LES RAISONS POUR LESQUELLES IL FAUT AIMER SES ENNEHIS
II y a sept raisons qui ont oblig6 J6sus-Christ notre R6dempteur a souffrir avec bonl6 aupr^s de lui le perfide Judas, qui 6tait son plus grand ennemi.
La premiere, c'est que la vue continuelle de ce malheureux renouvelait et rafraichissait sans cesse I'image des douleurs, des souITrances qui 6taient pr6par6es a ce divin Sauveur : car, encore que sa sagesse divine et 6ternelle silt avant le temps tous les tourments qu'il devait endurer, il voulait n6anmoins que la nature humaine, dont
il s'6tait revStu, en rencontrat partout la vive image pour les ressenlir par avance.
La seconde, afin que ce qu'il enseignait par ses paroles, de I'amour que nous devons porler a nos ennemis, fut confirm^ par son exemple.
La Iroisi^me, afin qu'il nous appril qu'il n'y a aucune occasion ou nous soyons dispenses de faire paraitre la charit6 dans nos oeuvres.
La qualrieme, afin que le monde, qui est tr6s port6 par sa corruption a la perte des gens de bien, fiit d6tourn6 par cet exemple de confondre et d'exterminer les bons avec les m6chanls, lorsqu'il verrait renailre des imitateurs de Judas, dont le Sauveur n'ignorait pas que le norabre devait ctre tr6s grand.
La cinquieme, afin que, s'il se rencontrait parmi de v6rilables amis quelque perfide comma Judas, ses disciples ne perdissent point pour cela la patience et ne tombassent point dans le d6couragement, mais qu'ils le supportassent avec la m6me bont6 que J6sus-Chrisl supporta Judas.
La sixi6me, afin qu'6lant venu dans ce monde par I'amour qu'il a eu de toute 6ternil6 pour les hommes, et y accomplissant I'oeuvre de sa charit6 et de sa mis6ricorde infinie, il en donnSt des marques a regard de celui qui le irahissait, lui faisant beaucoup de faveurs, comme k ses amis el a ses 6lus, de peur de lui donner sujet de
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commetlreraltenlat abominable qu'il avail concu dans son cceur par la malice de sa volont^ : car le Sauveur avail pr6vu avant tons les temps qu'il le livrerait a la raorl.
La sepli6me, c'est de l6moigner qu'encore qu'il sAt de loule 6lernit6 que Judas le trahirait, et qu'il commeltrail par sa propre m6chancet6 un crime si ^norme, il ne I'avait pas eboisi n6anmoins pour le pousser a corameltre ce crime; car autrement il en eAt 616 lui-m6me la cause: ce qu'on ne pourrail penser sans crime, la malice de Judas en ayant 616 la seule cause et le principe. 11 I'a supporl6 avec tendresse, comme ses 6Ius, afin que sa bor)t6, au lieude le jelerdans le d6sespoir, lui donnal de Tencouragemenl et de resp6rance, comme on le reconnait clairement par les paroles qu'il prof6ra la nuit qu'il ful arr6t6, en disant a Judas : « Mon ami, qu'6te«- « vous venu faire ici ? » tachant parce discours, qu'il tirait du fond de sa charil6 toujours fid6le, de le faire rentrer en lui-m6me et esp6rer en la mis6ricorde de son Sauveur.
Certes, cet exc6s d'amour de J6sus-Chri.sl nous enseigne, non par des discours, mais par la v6ril6 et par les oeuvres, que nous devons avoir les m6mes entiailles de charit6 envers nos amis et nos ennemis, et voici encore d'autres raisons qui nous y obligent.
1° Parce que nos ennemis sont, aussi bien que DOS amis, lav6s dans les eaux sacr6es dubapl6me, et que, par consequent, nous devons respecter en eux la dignity de la foi.
2° Que nous sommes lous les enfants d'un m^me P6re qui nous a tous cr66s.
3° Que nous sommes tous form6s a la ressemblance de la tres auguste Trinity.
4° Que nous sommes tous presents dans Tid^e fixe et permanente de la sagesse divine.
5° Que le Seigneur, qui nous a cr66s, briile sans cesse pour nous tous du feu de son amour.
