CHAPITRE XXX
DE LA DISTINCTION DES PUISSANCES DE L'aME ET DE LEUR APPLICATION A UIEU , ET COMMENT CHACUN DOIT SUIVRE SA VOCATION
II faut, avant loutes choses, que chacun examine sa vocation, et considere soigneusement quelles occupations et quelles pratiques font naitre en lui un plus fervent amour de la Divinity, en I'unissanl a Dieu de plus pres et avec plus de force, afin d'embrasser ces exercices pr6f6rablementa tous les autres. S'ils consistent seulement dans Taction, dans des id6es et des images qu'il forme en son esprit, il doit savoir que ce n'est pas le moyen le plus propre pour arriver a cet 6lat sublime qui est au-dessus des fant6mes et des images, a ce repos tranquille, a cette union secrete oii Dieu promet d'61ever ses 61us et de leur parler au cceur.
Ce second 6tat est beaucoup plus excellent que le premier ; mais si Ton se sent trop faible pour
y parvenir, il faut s'appliquer a I'autre avec une intention pure et sincere, puisque le Seigneur nous dit : Ily a beaucoup de demeures differentes dans la maison de mon Pere.
Saint Denis, cet homrae lout divin, nous apprendque I'homrae est compost de quatre parties, qu'il est a propos de consid6rer si Ton veut parvenir a l'6tat de vie le plus parfait. La premiere et la moins noble, c'est Thomme ext6rieur, qui comprend un grand nombre de sens, d'organes, de puissances sensitives ayant chacune leurs propri6t6s et leurs fonctions. La seconde, qui surpasse la premiere en excellence, c'est Tame m6me revfitue de ses facuU6s diff6rentes et de ses operations. La troisieme, qui est au-dessus des deux autres, et qui est ind6pendante du , temps, c'est I'inlelligence. Et la quatri^me, qui vaut mieux que loutes les aulres, c'est I'unitS de rhomme avec Dieu, qui consisle dans une ressemblance parfaile et dans I'union incomprehensible et ineffable de I'ame avec le Seigneur. Ceux qui veulent y arriver doivent en quelque sorte se transformer et chatier tellement leur corps, qu'il passe pour ainsi dire a la nature de I'ame, I'ame a celle de I'intelligence, et I'intelligence a TunitS avec Dieu. Nous allons mainlenant apprendre de quelle manifere pent se faire ce changement. II faut, en premier lieu, que cliacun examine
son hommeext6rieur, comraerEcriture I'appelle, c'est-a-dire qu'il sonde et reconnaisse ses inclinations, ses habitudes, ses travers, ses paroles, ses actions, sa conversation, sa contenance, pour voir si toutes ces choses sont dompt^es et assujetties dans les liens et dans la captivity, comrae I'ApCtre I'ordonne lorsqu'il dit : « Que parmi vous on n'enlende passeulement parler de fornication, d'inipuret6, d'avarice, d'actions d6shonneles, de bouffonnerie, etc., comme on n'en doit point ouir parmi les Saints : car c'est ainsi que le corps, avec toutes ses puissances, ses sens, ses fonctions, deviendra spirituel autanl qu'il le pent etre dans toutes ses actions exl6rieures; qu'il acquerra les propri6t6s de I'esprit, et qu'il paraitra 6tre rev6tu de ces qualit^s plus que de celles de la chair : comme nous lisons de S. Dominique, t que sop corps 6lait souvent 6lev6 dans I'air, comrae si la chair eilt dit : je ne me souviens plus du fardeau ni du poids de ma nature, je jouis de I'avantage des esprils. » Nous apprenons encore, touchanlcemfime Saint, que revenant tard au monast6re, lorsque toutes les portes 6laient ferm6es et tons les religieux endormis, il passa, lui et son compagnon, au travers des portes. II fallail bien que son corps eiit acquis dans cette occasion la subtilit6 et la p6n6tra tion des espri ts f . . . .
La seconde partie de rhomme que j'ai appel6e Ame oa Esprit, peut 6tre subdivis6e en deux autres. La premiere, qu'on nomme la partie sup6rieure de I'ame, est une substance simple et pure a laquelle on donne simplement aussi le nom d'esprit, et qui se porte toujours en haut par son action ; et la seconde, qu'on appelle la partie inf^rieure, retient aussi proprement le nom d'ame, et regarde le corps. C'est cette partie de Tame qui agit sur les choses mat6rielles, qui communique la vie et le mouvement au corps, qui I'eclaire, qui rend ses sens raisonnables, qui a une prudence humaine capable d'agir sur I'imagination, et qui donne le discernement des choses ext6rieures. Mais la partie sup6rieure surpasse de beaucoup celle-ci, ne tourne jamais ses yeux vers les objets terrestres, et comme elle est une pure substance, elle 16ve toujours ses regards vers les choses d'en haut. Elle n'a besoin ni de lieu, ni de temps, ni d'organes corporels pour agir. C'est un 6tre tout spirituel, d6gag6 de toute matiere, et qui n'est qu'intelligence et amour.
