CHAPITRE XXII
COMMENT NOUS DEVONS REDUIRE TOUTES NOS PUIS- SANCES SOUS LE JOUG DE JESUS-CHRIST, FAIRE TOUTES NOS ACTIONS HUMBLEMENT ET AVEC RESIGNATION EN LUI ET PAR LUI, ET NOUS COMPORTER DANS LES DONS QU'lL NOUS FAIT ET DANS LES VISITES QU'lL NOUS REND
Quiconque desire devenir ami intime de Dieu, doit avoir un soin parliculier de retenir tous ses sens ext6rieurs comme avec un frein perp6tuel, sans jamais lacher bride, ni leur permettre de chercher et de poiirsuivre leur plaisir en aucune action ni en aucun objet que ce soit, II est, a la v6rit6, permis k tout le monde d'user des choses que le discernement de notre raison juge utiles et n6cessaires, et de toutes celles aussi qui peuvent servir k nous procurer la paix int6rieure de I'esprit ; mais il en faut user avec cetle precaution, que ce ne soit pas pour y chercher notre commodity ni notre plaisir, mais I'Mification de notre 5me : ce que Ton doit entendre de toutes les choses licites et honn^les, comme de la nourrilure, du repos, du v6tement, et aulres
choses semblables. II faut, de plus, enchainerles puissances int6rieures, et ne leur perraetlre de produire aucune action, qu'elles ne soient dompt6es et d6pouill6es de leur liberie, tellement soumises a I'ob^issance que Dieu puisse accomplir en elles, sans resistance, I'oeuvre de sa grace.
II y a peu de jours qu'une personne qui avait ainsi assujetti a Dieu toules ses facult6s, eut le bonheur de I'entendre lui parler de la sorle : « Dans le d61aissement parfait de vous-m6me ou € vous 6tes maintenant, vous me priez avec plus ♦ d'efficacile et de ferveur que vous ne I'avez « fait pendant tout le temps de votre vie oil « vous avez eu I'usage de vos paroles, de vos ac- « tions, de vos d6sirs, de votre volonl6 et de « votre entendement. Persev6rez dans cetle heu- « reuse captivity et dans ces chaines spirituelles, « observant soigneusement de ne rien d^sirer, « de ne sortir jamais sans n6cessit6, de retran- « cher toutes les pens6es vaines et inutiles, et « de ne parler qu'autant que la n6cessit6 vous y « obligera. Avant que d'entreprendre aucun t exercice ou de commencer aucun de vos ou- « vrages, songez k ce que je demande de vous, « de quelle fa^on je veux que vous agissiez, et « offrez-moi perp6tuellement cetle priere, sans « y rien ajouter ni diminuer : Seigneur, que
€ votre volonl6 soil faite ! » Ayez soin aussi d'6loigner de vous avec prudence et management tout ce qui vous peut causer de I'embarras et du trouble, tant au dedans qu'au dehors ; fuyez les occupations ext6rieures dans lesquelles vous n'^les pas engag6 par le devoir de votre 6tat, celles m6me que vous pourriez avoir avec les gens de bien touchant les choses saintes et permises ; ne songez enfin qu'a remplir voire coeur et votre esprit de continuelles louanges en I'honneur du Seigneur votre Dieu, et a lever tous les obstacles qui pourraient I'empScher d'accomplir en vous I'oeuvre sainte de sa grace.
Si la n6cessit6 vous appelle au dehors pour y faire quelque chose, ne perdez point le souvenir de votre Dieu durant voire action, mais employez plul(3t toutes vos forces a renoncer a tout ce qui vous apparlient : car les actions ext6rieures que nous devons faire indispensablement doivent 6lre produiles non par une recherche d'amour-propre, mais par un esprit qui va a Dieu avec grande simplicity ; non par un effort de la volont6 propre, ni par une application parliculifere, mais par un esprit de pauvret6, de repos, d'humiliation et d'abaissement; non enfin par aucune confiance en ses propres forces ou en son propre m6rile, mais par une r6signation sincere aux ordres de Dieu.