6° Que, dans I'embrasement desa charity 6lernelle, il nous a t6moign6 a tous une 6gale alTection en se rev^tant de la nature humaine.
7° Que celte m^me affection lui a fait accepter de bon cceur, pour nous tous, les amertumes de la mort.
8° Qu'il y a sujet d'esp6rer et de croire m6me que nos ennemis sont d6ja ouseront un jour, par la grace de Dieu, dans la disposition requise pour participer au m6rite infini de la mort pr6cieuse de J6sus-Christ el a son heritage 6ternel.
9° Que le Fils de Dieu nn^me et tous ses amis nous ont laiss6 un grand nombre d'illuslres exemples de cet amour.
10" Que le Seigneur, qui nous a rachel^s, a dai-
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gn6 nous commander cet amour, et nous I'a enseign6 par son exemple.
11° Que nous devons craindre que I'amour que nous porlons a nos amis ne soil un instinct de la nature, au lieu que nous pouvons croire avec assurance que la charit6 que nous avons pour nos ennemis et les services que nous leur rendons sont des effets de la grace.
12" Que celui qui commet une injure centre son Cr6aleur offense et m6prise pareillement toules les creatures: d'ou il suit que, lorsque nous faisons, par une malice volonlaire, comma il arrive souvent, quelque outrage a cet auleur d(B notre 6tre, nous devons, avant toutes choses, avoir de I'aversion pour nous-m6mes, et regarder ensuile avec humility nos ennemis, comme un chatiment legitime qui nous est envoy6 de la part de Dieu et que nous nous sommesjustement attir6 par nos iniquit^s.
13° Qu'encore que nous ne nous sentions coupables d'aucun p6ch6, nous devons n6anmoins, par un abaisseraent veritable, 6tre dans la crainte et dans I'appr^hension que Dieu n'en apergoive en nous, el avoir soin, dans cette pens6e, de recevoir de bon cceur la persecution de nos ennemis, quelle qu'elle puisse 6tre, comme une punition tr6s Equitable que Dieu exerce sur nous et comme un t6moignage de sa charity.
14° Que, dans le cas mSme ou nous croirions 6tre dans I'innocence devanl Dieu, nous devons recevoir la haine de nos ennemis comme un fl6au qu'il nous envoie pour nous chatier, par un effet de I'amour infini qu'il nous porte, et 6tre certains qu'il veut par la ranimer notre prudence afin que, veillanl sans cesse a la garde de nousin6mes avec humility, circonspeclion et tremblement, nous mSritions de ne pas 6prouver les effets de sa juste colore.
15° Que nous ne pouvons gagner nos ennemis d'une fagon plus sainle, plus avantageuse, plus utile pour nous, et plus glorieuse a Dieu, que par la ferveur d'une charity toute divine.
16° Que nous ne pouvons les apaiser plus v6ritablement, et nous procurer un plus grand repos ext6rieur, ni acqu6rir une plus profondepaix de Tesprit, une plus forte union avec Dieu, que par les nceuds de cet amour divin qui nous fait ch6rir nos ennemis comme nos amis.
