CHAPITRE XXI
QUE CEUX QUI NE PEDVENT PAS MENER UNE VIE AUS- TERE NE DOIVENT PAS JUGER POUR CELA QU'lLS SONT ELOIGN^S OU SEPARES DE DIEU; MAIS QU'lLS DOIVENT IMITER JESUS-CHRIST DANS TOUTES SES VER- TUS ET DANS SA CHARITE PARFAITE
II y a des personnes infirmes qui, faisant reflexion sur la vie p6nible et laborieuse de J6sus- Christ el de ses Saints, et se trouvanl dans I'impuissance de supporter ces rigueurs, ne sentant en elles aucune pente ni aucune inclination qui les y porte, deviennent laches et timides, et s'imaginenl 6tre s^par^es de Dieu parce qu'elles ne vivent point dans Taust^rite. Ces personnes n'agissent pas avec assez de prudence. II n'y a aucune raison qui puisse porter celui dont la volont6 est bonne et sincere a croire qu'il est dans la disgrace de Dieu, a cause de quelques pelils d6fauts ou a cause de la faiblesse de sa nature, ou bien parce que son corps ne peut p;is supporter une manifere de vie rude et p6nilente, ou enfin a
cause de rin6galit6 qu'il apporte quelquefois dans le service de Dieu et dans la pratique des vertus. Mais voici ce qu'un homme de bien a principaleraent a faire : c'est de d^lruire tenement jusque dans la racine ses plus considerables d^fauts et les vices qui lui nuisent davantage, qu'il ne consente jamais pour quelque raison que ce puisse 6tre, quand il faudrait m^me sacrifier sa vie, a quoi que ce soit de contraire a la loi de Dieu. Tant qu'il est dans cetle volont«5, il n'a point lieu de craindre d'etre 61oign6 du Seigneur; et s'il ne pent pas encore faire une penitence rigoureuse, qu'il fasse au moins ce qu'il pent : cela suffit. L'ApCtre dit que les exercices corporels, quand lis sont seuls, servent a peu de chose; mais la pi6t6 est utile a tout, parce qu'elle fait en toutes choses ce qui est le meilleur.
Lorsqu'une ame qui vit dans la pi6l6 voit faire a un autre quelques actions grandes et non communes, elle doit rendre graces a Dieu de ce qu'il a donn6 a cet homme extraordinaire une grSce assez forte pour pouvoir suivre J6sus-Clirist et lous les Saints dans le chemin de la penitence et dans I'austerite d'une vie exemplaire. En s'apercevant qu'elle n'a pas le courage de marcher dans la m6me carri6re, elle doit confesser qu'elle est indigne que Dieu lui accords les mfimes faveurs qu'il a accord6es aux autres, et s'humiliant
devant lui, elle s'efforcera d'aimer et d'honorer dans les autres cequ'elleconnailraSlre au-dessus de son pouvoir, et ne se trouver point en ellemSme.
Si elle souhaitait de passer ses jours dans les aust6ril6s avec un amour et un d6sir plus fortet plus sincere que celui qui endure de grands travaux et fait une s6v6re penitence, et qu'elle vou- Mt bien les embrasser, si elle en avail la force, d6s ce moment-la elle serait bien plus effectivement danscetheureux 6lat, etellem^riterait une recompense bien plus abondanle que celui-la mfime qui s'exercerait en des oeuvres p6nibles, mais a qui celle ardeur de charity manquerait.
Ne croyez done pas que les choses que vous ne pouvez pas faire vous s6parent de Dieu ; car, encore que vous pensiez qu'il soit bien loin de vous, il en est pourlanl tout proche, vous I'avez pour compagnon inseparable de voire voyage dans cet exil : si rentr6e de votre coeur lui est ferm6e, ilne se lasse point de heurlera la porta, selon la parole de TApocalypse ; el quand quel- ^u'un la lui a ouverle; il y renlre a I'heure m6me, il mange a sa table, et le fait ensuile manger a la sienne. C'esl apr^s ce divin banquet que le repos succ6de au travail, puisqu'il est indubilable que personne ne peut acqu6rir la veritable paix de I'esprit, s'il n'a mang6 a la table de J6sus-
Christ el n'a 616 convi6 a ce festin cI61icieux, c'est-a-dire si son ame ne lui sert de demeure. Or, J6sus-Clirisl devient Thabitant et I'lidle de Tame qui tache d'imiter et de poss6der en ellememe sa vie adorable par la vraie patience, par I'amour et par les autres vertus : sans quoi toutes les aust6rit6s, quelque grandes qu'elles soient, ne doivent point 6lre estim6es.