Par exemple, si Dieu m'avait donn6 le pouvoir de gouverner selon ma volonl6 les neuf Choeurs des Anges, et encore d'en cr6er un aussi grand nombre d'autres qui ne s'occupassent pas moins que les premiers des louanges et de I'amour de Dieu, et qui fussent 6galement en sa d6pendance (ce qui, sans doute, serait une faveur rare et extraordinaire), je devrais accepter de bon coeur que Dieu se servit d'un autre que moi pour ex6cuter ces choses, ou bien qu'il me I'adjoignit, me mettant m^me sous sa d^pendance : car en cela et en loute autre chose, je dois renoncer absolument a toute satisfaction, a tout int6r6t propre, pour me soumettre avec crainle el humility a son bon plaisir, tant dans mes actions que dans les d6sirs de mon cceur. En agissant de la sorte, il arrivera que j'aurai souvent moins d'attache et de complaisance dans les oeuvres ext6rieures, que je n'en devrais redouter avec des dispositions moins parfailes, dans le repos et le recueillement int6rieur.
Ce a quoi ii faut done s'appliquer, c'est d'abaisser et de mortifier la nature dans toutes les choses qui la flatlent et ou elle prend quelque plaisir, soit dans les actions int^rieures, soil dans les exercices de I'entendement, soit dans les id6es imaginaires que la fantaisie compose el r6unit, soit enfin dans tons les objets ou I'esprit
cherche du divertissement, et m6me dans les operations qui lui sont particulieres, s'il y prend une satisfaction d6r6gl6e et qu'il y trouve quelque sorte de joie et de douceur sensible. II faut mourir en nous-memes a toutes ces choses pour I'amour de Dieu, ne nous appuyant que sur lui seul par la puret6 simple de notre coeur et par la simplicity pure de notre foi. Et pour animer encore plus cette foi, il faut en r^it^rer I'expression, de telle sorte que nous puissions nous entendre nous-memes, comme aussi prof6rer souvent le nom adorable de J6sus-Christ notre Sauveur, afin de mettreen fuite le d^mon, notre plus grand ennemi.
A cet 6gard, il faut remarquer que I'application que nous avons a la vie et a la Passion du Sauveur, non seulement en pens6e et en esprit, mais encore par une impression qui les grave dans le fond et comme dans I'essence de 1 ame, nous procure un avantage beaucoup plus grand que si nous nous y exercions simplement par speculation et en id6e sans y prendre part, par le fond et par la substance de Tame. Cet exercice est utile surtout quand on s'est acquitt6 de quelque devoir avec negligence, comme, par exemple, la recitation de I'ofTice divin. Que si quelqu'un est oblige de faire une chose par ordre et indispensablemenl, elle lui est d'aulanl plus
Utile qu'il I'a faite avec plus de renoncement et de m6pris de soi-meme ; plus il s'abaisse, plus son action le reI6ve ; et elle lui acquiert une liberty d'autant plus grande, qu'il agit plus purement et plus saintement. On ne doit point craindre de p6cher en cela par excfes ; car, en perdant le n6ant qui nous appartient par noire nature, nous entrons dans I'fitre de Dieu qui est au-dessus de tons les etres, et dont la connaissance, corame dit saint Denis, est d'autant plus vraie, plus noble, plus utile, qu'elle s'616ve au-dessus de loute id6e des qualit6s des creatures et qu'elle nous r6duit a un silence d'admiration m616e de slupeur qui t6moigne de I'impuissance oil nous sommes de le comprendre.
C'est au milieu de ces t6n6bres qu'on d6couvre plus clairement la lumi6re divine ; et plus I'obscurit6 est profonde, plus la connaissance est veritable; a moins que Dieu ne voulAt se faire voir lui-ni6me, car alors qui pourraitne le pas reconnaitre? II ne faudrail pas pourtant s'appuyer sur cette manifestation ; comme aussi on ne la doit point demander, non plus que la refuser si elle se pr6sente. On pent la regarder comme un moyen, mais 11 ne faut jamais en faire sa fin.
II n'y a que Dieu seul en qui nous puissions nous reposer absolument et sans reserve. On doit mettre la main a la charrue, mais il ne faut
regarder ni devant, ni derri^re, ni sur soi, ni m^me sur aucun des dons de Dieu, quand ce serait quelque lumi6re, quelque consolation int^rieure ou quelque autre faveur spirituelle. Regardons comme un songe tout ce qui nous arrive dans le corps ou dans I'esprit, ne nous en attribuons aucun bien, n'y arr^tons point nos regards; 6vitons avec soin toute pr6somption; abandonnonsnous avec une humility sincere, unecrainte amoureuse, une resignation prof^nde, une parfaite mortification, une pauvret6 absolue. Que ce d6nuement de nous-m^mes et de toutes choses arrive jusqu'au d6sir d'etre d6pourvu de tout secours, jusqu'au renoncement a I'affection m6me que nous pourrions avoir a cette pauvret6.