17° Qu'il est de la nature de I'Amour divin d'aimer, et que, par consequent, si vous lui demandez pourquoi il aime, il vous r6pondra : Je suis I'Amour ;et si vous continuez de lui deraander pourquoi il aime m6me son ennemi, il vous dira : « J'embrasse dans I'^lendue de mon affec- « tion mes amis et mes ennemis, parce que je (( suis I'Amour divin, qui trouve en raoi-m6me
< de quoi aimer daDs toutes les choses que t j'aime, et je les aime parce que je ne puis pas « m'emp6cher de les aimer. »
Une vierge qui avail men6 une vie sainte r6pondit, au moment de sa mort, a quelqu'un qui lui demandail a quelies vertus elle s'6tait exerc6e pendant sa vie, qu'elle s'6tait parliculi6remenl appliqu6e a quatre choses qui lui avaient donn6 devanl Dieu tout le cr6dit qu'elle avail souhail6. « La premiere, dil-elle, de combler de bienfails « ceux qui me faisaient quelque outrage ou me « causaient quelque d^plaisir, ce que je n'eusse « pas fait, sans doute, s'ils ne m'avaient aupara- « vanl offens6e; la seconde, d'aimer tout le « monde avant moi-m6me ; la troisi^me, de ne « jamais d6couvrir, par mes plaintes, mes afflic-
< tions qu'a Dieu seul, qui me soutenait aussitdt « par ses consolations ; la quatrieme, d'avoir « toujours le coeur lib6ral, el de donner, au « moius de volenti, quand je ne le pouvais faire « autrement. »
GHAPITRE XXXII
DE LA PAUVRETE DANS LES CHOSES TEMPORELLES, DANS CELLES DU CORPS, DANS CELLES DE L'AME ET DE L'ESPRIT, ET DE LA MORTIFICATION PARFAITE
II y a trois sortes de personnes qui sont pouss6es et conduites par I'esprit de Dieu. Les premieres sont celles qui ne le savent point, ne s'en aper^oivent point, et ne laissent pas pour cela d'en recevoir un tr6s grand avantage : de inSme que Jacob poursuivi par son fr^re Esaii. Les secondes ne le savent pas, a la v6rit6 ; toulefois elles y consentent volontiers, ainsi que I'apdlre saint Pierre tir6 de prison par un ange. Les troisifemes le savent et s'en r6jouissent, et ce sont celles qui imitent parfaitement J6sus-Christ dans la pauvret6 veritable de toutes choses et d'6ux-m6mes. Or il y a quatre esp6ces diff6rentes de cette pauvret6.
La premiere consiste dans le d6nuement de tout ce que Ton poss6de sur la terre, et celle-ci se divise encore en trois sortes : 1° de n'avoir la propri6t6 d'aucune chose ; 2o de ne nous servir de ce que la Providence divine nous envoie
qu'autant que la n6cessil6 nous y oblige ; 3° de n'avoir aucune inquietude d'amasser par notre travail les biens de ce monde.
La seconde est la pauvrel6 du corps, qui se divise aussi en trois sortes : !• d'6tre d6gag6s de loutes les affections de la chair et du sang ; 2" de ne rechercher en quoi que ce soit les commodit6s temporelies; 3° de n'avoir nulle attache pour tout ce qui est au monde.
La troisi6me est la pauvret6 de I'dme, qui demande pareillement trois choses de nous : 1° d'etre vides de nos propres pens6es ; 2" d'etre affranchis des affections et des d^sirs dont Tame s'occupe ; 3° de renoncer aux douceurs et aux consolations divines.
La quatri^me est la pauvret6 de I'esprit, qui a besoin aussi de trois choses : 1" d'effacer de notre m6moire le souvenir des creatures ; 2° de d61ivrer notre enlendement des objets et des images visibles ; 3° de ne prendre et ne chercher volonlairement de satisfaction dans aucune creature, ni dans les dons de Dieu, mais de se r6signer absolument a sa conduite, et de se perdre, pour ainsi dire, en s'abandonnant aux ordres caches et profonds de sa volonl6. C'est ce qui a fait dire a un c616bre lh6ologien « qu'il y a aujourd'hui des personnes qui font des miracles plus visibles que saint Pierre, le chef des ApCtres, et touslesautres
saints n'en ont fait en ressuscilant les morls, en lendant la vue aux aveugles, et en faisanl marcher droit les boileux. » Ce sont cellesqui r6sistent aux voluptes et aux plaisirs, et qui renoncenl a leur propre volonl6 dans toutes les clioses qu'on desire pour la seule satisfaction, et non pour la n6cessit6. Certes, il n'y a point de doule que de m6priser pour I'amour de Dieu ces sortes de superfluit^s etles altraits de la concupiscence, et de se vaincrc soi-meuie en brisant les liens qui y altaclient, ce ne soit faire une chose bien plus difficile et bien plus agreable a Dieu que de ressusciter un nombre inlini de morts ; car, quelque petit que puisse etre le sujet de Topposition et de la resistance que nous nous faisons a nousmSmes, comme, par exemple, de supprimer un inot d'excuse ou de dt^fense que nous nous sentons presses de prof6rer, ou quelque autre parole de cetto sorte qui ne peut affliger notre prochain ni lui nuire, ni non plus lui 6tre utile, mais que nous dirious seulement avec quelque plaisir par une vaine satisfaction, et que nous voulons bien ne pas dire pour Tamour de Dieu, on ne saurait exprimer combien ce Juge 6lernel se plait a nous voir ainsi r6sislercourageusement a nous-m6mes pour 6teindre et morlifier en nous ces jouissances d'amour-propre. Jo ne crains pas m6me (I'avancer qu'on peut, en s'appliquant a ce pieux
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exercice, retirer une ame des liens du Purgatoire. Certes, les saints faisaient autrefois sans peine, et m6me avec plaisir, ces miracles ext6rieurs, les operant par la tonte-puissance du Tr6s-Haut, et non par aucun effort de leur vertu. Mais dans cette derni6re pratique il faul faire violence a sa nature, quelque faible qu'elle puisse 6tre, et la d6truire enli6rement; et lorsque cette mortification n'est produite que par I'amour qu'on porte a Dieu, elle lui est, comme nous avons d^ja dit, beaucoup plus agr6able que de rendre la vie a un nomhre infini de morts.
