le bien : car, plus nous avons de connaissance de nos infirmit6s, plus nous sommes obliges de soupirer ardemment apr6s la grace et les b6n6dictions du Ciel, et de les conserver pr6cieusement, puisque le vice, aussi bien que la vertu, depend de notre volont6.
GHAPITRE XX
COMMENT IL FAUT RENDRE GRACES A DIEU DE CE QU'lL NOUS A NGN SEULEMENT PARDONNE NOS PECHl&S, MAIS ENCORE DE CE QU'lL NOUS A PRESERVES DE PLUSIEURS VICES, ET COMMENT NOUS DEVONS RETOURNER A LUI PAR LA DOULEUR ET PAR LA CONTRITION
Le p6ch6 est une chose si detestable, qu'aucune sorte de biens ni de maux qui nous puis-
sent arriver dans le monde ne devrait 6tre capable de nous en faire commetlre un seul, ni grand, ni petit. Cependant nous avons 616 assez mis6rables pour en commetlre un si grand nombre, que ce doit 6lre un grand sujet d'^tonnement de voir que nous ne soyons point d6lruils et consumes par le feu violent de noire amour, quand nous consid6rons comment ce Dieu rempli de charit6 et de mis6ricorde, nous faisant sortir de la mort du p6ch6, nous a fait entrer dans la vie nouvelle de la grace, et de ses ennemis que nous Aliens nous a rendus ses amis : ce qui est assur6ment un plus grand efTet de son pouvoir que de lirer le monde du n^ant. Mais ce qui nous doit encore plus toucher, c'est que sa bont6 Irouve le moyen de faire servir a noire avantage nos propres p6ch6s, en sorte que si nous le voulons, ils contribuent m6me a noire salut. Ce n'esl pas qu'on doive inf^rer de ceci que nous ne sommes point obliges a avoir du regret ni du repentir de nos fautes; raais je pretends qu'elles nous sonl utiles parce qu'elles nous engagent a la penitence, et nous sont un sujet d'humiliation el d'abaissement. Cette humiliation el eel abaissement peuvenl encore avoir une autre cause qu'il est a propos de signaler pour les personnes qui ont beaucoup re^u de Dieu. Un exemple servira a I'exposer et la fera
216 LES INSinUTIONS
mieux comprendre. La glorieuse Vierge Mere tie Dieu, qui a loujours 616 sans souillure et pr6serv6e de tout p6ch6, est plus obligee a s'humilier devant Dieu que Madeleine, qui a 6le d§livr6e de riniquil6 par la mis6ricorde divine, tandis que la Vierge sainle en a 616 exempte par un privilege particulier : car c'est une faveur bien plus grande d'empecher qu'une personne ne reQoive une blessure que de la gu6rir apr6s qu'elle a 6t6 bless6e.
Nous devons done pareillement nous humilier el rendre graces a Dieu, non seulement des pech6s qu'il nous a pardonn6s par un exc6s de compassion, mais bien plus encore de ceux dans lesqueis nous aurions pu tomber, si sa bonl6 infinie ne nous eilt soutenus ; et il ne faut pas nous contenter de lui lemoigner notre reconnaissance pour les bienfails que nous en avons re^us : il faut encore le remercier de tous cess biens qu'il nous aurait d6partis, si notre malice ne s'y etait oppos6e.