II est certain qu'un noyau ne peut pas produire un arbre, ni une ileur faire naitre un fruit, s'ils ne ineurent auparavant et ne cessent d'etre ce qu'ils 6(aient. Qui a jamais el6 assez 6clair6 pour d6couvrir un arbre dans un noyau, et un fruit dans une Ileur? II y a une disproportion, une difference extrSme de I'un a I'autre ! Mais comme on ne voit paraitre et sortir le fruit qu'a mesure que la fleur passe, se s6che et disparait, ainsi, a mesure qu'une personne sequilte, se d6laisse plus parfaitement et meurt a tout, elle commence a porter une plus grande abondance de fruits v6ritables et nalurels en Jesus-Christ. II ne fautdonc
regarder les dons de Dieu ni aucun des biens qui viennent de lui comme de leur source, ni en leur propre essence, ni dans I'^preuve que nous en faisons; nous devons nous remettre au Seigneur avec une foi sincere, ne voulant et ne cherchant que lui seul : parce que cetle voIont6 et cette intention qui nous portent purement a Dieu ne se trompent jamais ni ne s'6loignent de lui, soit dans la m6ditation, soit hors de la meditation, soit dans la pri6re, soit hors de la pri6re, ou dans quelque autre exercice que ce puisse 6tre. II est a propos de faire observer que, par ce mot de volonte ou A' intention, on n'entend pas proprement ce que ce terme signifie ordinairement; car I'intention en ce sens n'est autre chose que vouloir actuellement ou tendre a quelque objet : cela n'exprime pas non plus la recherche et la poursuite que nous faisons de ce qui nous est convenable. Mais parce que nous n'avons point de terme plus propre, nous sommes obliges de nous servir de celui-la.
A dire vrai, il se trouve au fond de notre nature une certaine inolination, mais tr6s cach6e, qui cherche en toutes choses sa propre commodity, et qui sans cesse tend a ce but. Le Sauveur m^me n'a pas 6t6 exempt de cet instinct secret, puisque nous lisons dans I'fivangile que sa nature corporelle apprShendait extrfimement la mort.
Mais Tesprit, qui avail un empire absolu sur la chair, le fit s'6crier en ces termes : < Mon P6re, t que votre volonl6 soil faite, et non pas la « mienne ! » II faut done toujours vaincre et dompter, par I'esprit, les r6voItes et les soul6vements de la nature et de la sensuality, en sorle que nous ne cherchions pas, au moins de propos d61ib6r6, notre avantage particulier, ou quelque chose dont nous afi"ectionnions la propri6t6.
Au reste, ceux qui, dans toute leur conduite, n'ont d'autre vue que de suivre et d'imiter J6sus- Christ et de se rendre a ses attraits, sans affecter une sorte d'exercice plutCt qu'une autre (ce qui ne se rencontre que dans les parfaits), ceux-la, dis-je, sont s6v6rement condamn6s par ceux qui cherchent leurs int6r6ts. Ces derniers courent apr^s leur avantage, font profession de paraitre saints et s'occupent a diff^rents exercices conformes a leur propre volont6; tandis que les premiers, soumis de bon coeur aux ordres de Dieu dans tout ce qui leur arrive, et n'ayant aucune attache a certaines devotions particulieres, rapportent tout a Dieu, de qui ils regoivent tout, sans se rien attribuer en quoi que ce soit. Quand Dieu accorde done une faveur extraordinaire a une ame qui est obligee de s'occuper a quelques actions exl6rieures, comme a prendre son repas ou a quelque chose de semblable,
qu'elle lache de ne point perdre de vue son Cr6ateur, el de faire tellement remonter ce don jusqu'a lui, qu'elle n'en retienne pas m6me I'ombre nl le souvenir ; qu'elle rende tout a celui a qui tout appartient; qu'elle fasse, avec un esprit d'abaissement,desimplicit6etdediscr6tion, ce qu'elle a a faire, et qu'elle rentre promptement, autant qu'elle le pourra, en elle-m^me. II faut encore avoir soin, dans les actions ext^rieures, de chercher et de choisir les lieux et les occupations ou Ton peut commod6ment exercer I'humilit6 et la cliariL6, et nous devons faire reluire le caractfere de ces deux vertus dans nos regards, dans les oeuvres de nos mains, dans I'altention de nos oreilles, dans nos d-marches, dans la contenancede tout notre corps et dans loutes nos actions inl6rieures et exl6rieures. Prenons garde aussi de n'6tre pas prompts a enseigner ou a conseiller les autres, a les juger ou a les reprendre; mais 6vitons plutOt avec prudence et de tout notre pouvoir de nous m61er des choses qui nous sont etrangeres, et soumettons-nous humblement en lout a I'Auleur de notre 6tre.