Mais quelqu'un me dira peut-6tre : Puisque la plus grande perfection de I'homme consiste dans une entiere mortification de soi-mdme, et dans une tranquillity inalterable del'liomme inl6rieur qui se porte en haut parsa puret6 ineffable, et se repose dans le ciel a I'e^iemple des Anges, d'oii vient qu'on nous a laiss6 si peu de choses par 6crit touchant cette perfection, et qu'on n'enseignepas a tout le monde le moyen de I'acquSrir? Dieu satisferait, ce me semble, a cette difficult^ en nous parlant ainsi : € On n'a mis en 6crit que « les actions les plus ordinaires de mesamis qui « ont paru dans I'antiquite, parce que le commun € des liommes ne comprend pas celles qui sent « les plus rares et les plus excellentes. De plus, « si cetle paix, ce repos d'esprit 6taient recom-
« mand6s indiff6remmenl a tout le monde, plu- « sieurs m^priseraient a leur grand dommage « les exercices de mortification, rudes parfois a « ceux qui sont encore imparfaits, pour se don- « ner avant le temps aux exercices int6rieurs : ce t qui leur causerait ensuite une paresse extreme « et une grande negligence des bonnes oeuvres ; f car on n'est que trop port6, plus encore auf jourd'hui que dans les si6cles pass6s, a rechert cher en tout rint6r6t propre, qui nous porte, » commeparunepente irresistible, vers leschoses « plus ais6es et plus commodes a la nature. »
GHAPITRE XXXIII
COMMENT IL FAUT NOUS EXERCER JOUR ET NUIT POUR FAIRE NAITRE ET AGIR EN NOUS JESUS-CHRIST, DES CINQ DONS DE DIEU QUE L'ON OBTIENT PAR GET EXERCICE ET DES AILES DES SERAPHINS DONT IL EST PARLE DANS ISAVE
Quiconque veut 6tre assez heureux pour faire naitre sans cesse J6sus-Ghrist dans son coeur, de m6me qu'il est engendr6 de toute 6ternit6 dans le sein de son P6re, doil s'y disposer par la preparation suivante.