Or, plus les faveurs de Dieu se r6pandent sur nousavec abondance, plus nous sommes engag6s k lui rendre avec respect et humilil6 des actions de graces proportionn6es a sa Iib6ralit6. C'est pourquoi, si quelqu'un veutbien consid6rer tout ce qu'il doit a Dieu, il trouvera qu'il a un sujet bien plus grand et plus pressant de s'liumilier
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pour loules les grdces qu'il en a rerues, et qui Tonl emp6ch6 de se pr6cipiler dans la profondeur des abimes, que de ce qu'etant tomb6 dans le p6cli6 il a trouv6 mis6ricorde devant ses yeux ; et puisqu'il nous a remis lous nos crimes si g6n6reusement, nous devons entrer dans cette sainle confiance, qu'il n'aurait jamais permis que nous eussions commis tant de d6sordres, s'il n'avait voulu se servir de notre propre chute pour procurer plus efficacement noire sal ut et en tirer notre f61icit6, pourvu que nous voulions coop6rer a sa grace. Lorsqu'un criminel, ressuscitS de la mort du p6ch6, a fait un heureux divorce avec le mal, et qu'il a r6solu de servir Dieu 6ternellement, de ne vivre que pour Dieu seul, ce P6re d'infinie mis6ricorde lui ouvre ses entrailles avec autant de charil6 que s'il n'en avalt jamais 6t6 offens6 ; il lui remet entierement tous ses p6ch6s pour ne les lui jamais imputer, quand ils seraient en aussl grand nombre que ceux que tous les hommes ensemble ont pu commettre, pourvu qu'il pleure et qu'il g^misse sinc^rement pour la seule gloire de Dieu, et qu'il ait une grande aversion pour ses iniquit6s, surtout parce qu'elles d6plaisent a un Pere si bon et si mis6ricordieux. En elTet, le feu de la charit6, qui est la source de cette douleur, consume toute la rouille du p6ch6, lorsque cesdeux sentiments sont assez forts
I'un el I'autre, et qu'ils procedent, comme ils le doivent, de toute I'ardeur de I'ame. Quelque faible que soil la contrition qui est congue dans la seule vue de Dieu, ce sentiment lui est n6anmoins bien plus agr^able que les larmes que toutes les creatures, unies ensemble, onl jamais vers6es pour leur propre int6r6t.
Enfin le p6cheur, ainsi convert!, est d6ja dispose pour que Dieu le receive aussi avant dans sa familiarity, et lui donne autant de part dans ses secrets qu'il I'ait jamais fait pour personne : parce que, le trouvant dans la disposition n6cessaire, il ne se souvient plus de son premier 6tat. Dieu, en qui il n'y a ni pass6 ni avenir, prend et recoit les ames telles qu'elles se trouvent dans le moment, et il ne consid^re pas ce qu'elles ont 6t6 autrefois, mais ce qu'elles sont aujourd'hui. C'est pourquoi la grandeur de son amour lui fait souffrir de bon cceur, pendant une longue suite d'ann6es, tons les m^pris et les outrages qu'il reQoit des p6cheurs, afin que Thomme, entrant apr6s tant de temps dans la connaissance de ses crimes et de la bont6 que son Gr6ateur a eue pour lui de toute 6lernit6, son affection, sa gratitude, sa r6v6rence et son z61e envers I'Auleur de son 6lre s'augmentent, se perfectionnent et s'enflamment davantage. La connaissance des p6ch6s commis fait souvent naitre dans Tdme
tous ces mouvements, et c'est ce qui oblige la patience divine a tol6rer les affronts et le d6shonneur que lui font d'abord ses 61us par leurs d6reglements, pour les faire monter un jour a une grandeur, a une 616vation extraordinaire.
Qui est-ce, je vous prie, qui a 6t6 plus cher et plus uni a J6sus-Christ que ces vases de sa mis6ricorde, c'esl-a-dire ces Ap6tres, qui n'^taient point demeur6s dans I'innocence parfaite, mais qui 6taient torab^s, quelques-uns du moins, dans de grands p6ch6s?
Nous voyons dans I'ancienne et dans la nouvelle Loi que les personnes dont Dieu a souvent re^u des outrages, lui ont 6t6 ensuite les plus chores, et il arrive rarement que les ames qu'il 616ve a de hauts degr6s de favour n'aient point fait auparavanl quelque chute. Pourquoi Dieu nous traite-t-il de cetle sorte, si ce n'est afin que nous nous hurailiions plus profond6ment en consid6rant la grandeur de ses mis6ricordes, et afin que nous brillions d'un zele plus ardent de le servir, et d'etre attaches a lui par amour pendant toute r6lernit6? Car notre affection et la fervour de nos exercices se doivent renouveler toutes les fois que le souvenir de nos p6ch6s reproduit la contrition et la douleur qui en est inseparable en nous. Ainsi, aussitOt que vous vous apercevrez que vous avez commis quelque
faute, retournez a Dieu de toutes les forces de Tolre coeur, et ayant un extreme d6gout de vousmeme et une aversion veritable pour toute sorte de p6ch6s, consid6rez bien moins la confusion, le mal, le lourment, I'ignominie que vous meritez d'endurer par celte faute, que I'atleinte qu'elle porte a I'honneur et a la volenti de Dieu ; retournez a lui, de toutes les forces de voire coeur, avec une resolution ferme et in6branlable de ne plus jamais Toffenser a I'avenir; que ce retour soit joint a une charity immuable qui vous attache a Dieu comme a un ami tr6s parfait et dont la fid61it6 est si grande, qu'il n'a jamais abandonn6 personne qui ait recherche avec confiance sa protection et son appui.