Ne nous attachons point a loutes les lumi^res qui se pr6senlent a notre esprit, et soyons bien aises que Dieudemeure au-dessus de noire intelligence, car la connaissance que nous avons de Dieu el que nous t6moignons en avoir est quel-
quefois cause que nous ne croissons point dans la vie spirituelle. Mais quand nous savons que Dieu est au-dessus de toute connaissance, et que nous voyons bien loin de lui, dans nos jugements, toutes les choses cr66es, nous avangons dans la vertu et nous montons a un plus haul degr6 de perfection. Plus nous sommes convaincus que Dieu surpasse la port6e de notre entendement, plus nous le voyons 61ev6 au-dessus de nous, plus aussi nous enlrons dans rabaissement, dans le m6pris et dans I'abnSgation de nous-m6mes. Ce sentiment si pur, si simple, si sincere, vaut mieux encore que rhumilil6; il est si excellent, si parfait et si rare, qu'on ne saurait lui donner de nom. Plus cette vertu nous fait paraitre Dieu 61ev6 audessusdenous,nenousendonnantqu'unecertaine connaissance obscure et incomprehensible comrae d'un objet qui est hors de I'atteinte de nos esprits, plus nous descendons dans notre n6ant ; et plus nous mourons en cette mani^re et sortons comme de nous-m6mes, plus nous nous abimons en Dieu et nous y perdons heureusement. Au reste, comme on ne peul pas dignement exprimer I'excellence et le m6rile de cette vertu qui nous cache et nous abime en Dieu, aussi ne peut-on pas bien dire I'exc^s et r6normit6 du vice qui nous relient allach6s a nous-m6mes. Certes, c'esl un p6ch6 plus grand que celui d'orgueil.
L'emporlement, la r6volte de Lucifer ne se peut pas propreinent nppeler orgueil ; c'esl quelque chose de pire et de plus dangereux, el Ton pourrait avoir un attachemenlpour soi si furieste et si criminel, qu'il 6galat m6me le crime de eel ange rebelle. Que toules nos actions partent done du fond de notre coeur par un esprit de pauvret^ et d'an6antissement, qu'elles ne se fondent, qu'elles ne s'etablissent qu'en Dieu ; ayons une pleine oonfiance dans sa bonl6, qui ne peut ni nous tromper ni permetlre que nous tombions. Quelquefois I'esprlt de Dieu excite en notre auie des d6sirs surnaturels et se montre si manifestement, qu'on ne peut pas douler que ce ne soit Dieu m6me qui se pr6sente a nous comme sous la lumi^re d'un 6clair fugitif: car cette vision s'6vanouit si subitement, qu'il ne reste plus en nous aucune trace ni aucune id6e de ce que nous avons vu. Nous ne pouvons comprendre ce que c'6tait ; nous savons seulemenl avec certitude que c'6tait quelque chose. Quelle 6tail celte chose, nous ne le savons pas. Que sil n'a pas fait naitre en nous de violents d^sirs pour Ini et que nous ne sentions point de renouvellemeni int6rieur, il ne faut pas croire pour cela que nous n'avons vu qu'une lumiere fausse et trompeuse, mais plutdt que ni I'eniendement ni le sens ne Font pu concevoir, a cause de sa grande subtilit^
2i2 LES INSTITUTIONS
et de la vitesse avec laquelle elle a disparu, ce qui fait qu'il n'en reste aucune impression ; tandis que, si elle se fut attach^e a notre esprit et qu'il en eut pu comprendre quelque chose, sans doute que ce n'eut point 6t6 Dieu. G'eut pourtant6te quelque chose de divin, car ni I'ange ni le d^inon ne se peuvent point r6pandre au fond de notre ame, et il n'y a que le souverain Maitre, qui I'a cr66e, qui le puisse faire,
Enfin ce grand 6clal de lumi^re, si on pent I'appeler ainsi, doil passer pour un nuage el une obscurity a cause de son incomprehensibility et de noire aveuglement. Si celte lumifere est si subite, si courte et si passag6re, reconnaissons que c'est un effel de sa grandeur et de notre petitesse, comme aussi de la curiosity de notre esprit dont elle surpasse enli6rement les forces, et a qui elle 6chappe, s'envolant pendant qu'il tache de la p6n6trer : ce que Dieu permet, par un trait de la fid61it6 qu'il nous porte, afin de fairs naitre dans I'ame de ses 61us ce qu'il aime le plus, c'est-a-dire une vive connaissance de leur n6ant, un grand assujettissement sous sa main divine, une parfaile abnegation de soi-m6me, et un renouvellement int^rieur produit au fond de I'tlme par eel abaissement.