Qu'il ne se lasse point de prendre garde continuellement a son inl6rieur et a son exl6rieur. Qu'il abaisse, qu'il humilie, qu'il an6antisse celui-ci avec lous ses sens, toutes ses forces corporelles, et loute la satisfaction que sa nature trouve dans le boire oudans le manger, dans le sommeil, dans le repos, ou dans quelque autre sorte de sensuality ou de compagnie non n6cessaire, quand elle serait de fr6res, de soeurs, ou de ceux qui lui sont autrement unis par le sang. II retranchera pareillement ses moeurs corrompues et ses mauvaises habitudes, et il ne se mettra pas plus en peine des n6cessit6s des sens et de sa nature que s'il 6tait mort a toutes ces choses, comme dit I'Apdtre : « Vous 6tes morts, et votre vie est cach6e en Dieu avec J6sus-Christ. »
Enfin, il 616vera son homme int^rieur au-dessus de lui-m6me, et le conduira a Dieu, sans regarder a droite ni a gauche, afin qu'il puisse dire, dans I'esprit de I'Apdtre : Oubliant tout ce qui est derri6re raoi, et m'avan^ant a tout ce qui est devant moi, je cours incessamment vers le bout de la carri^re. II aspirera sans cesse apr6s Dieu de toutes ses forces et de tout son esprit, par une humility profonde de soi-m6me qui le mettra audessus de toutes choses ; et se tenant prostern6 en esprit aux pieds du Seigneur, il ne consid6rera ni les dons qu'il en a regus, ni les faveurs
qu'il en peut recevoir encore, ni les voies dilT6rentes par lesquelles Dieu s'unit a nous, et nous a lui, mais il atlachera purement ses regards sur Dieu seul : en sorte que, quand ce Dieu de bont6 le voudrait combler de toutes ses graces, il ne ferait autre chose que se replier sur son n6ant, disant sans cesse : « 0 mon Seigneur et mon « Dieu ! je ne cherche aucunement mes int6r6ts ; « je n'ai de passion que pour vous, pour voire « honneur et pour raccomplissement de votre « volont6. » C'est a quoi Ton ne peut arriver par aucune mMitation a iaquelle on se serait applique par son propre choix, mais en se mettant dans une sainte indifference a suivre Dieu comme il lui plaira, sans se restreindre a aucune maniere, pratique ou m6lhode particuli^re. En effet, pour arriver a l'6latque j'ai dit, une de ces manieres ou pratiques qu'il est libre de clioisir pourrait 6tre utile aujourd'liui, et demain elle n'y serait plus propre. C'est pourquoi il faut, comme je viens de le dire, se tenir indifferent a regard de ces diverses manieres d'aller a Dieu, el etre prfit a le suivre en toutes, sans le pr6venir en aucune, ou s'y altacher particulierement. Pour ce qui est des choses que le devoir de I'obeissance et la regie nous engagent de praliquer, comme lire, chanter, prier, il lesfaut faire comme si nous ne les faisions point, c'est-a dire
avec bri6vet6 et recueillement, et c'est ce qu'il faut aussi observer dans le sommeil et dans les repas. Premiferement, il faut peu dormir, et sitdt qu'on esl6veill6, on doit promptement Clever son coeur et son esprit avec crainte et d^plaisir, commeen disant : « H61asl c'est la une infirraitS « de ma chair corrompuef 0 abirae de douceur, « de cliarit6 et de grandeur ! Seigneur mon Dieu, € qui 6tes si fidele dans votre amour, voila que « je vous ai encore mis en oubli une fois ! » Ensuite, se levant avec une grande humilit6 et une resolution remplie de frayeur et de crainte, il faut demander trois ou quatre fois pardon a Dieu, faisanl le signe de la croix; puis s'^levant au-dessus de soi-m6me de toutes ses forces, de tout son pouvoir et de lous ses sens, se retirer avec joie dans la profondeur immense de la di- Tinit6. Pour ce qui est de la posture el de la contenance de son corps, qu'il prenne celle qui doit le porter a Dieu davantage, en sorte que, s'il s*y trouve plus appliqu6 6tant assis que lorsqu'il est a genoux, ce qui se peut facilement remarquer, qu'il ne fasse pas dif!icull6 de s'asseoir.
Enfin celui qui est ainsi uni a Dieu en esprit ne doit point appr6hender de p6cher par negligence lorsqu'il laisse, pour s'occuper de Dieu, ses pri^res particuli6res et les exercices qu'il suit ordinairement, quelque saintes que soient les
images et les id6es qu'il prend pour sujet de ses meditations : car comment pourrait-on mieux conserver toute sorte d'exercices dans leur force et dans leur veritable usage, qu'en les rapportant a la fin a laquelle toutes choses doivent tendre et aspirer, et d'oii ces exercices d'ici-bas, quoique saints, doivent 6tre bannis lorsque nous jouirons de cette souveraine fin avec les Bienheureux? Or, pour pratiquer cet exercice, il faut prendre trois heures difT6renles de la nuit, dans lesquelles on doit le renouveler avec una ferveur et ane devotion particulieres. La premiere, le soir, apr6s Complies; la seconde, a minuit ; et la troisifeme, sur le point de I'aurore, avant le lever du soleil. Nous devons, dans tous ces trois temps, veiller sur nous avec un soin, une diligence extraordinaire, comme J6sus-Christ nous en avertit, en disant : « Veillez, parce que vous « ne savez quand le Seigneur viendra, le soir ou « a minuit, au chant du coq ou au matin. « Et il n'y a point de doute que, si nous en usons de la sorte, Dieu nous visile quelquefois dans I'^clat de sa majesty : et alors il faudra le prier instamment qu'il accomplisse en nous, de la mani6re la plus parfaile, I'ouvrage de la grace qu'il a accoutum6 d'accomplir en ses saints.