Pour la partie inf6rieure de lame, elle regarde en has, flatte et caresse la matiere par les images et les fant6mes des choses sensibles et par les charmes des creatures ; elle devrait uniquement se porter, de toute I'Slendue de ses forces, vers I'intelligence et la partie sup6rieure, ou elle
n'aurait de gout ni de connaissance que pour les biens spirituels, celestes et 6ternels; en sorte que tout son entretien serait, comme celui de saint Paul dans le ciel, et qu'elle pourrait dire hardiment, avec cet Ap6tre : « Ce n'est plus moi qui vis, mais c'est J6sus-Christ qui vit en moi. » Certes, lorsque la partie inf6rieure de notre ame s'616ve ainsi jusqu'a la sup6rieure, c'est-adire jusqu'a I'intelligence, nous nous rendons ind^pendants du temps, et nous ressentons une puret6, une simplicity qui n'est propre qu'aux purs esprits.
Mais la ressemblance et I'union avec Dieu surpassent de beaucoup, comme j'ai d6ja dil, toutes ces choses. L'intelligence doit se relirer dans cette sublimits suressentielle, si on peut parler de la sorte; elle doit obscurcir sa lumi^re, suspendre son action, y renoncer, et se plonger tout enti^re, comme si elle 6tait aveugle et muette, dans la vasle obscurit6 de rimmensit6 divine, oil I'entendement devient muet lui-m6me, la raison ne pouvant comprendre ni les paroles exprimer ce que Ton sent en cet 6tat : car il est impossible que I'imaginalion ni l'intelligence en puissent donner une id6e.
Toutes les fois que, par une faveur singuli6re de Dieu, I'homme s'616ve k cette extase, il afTrancbit la plus noble partie de lui-m6me des liens
dusifecle et da temps, et jouit en quelque sorte du bonheur de rfiternit6. C'esl alors qu'il ressent un avant-goiit de la vie 6lernelle, el qu'on voit raccomplissement de cette sentence du Sauveur : Demandez, afin que votre joie soit pleine et entiere; car, selon saint Bernard, celui qui est ainsi favoris6 goute une joie entiere, quoiqu'elle ne soit pas absolument parfaite. Cette perfection est un bien que Ton n'esp6re que dans la vie 6ternelle, ou la joie demeure constante, invariable et sans interruption, comme dans un certain point immobile de r6ternit6; au lieu que le temps ou nous sommes ici n'est que comme un autre point qui passe avec la plus grande rapidit6. Or, celui qui emploie dans le temps toute la force, toute Taction de son esprit pour arriver a ce point fixe et arr6t6, poss6dera Dieu dans 1*6ternit6 d'une faQon assur6ment plus simple, plus v6ritable, plus relev6e, et qui I'unira plus intimement a la Divinity. Enfin, quoique cette 616vation soit simple, et qu'on puisse dire qu'elle est comme un 6panchement en Dieu, elle a pourtant plusieurs degr6s diff6rents qui se surpassent les uns les autres en excellence, de mani6re que celui qui y monte avec plus de z61e, d'ardeur et de sinc6rit6, est celui qui s'approche le plus de Dieu, pourvu qu'il ait quitt6 tout sentiment d'amour-propre, et qu'il n'ait que Dieu
seul pour fin dans toute sa conduite. Au reste, on ne saurait avancer plus stirement dans cette voie que par la meditation du Sauveur et par la vertu de sa Passion, qui surpasse tout m6rite; c'est-a-dire qu'on ne pent aller au P6re que par rentremise du Fils.
Les thSologiens disent que dans les personnes divines le P6re est le principe et I'origine, parce que le Verbe 6ternel sort de lui comme une lumiere, et que le Saint-Esprit en proc6de : et ces trois clart^s, s'il est permis de parler de la sorte, brillent et subsistent dans la simple et unique essence divine. Or il faut que celui qui veut recevoir les rayons de cette divine lumj^re obscurcisse en lui toute autre lumiere; que celui qui d6sire la regarder, soil aveugle pour tout autre objet : car Dieu 6lant une essence pure et ind6pendanle, il faut que I'esprit qui veut s'unir a lui soit pur et ind6pendanl, et que, s'il veut p6n6trer les secrets et les myst6res de sa saintet6 infinie, il soil d6gag6 de lout ce qui pent entretenir sa sensuality. C'esl ce qui a fait dire a saint Denis, 6crivant a Timoth6e son disciple : « Puisque nous ne pouvons pas mainlenant, mon « tr6s cher ami, entendre les paroles charita- « bles el pleines de consolation de Paul, notre « inslituteur bien-aim6, m^prisons toutes choses « pour nous approcher sinc6remenl de Dieu
c m6me ; mais nous ne le pourrons faire qu'en « fermant les yeux a tout autre objet, et recueil- « lant int6rieuremenl tous nos sens. C'est ainsi « que nous arriverons a son unite, qui surpasse « toute connaissance, a I'exemple du pieux Hi6- « rot6e, qui, en recevant les impressions de « Dieu, acquit ['intelligence des divins myst6res. « Nous ne pouvons done y arriver par la seule « force de notre esprit. »
GHAPITRE XXXI