Si, apr^s avoir recu une grace si douce et si singuli^re, quelque tenlation impure se pr6sen-
DE TAULKR. 243
tail a Tespril, ce qui peut certainement arriver, elle conlribuerail sans doule plus a noire avancement, si nous savions en user avec sagesse, que lous les dons que nous recevons avec des mouvemenls de joie et de satisfaction : car ia tentation, aussi bien que toutes les autres 6preuves, dispose I'homme et le prepare a recevoir ce bien pur el sans ra61ange, qui se trouve d'autanl plus vrai, plus assure, plus parfait, plus saint, plus 6troitement uni a nous et plus avantageux, qu'il est plus ineffable, plus incomprehensible, plus cach6, plus d6gag6 de toute image, et passe plus rapidement.
GHAPITRE XXIII
COMMENT NOrS DEVONS FA IRE EN DIEU NOS ACTIONS EXTERIEURES, REVENIR A LUI SANS CESSE, ET NOUS Y ARRETER PAR UN HUMBLE RENONCEMENT DE TOUTES CIIOSES
Toutes les fois que nous sommes obliges, par quelque juste raison, de faire I'office de Marlhe et d'etre occup6s au dehors, nous devons promptement rentrer en nous-mSmesetreprendre I'exercice de Magdeleine. II faut empScher la dissipation
ext6rieure de nos sens, et rie garder aucune id6e, aucune image des choses qui flattent secrfetement notre nature et notre sensuality, et ou elle prend plaisir a s'arr^ter en se couvrant du voile de quelque excuse frivole. Je couseille a chacun de quitter au plus I6t tous ces amusements, de rentrer au plus profond de son ame ou Dieu est toujours present, et la d'allendre ses ordres avec une perseverance courageuse, une respectueuse crainte, un humble m6pris de soi-meme, humiliant continuellement son esprit, TarrStant en Dieu, et observant sa propre nature avec beaucoup de soin et de vigilance. L'entendemenl et la nature ont toujours mille raisons : c'est pourquoi nous devons tacher, de toutes nos forces, d'assujettir le premier au service de J6sus-Christ, de le rabaisser entiferement, de I'aveugler et de le soumetlre a Dieu, corame un pauvre ignorant qui ne sait pas mfime la pri6re du Seigneur. Ne portons done jamais aucun jugement du grand nombre de diff6renteslumi6res qui se pr6sentent a noire esprit.