Mais afin que nous n'y apportions aucune resistance de notre part, il faul prendre du loisir, et
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un temps et un lieu convenables pour y correspondre. A regard des aulres actions qui se font durant le jour, nous devons toujours tourner de cec6l6-la les yeux de notre coeur, avec desd6sirs, et des 61ans amoureux, afln que nous n'ayons au fond de notre ame d'affeclion que pour Dieu seul. Si par hasard notre sensualit6 voulait se porter ailleurs, s'occuper et prendre plaisir a quelque autre chose, il faut la r6primer aussit6t, jusqu'a ce que la raison, qui est sa gouvernante inl6rieure, la rende plus sage et plus raod6r6e. II faut aussi, au commencement de chaque oeuvre, de chaque parole et de chaque exercice, rentrer en nous-m6mes, voir si notre conscience nous les permet, si nous devons les omettre ou les ex6cuter, et croire que ce que nous faisons ou omettons de la sorte, apres avoir consults notre int6rieur, est agr6able a Dieu.
Lorsque nous raangeons, nous devons, a chaque morceau que nous portons a la bouche, former un d6sir de recevoir autant de fois de la main du PSre 6ternel le sacrement auguste de I'Eucharistie. II ne faut jamais chercher aucune sorte de plaisir dans le boire et le manger, mais il faut ob6ir seulement aux n6cessit6s de la nature, et a mesure que nous faisons descendre les viandes au fond de notre estomac, il faut aussi faire descendre le nom vivifiant de J6sus-Christ au fond
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de noire £lme, en disant : <' 0 sang aimable et pr6- « cieux de J6sus-Christ mon Sauveur, qui avez « 616 r6pandu par I'embrasement de son amour < excessif, coulez sur la duret6 et la s6cheresse « de mon coeur, qui a plus grand besoin d'une « nourriture celeste et spirituelle pour 6tre « soutenu, que ma chair n'a besoin d'une nourrit lure terreslre et mal6rielle pour subsister ! » Ainsi, vous 61evant a Dieu par des d6sirs secrets autant de temps que vous mangez, pensez plut6t a nourrir Thomme int6rieur qui doit toujours vivre, qu'a entretenir une chair corrompue qui p6rira bienl6t. En v6rit6, quiconque vivra de la sorte, s'il le desire de toute I'^tendue de son coeur, 6prouvera en soi-m6me cetle g6n6ration divine dont nous avons parl6, et surtout il recevra de Dieu les faveurs singuli6res que nous aliens marquer.
La premiere est le m^pris de I'homme ext6rieur et corruptible, el le peu de soin des commodil6s du corps et des sens, el des plaisirs qu'on prend aux choses passagferes ; en sorte qu'on ne songera ni aux honneurs, ni aux avanlages de cette vie, ni a la d61icatesse du boire el du manger, ni a la satisfaction du corps, ni aux faveurs, ni aux disgrdces, ni a I'amour, ni a la haine, ni k la louange, ni au blame, ni a ce qu'on lui donne, ni a ce qu'on lui die ; mais il pourra
dire avec TApOtre : « Je n'ai estim6 toules les choses du monde que comme de la boue, afin de gagner J6sus-Christ. »
La seconde est qu'a chaque moment il s'approchera de Dieu en esprit, toujours de plus en plus, et Dieu deviendra plus present a son ame que les choses corporelles ne sont pr6sentes a ses sens, 6lant toujours pret a s'61ever a Dieu de nouveau autant de fois qu'il respirera, a le connaitre par quelque sorte nouvelle de science et d'exp6rience.