Enfm le grand m6pris, le dugout profond que nous avons de nous-memes, la resolution ferme et sincere que nous prenons de ne tomber jamais dans le p^che, le regard amoureux de notre ame vers Dieu, la conflance que produit en nous la seule vue de I'amertume des souffrances de Notre-Seigneur et I'immensite de son amour, toutes ces choses, dis-je, font la parfaile penitence. Lors done que I'homme penitent ne trouve rien de plus facheux ni de plus horrible que de depiaire a Dieu et de mepriser ses commandemenls, et qu'il est plus vivement louche d'etre
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coupable de ce m6pris si criminel que d'avoir encouru sa propre perte, il s'allume comme une sainte flamme dans son coeur, et il s'y 616ve une g6n6reuse confiance en Dieu qui commence a lui faire sentir qu'il lui pardonnera tr6s volontiers tous ses p6ch6s. Or cette contrition n'est pas la fille d'une crainte basse et servile, mais d'une charit6 pure et d6sint6ress6e qui remplit I'Sme d'une joie toute spirituelle, qui la fait sortir de toutes ses douleurs et de toutes ses mis6res par un ravissement en Dieu, avec qui elle fait une sorte d'alliance inviolable, et en qui elle trouve toute sa consolation. En un mot, k mesure qu'elle TeQoii de la consolation, la contrition veritable s'augraente en elle : en sorte que son amour la porte a s'offrir, a s'abandonner avec joie k la justice de Dieu, dans la resolution de supporter tous les supplices et tous les chatiments qu'il plaira a ce juge Equitable d'exercer sur elle pour sa plus grande gloire. II n'est pas possible qu'une ame qui s'616ve ainsi a Dieu par cette componction surnaturelle, n'obtienne de lui la remission de ses p6ch6s, si elle en a seulement I'espSrance : car il n'y a point de partie si petite et si imperceptible dans la mis6ricorde divine, qui n'ait plus de force que la malice la plus noire et la plus criminelle.
S'il en est ainsi, n'est-ce pas une chose digne
d'^tonnement de voir que rhomme se puisse empScher d'aimer de toutes les puissances de son ame ce Dieu si bon, qui i'a allendu a penitence, qui I'a regu ensuite avec tendresse, et qui s'est livr6 a la mort pour lui obtenir le pardon de ses crimes? Certes, celui-la est trop avare a qui la possession de Dieu, qui renferme en soi plus de bien qu'on n'en peul souhailer, ne suffit pas pour rempliret rassasierses d6sirsf Lesrichesses de Dieu sont sans prix et sans mesure. Contentez-vous done de lui seul, et occupez-vous aux exercices qu'il vous a enseign6s par sa vie sainte, par sa passion charitable, et par sa mort douloureuse.
Enfin il faut rappeler a noire m6moire que Dieu est le R6dempleur universel de tout le iiionde, ce qui nous oblige de I'aimer plus ardemment, de le glorilier avec plus de z61e, el de lui rendre de plus humbles actions de graces que s'il n'6tait simplement que le rMempteur particulier de quelques-uns de nous. Chaque Bienheureux nous sera un sujet singulier de joie dans le ciel, et nous serons combl6s d'une nouvelle all6gresse aulant de fois que quelqu'un de ces Esprits glorieux publiera les grandeurs de Dieu dans celle celeste patrie : parce que nous entendrons retentir les louanges de celui que nous ch6rissons de toutes les forces de noire ame, par-dessus
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toutes choses, et qui a voulu faire r6lablir et sauver ce que nous avions d6truit par nos p6ch6s.