Toutefois, en ce qui est de raust6rit6de la vie, chacun doit prendre garde a ce que Dieu lui ordonne et a quoi il le sollicite davanlage, car lous n'ont pas le don et le pouvoir de marcher vers Dieu par le m6me chemin, et tous ne peuvent pas garder une m6me facon de vivre, ni un seul embrasser loules les di(T6rentes voies qui conduisent a lui. Que chacun done entretienne ses bonnes coulumes et ses pratiques de pi6l6 louables, et y subordonnant toutes ses autres actions, qu'il renferme dans ses exercices ordinaires tous les exercices de vertu ; car le changement des exercices et des occupations rend I'esprit volage et inconstant. D'ailleurs, tout le bien que vous pouvez trouver dans un genre de vie se trouvera 6galement dans un autre, pourvu qu'il soit raisonnable et bien r6gl6. Enlin celuiqui n'aime. et ne recherche purement que Dieu, el qui dd'sire pareillement que tous los autres n'aiment et ne cherchenl que lui dans toute leur conduile
et dans toutes leurs pratiques, participeext6rieurement a tous leurs divers exercices de vertu : ce qui se peut aussi entendre de la vie penible et rigoureuse de quelques Saints, car I'amour nous donne part a tous les biens que nous ch6rissons dans les autres.
Mais, quoique nous ne puissions pas tous faire les m6mes clioses, ni marcher par les m6mes routes aux yeux des hommes, il faut pourtant que tous nos coeurs marchent dans la m^me voie devant Dieu, c'est-a-dire dans la voie de I'amour, puisque tous ceux qui n'aiment pas Dieu n'y savent pas encore marcher, mais sont boiteux et impotents. Quelqu'un me dira peut-6tre : Le Seigneur qui nous a rachet6s ayant men6 un genre de vie si sublime, ne sommes-nous pas obliges de I'imiter ? Oui, certes, car il nous a servi d'exemple afin que nous marchions sur ses pas ; et plus nous lui sommes semblables, plus nous sommes parfaits. II ne faut pas pourtant pr6tendre faire tout ce qu'il a fait ext6rieurement : par exemple, s'il a jeun6 quarante jours et quarante nuits, notre faiblesse ne doit pas pr6sumer de pouvoir garder cette longue abstinence que J6sus-Christ a support6e ainsi qu'un grand nombre d'aulres travaux , pour nous apprendre a le suivre en esprit, si nous ne pouvons faire autrement. C'est pourquoi il faut s'6ludier a connailre en quoi
nous pouvons le suivre prudemment et raisonnablement. Certes, ce qu'il a toujours le plus aim6 dans ses imitateurs, g'a 616 qu'ils se conformassent a lui dans la charit6 parfaite envers Dieu et le prochain, et c'est ce qui lui a fait dire : « C'est e en cela que tout le monde connaitra que vous « 6tes mes disciples, si vous vous aimez les uns e les autres. » II suit de la que les ceuvres spirituelles ou qui appartiennent a Tame raisonnable doivent 6tre pr6f6r6es a celles qui ne sont purement qu'ext6ri euros ou corporelles, et on doit croire qu'elles sont les meilleures. Cependant il ne faut pas laisser de justifier votre charit6 par vos oeuvres, autant que vous en avez le pouvoir. J6sus-Christ a jeiin6 quarante jours, tachez de I'imiter en cela en imposant a voire esprit I'abstinence de tons les vices, et en ordonnant k votre corps le jeAne selon ses forces. Mais afin d'y parvenir, il faut n6cessairement que, veillant avec soin survous-mCme, lorsque vous vousserez porl6 au d6r6glement et au mal, vous vous quittiez aussitdt, et r6sisliez courageusement a la corruption de vos d6sirs et a la pente mallieureuse de votre nature.
Au reste, chacun doit, pour donner h Dieu des raarqu6s de I'amour qu'il lui porte, se renoncer, se vaincre, et se morlifier dans toules les passions ou le corps est le plus enclin : par exemple, dans
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la d61icatesse du manger et du Loire, et dans d'autres choses de cetle sorte dont nous pouvons facilement nous passer. Autrement il arrive sou- Tent que ceux qui ne travaillent point a se mortifier ainsi pour I'amour de Dieu, recoivent avec plus d'impalience une parole prof6r6e un peu trop aigrement, que d'autres personnes plus attentives a s'imposer des privations ne supporteraient la rigueur des coups et I'outrage des injures. Que chacundonc apprenne a endurer les choses les plus 16g6res pour la gloire de celui qui n'a pas refus6 de souffrir les plus terribles pour notre salut ! C'est ainsi que nous sommes obliges d'etre attaches en toutes choses, autant que nous en sommes capables, a J6sus-Christ, dont nous nedevrons jamais craindre d'etre 61oign6s, tant que nous voudrons observer ses commandements et 6tre ob6issants asa volonl6. Or, plus nous pos-. s6derons I'humililS et I'ob^issance dans un degr6 Eminent, plus nous serons en 6tat de souffrir pour lui et de marcher sClrement sur ses pas : personne n'ayant jamais 6t6 aussi ob^issant ni aussi humble que J6sus-Christ, qui est b6ni dans les si6cles des sifecles. Ainsi soit-il.