La troisi6me est qu'il obtiendra la paix veritable dans ce monde, et qu'il m6ritera d'avoir quelque sorte d'avanl-goiit de celte paix eternelle dontil jouira a jamais, et qu'il poss^dera avec tant d'assurance qu'il n'y aura personne qui soit capable de la lui ravir. Soit que tout ce qui est au monde se renverse et p6risse, soit que toutes les choses visibles meurent, il gardera toujours un repos inalterable au fond de soi-ra6me, parce qu'il se plongera avec toutes ces choses dans la profondeur de la volonte divine, qui lui est trfes agr6able, et qui le conservera dans une iranquillit6 parfaite tant qu'il agr6era tout ce qu'elle ordonne.
La quatriSme- est un discernement parfait de toules les choses qui lui sont n^cessaires, tant au dedans qu'au dehors, et une lumi^re si abondanle
qu'il puisse ais6ment connaitre la source de ses mouvements et de ses inclinations, et voir si les uns et les autres viennent de I'esprit ou de la nature. II d^couvrira encore plusieurs v6rit6s secretes qui 6clatent tant en lui que liors de lui, et il acquerra un grand nombred'autres discernements tres purs.
La cinqui^me est que dans I'homme qui vit de la manifere que j'ai dite, le P6re 6ternel accomplira sans cesse sa g6n6ralion 6ternelle, j'entends celle de son Verbe 6ternel qu'il engendre sans commencement dans son propre sein, et qu'il commencera pourtant d'engendrer aussi parfait en cet homme qu'en son 6lernit6. L'esprit de celui a qui il fera cette gr^ce sentira dans celte g6n6iation un certain changement, une6l6valion, un ravissement dans la jouissance singuli^re d'un repos 6ternel, dans la separation des creatures p6rissables, et il commencera a avoir du degoilt pour toutes les choses qui ue viendront point de cette source, ou qui, en etant venues, n'y relourneront point : en sorte que tout ce qui est en lui changera de nature, selon qu'il s'unira a celte g6n6ration 6ternelle dans le fond de son arae, et toule la mulliplicite qui pourrait 6tre en lui sera r6duitea I'unite.
Cette conduite est flgur^e dans un endroit d'lsaie, oil ce saint Prophfele voit deux S6rapliins
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qui ont chacun six ailes, et les entend crier I'un a I'autre : Saint, Saint, Saint le Seigneur Dieu des armies ! car les S6raphins nous repr6sentent ceux qui sont brillants de c[iaril6, et les ames embrasees de I'amourdivin qui doivent avoir six ailes.
La premiere est la figure du m6pris et de I'horreur qu'on doit avoir pour ce monde et tons ses attraits, suivantcette parole de J6sus-Chrisl: f Per Sonne ne pent servir deux maitres dont les commandements sont opposes, ni obeir a Dieu et au monde tout ensemble, puisquHls sont si contraires I'un a I'autre. »
La seconde, c'est le violent amour qu'on doit avoir pour les biens 6ternels et immuables, et le plaisir qu'on doit prendre a consid6rer la celeste patrie, la joie des Esprits bienheureux : en sorte que, suivant I'expression de I'Apdtre, tout notre entretien soit dans les cieux.
La troisi^me signifie qu'on doit se quitter, s'abandonner et se renoncer sans faire aucune sorte de reserve, se souvenant de ce pr6cepte du Seigneur : « Que celui qui veut venir apres mot, se renonce soi-mime, qu'it prenne sa croix tou^ les jours et qu'il me suite. »
La quatriSme est qu'on doit avoir soin de conserver la puret6 d'une bonne conscience, en s'occupant particuli^rement a la rendre toujours
libre, nette et exemple de toute sorte de d6fauts, et en retournant a Dieu comme a son principe, par un renouvellement continuel.
La cinquifeme, qu'il fautveiller infatigablement a observer les ordres de la volont6 divine, ne souhaitant autre chose que de les ex6cuter a toute heure et a tout moment, quand on les reconnait en soi-m6me.