Ne recberchez point en vous-m6mes, par des raisonnements curieux, 6 5mes fiddles, quelle est la lumi6re de la grace et quelle est celle de la nature, el ne vous reposez qu'en Dieu seul et en Dieu inconnu. N'aimez que lui, ne tendez qua lui seul. Get amour el celte poursuite sont k
convert du melange de toute erreur. Qaand il y aurait peul-6tre m6me quelque exc6«, ce qui peut arriver, il est facile d'yapporter du remede, si vous pers6v6rez seulement dans cette intention unique et pure. On a bien de ces sortes de croix a porter; mais si dans le grand nombre des faiblesses qui vous environnent, vous avez soin de renouveler vos sainles resolutions et de rentrer souvent et promplement en vous-m6me, vous d6couvrirez enfin la v6rit6. Or, ce recueillement et ce retour en soi-m6me se doit faire avec toules les puissances sup6rieures et inf6rieures, avec la nature et sans la nature, et g6n6ralement de toutes les forces de I'ame; alors il vous procurera une perfection et un avantage qu'il n'est pas possible d'exprimer : car si on pouvait le r6it6rer mille fois le jour, on acquerrait chaque fois nouvelle puret6, nouvelle grace, nouvelle lumiere, nouvelle vertu. Que chacun prenne seulement garde de ne pratiquer ce recueilleraent que dans I'unique vuede Dieu, qui est I'objet de la Foi, sans se soucier de lout ce qui se pr6senle a son esprit, ou de lumifere on de joie inl6rieure.
Oh ! si quelqu'un voulait s'abandonner a une sainte folie tant au dedans qu'au dehors de luim^me, et devenir sourd aux jugements des horames ! certes ce serait un avantage incompa-
rable, particuli6rement a ceux qui ont I'esprit vif et pergant ; ils gouteraient en tr6s peu de lemps des douceurs admirables qu'on ne peut comprendre ni exprimer par des paroles, et ils les ressentiraient bien mieux que ceux qui ont I'esprit plus simple et plus tardif, et qui par consequent ont plus de peine a saisir la v6rit6 et sont obliges de travailler davantage.
II faut, encore, assigner cerlaines lieures pour toules les actions que nous avons a faire au dehors, et nous y appliquer quand nous ne saurions nous occuper a rien de meilleur. Gest ainsi que nous devons nous employer a lire, a 6crire, et a travailler des mains, ne nous y arr6tant n6anmoins pas beaucoup sans necessity, mais rentrant aussitOt en nous m6mes et retournant a Dieu toujours present au fond de notre ame.
Nous devons aussi, dans loutes nos actions ext6rieures, consulter notre coeur pour connaitre la volont6 de Dieu et ce qu'il nous permet de faire, et ne jamais rien entreprendre sans avoir cherch6 soigneusemeut dans nous-m6me ce qu'il d6sire. Ne nous y opposons jamais, quand nous I'avons connu, et ne manquons pas de raccomplir. 0 mort, 6 an^antissement, que tu renfermes une vie el une grandeur admirables ! Ayons soin aussi de m6diler lous les jours sur Taniertume
de la Passion du Sauveur, non par une coulume liede etlansuissanle, mais par un amour fervent qui nous pionge dans ses douleurs, qui ne nous fasse chercher que Dieu seul, el ne soupirer qu'apr6s lui de toutes les forces de noire anie. Si nous ne senlons point pour lui ces d6sirs, prions-le instammehl de nous les donner. Si noire amour se refroidil, s'il est pr6s de s'6leindre, il faul le rallumer dans celle fournaise de charit6 toujours ardenle : en nous y precipitant nous nous r6signerons, sans d6guisement, sans reserve aux ordres de Dieu, el lui demanderons ardemmenl qu'il daigne supplier par son amour au d6faul du n6lre. Tout ce qui nous viendra ensuile de sa part, soil lumi^re, soil l^n^bres, soil par des discours, soil par le silence, nous le recevrons avec paix el 6galil6 d'espril, ayanl toujours ces paroles a la bouche : Seigneur, que tout ce que vous voulez soil fait, el de la facon que vous le voulez! Ce que je d6sire done maintenant de tout raon coeur, mes chers Fr^res, el ce que je vous conjure de d6sirer avec moi, c'est que je sois le dernier de tous les hommes, el que j'occupe parloul le moindre rang el la place la plus humble. Que s'il arrive que je sois jamais 61ev6 a quelque degr6 un peu Eminent, plaise a Dieu que j'en sois pr6cipit6 dans le lieu le plus abject, m^me le plus honteux, el que je sois mis
248 LES INSTITDTIONS
au-dessous de ce qu'il y a de plus vil, de plus m6prisable ; cependant je soumets el sacrifie a la volonl6 divine ce d6sir mSme et cetle volont6, quelque joie et quelque all6gresse que je pusse gouter a la voir s'accomplir, et je suis dispos6 a aller volontiers partout od 11 lui plaira, ne consid^rant, quand il est question de lui ob6ir, que comme une m^me chose la grandeur el I'abaissement, le bonheur et Tinforlune, I'honneur et rignominie,
C'est pourquoi je souhaite, je prie et je deraande avec ardeur, non pour moi seul, mais pour tous vous autres qui 6tes mes amis, que rien ne nous touche et ne nous plaise que I'accomplissemenl dela volont6 divine. J'avoue qu'il me vienl souvent des volont6s el des d6sirs de faire des bonnes oeuvres et de pratiquer de saints exercices, comme. par exemple, d'aller en quelque lieu particulier, de rendre tel ou tel service au prochain; mais, abandonnant sur I'heuretous ces desseins, je me remets en li Bremen I sous la conduite de Dieu, el je ne laisse pas d'accomplir a ses yeux tous les effels de ma bonne volenti, quoique je demeure au lieu quil lui plait; je irouve en lui tous les lieux, toutes les actions 6galement agr6ables. Ainsi je vous conjure, vous autres qui d6sirez d'6tre et de vous raontrer mes amis, de renoncer absolument a la propri^l6 de
vous-m^raes, de lout ce que vous poss6dez et de tout ce que vous pouvez acqu6rir, et de detacher votre coeur de toules les choses cr66es et de I'affection des hommes, si ce n'est en tant qu'on y cherche et qu'on y trouve Dieu. 11 faut n6cessairement de deux choses I'une, ou quitter les attaches de la nature corrompue, ou ahandonner Dieu.
J'aimerais mille fois mieux, et vous le devriez aimer aussi, 6lre noirci par la calomnie des hommes, quoique innocent, du plus ^norme et du plus horrible crime, que d'etre coupable devant Dieu de la faute la plus 16g6re. Apprenons tons, je vous prie, a n'aimer dans nous que lui seul du fond de notre coeur, et pour le dehors soyous bien aises d'embrasser une fa^on de vivre abjecle el m6pris6e. Mais, helas ! tout le monde a banni I'exercice de cette vie humili^e, les amis de Dieu doivenl done le r6tablir par leur z6le, el le faire paraitre sur leurs habits, dans tout ce qui est a leur usage el dans loutes leurs actions, s'elTorcanl de n'y faire 6clater que la vraie humility et le parfait m6pris du monde. Que chacun s'assujettisse non seulemenl a Dieu, raais encore a toules les creatures, et que personne ne condarane et ne reprenne quand on ne lui en a point commis le soin, de peur que, voulant gu6rir imprudemmenl une seule plaie, il n'en fasse
dix autres. Ne jugeons personne sur quelque d6faut que ce soil, inais croyons plutdt que nous 6galons en vices les plus imparfails : car si nous avons quelque verlu de plus que cet homme, nous devons avouer qu'elle ne nous apparlient point et qu'elle vient de Dieu seul, a qui nous sommes obliges de la rapporter et d'en rendre graces avec toute sorte de reconnaissance el avec un abaissement respeclueux.
Que celui done qui veut 6tre a Dieu conserve la paix avec tout le raonde autant qu'il lui est possible, el qu'il pardonne a tous ceux qui I'offenseni, corame il desire que Dieu lui pardonne. Qu'il se d^gage au dedans et au dehors des creatures morielles et de toute autre occupation que celle de se recueillir en lui-meme. Qu'il laisse aux autres le soin de leurs affaires, et que, pour lui, il ne travaille en tout que pour son avancement et son salut. Qu'il aime uniquement Dieu de tout son coeur et sans partage. Qu'il neglige la pompe et la Magnificence des paroles, et m6prise les curiosit6s de I'espril, de peur qu'il ne tombe dans I'erreur ; mais qu'il demeure in6branlablement attach^ a la vraie humility et a la r6signalion, Qu'il recoive de la main du Seigneur tout ce qui lui arrive de d6plaisir et d'amertume dans sa personne et dans celle des autres, et qu'il le souffre sans raurraure, pour I'amour el la
gloire de Dieu, jusqu'au dernier soupir de sa vie. Qu'il ne se d^fende point quand on I'accuse, si ce n'est peut-6tre en peu de paroles el avec beaucoup d'abandon et de simplicity, mais que se renongant soi-m6me, ii s'accoulume a supporter tous les reproches avec egalil6 d'esprit.