La sixifeme, qu'il faut souhaiter ardemment d'etre d61ivr6 de toute attache trop nalurelle aux choses p6rissables et mortelles, fut-ce m6me son p6re, sa m6re, ses fr^res, ses soeurs, etc., de son corps m6me, le consid6rant comme une triste prison, dans le d6sir pressant de voir Dieu, et soupirer apr6s la mort en s'6criant avec I'ApOtre : f J6sus-Christ est ma vie, et la mort m'est un avantage. Malheureux que je suis, qui me d61ivrera des liens de ce corps mortel, afin queje puisse 6tre avec J6sus-Christ I »
L'Sme remplie de charit6 s'envole avec ses six ailes comme les S6raphins qu'Isaie nous assure avoir vus jusque sur le tr6ne glorieux de la Trinity, chantanl avec ces bienheureux Esprits : Saint est le Pere en sa toute-puissance; saint est le Fils dans sa sagesse infinie ; saint I'Esprit du P6re et du Fils dans I'amour tr^s ardent de sa bont6.
Certes, toute ame qui s'est ainsi 61ev6e au-
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dessus du temps, qui est mortea tous les plaisirs, qui a renonc6 a soi-m6me, qui brule d'une ardente charit6 pour son Cr6ateur, est semblable a ces Esprits s6raphiques, dans I'ordre etdans la compagnie desquels 6tant regue, elle jouira 6ternellement de la clart6 bienheureuse. Elle entrera par son amour incomparable dans la possession de I'essence divine, et le feu de sa cliarit6 la consumant peu a peu, elle se dissoudra el s'6coulera pour ainsi dire dans les abimes de la Divinity. Je prie le P6re 6ternel, le Boi des rois, et le Seigneur des seigneurs, de nous accorder a tous cette grace !
GHAPITRE XXXIV
COMMENT NOUS DEVONS CHERCHER DIEU EN NOTRE AME, Y REMARQUER SA PRESENCE, ET NOUS CONFlER EN LUl. — QUELQUES OBSERVATIONS SUR l'ESPRIT HUMAIN
Lorsque quelqu'un se sent lellement priv6 de la presence de Dieu, qu'il ne I'aperQoit aucunement ensoi, qu'il ne se donneni repos ni re\iche jusqu'a ce qu'il ait m6ril6 par ses pieux empressements de trouver dans son ame celui qu'il cherche, n'est-ce pas une chose honleuse a
un homme de bien de passer seulement une heure sans avoir quelque assurance que son Dieu est present en lui? Mais ce qu'il doit estimer de plus indigne de lui et de plus blamable, c'est de pr6tendre trouver de la consolation dans les creatures morlelles ou de chercher quelque chose hors de Dieu; car c'est seulement en le retenant enferm6 dans son coeur et en I'y conservant fid6lement, qu'il pent aller partout en sAret6, et que le bonheur et la prosp6rit6 accompagnent toutes ses actions; au lieu que, sans lui, il n'y a point de lieu ni de personnes qui le puissent meltre un seul moment en assurance.
Le Seigneur a coutume de se cacher quelquefois, pour ainsi dire, et alors, si nous le mettons en oubli, si nous nous abandonnons k la poursuite de quelque creature, il se retire loin de nous, il nous prive longtemps des douceurs de sa presence, et a peine nous accorde-t-il quelques instants de consolation. C'est done lui seul qu'il faut chercher; c'est lui qu'il faut suivre : on ne saurait regarder Dieu quand on regarde autre chose. Ce ne sont ni ses dons, ni sa grSce, ni tout ce qui pent nous enrichir que nous devons principalement rechercher en lui; quand on le poss6de, on a tout : dons, grSces, pardon de p^chSs, recouvrement de temps perdu, et g6n6ralement tout ce qu'on pent imaginer et d6sirer;
mais pour cela il faut sans d61al retourner a lui, nous abandonner enliferement a sa divine conduile, et nous accoutumer sans cesse a le connailre, a le sentir loujours present, non seulement dans nos pens6es, mais aussi dans le fond de notre lime.
Que si nous torabons dans quelque faute par negligence, le plus tdt que nous pouvons recourir a Dieu, c'est le meilleur. C'est pourquoi n'altendons pas que nous ayons trouv6 I'occasion de nous confesser, de nous meltre en pri6res, ou de pratiquer quelque action de penitence ; mais, imm6dialement apr^s notre chute, 6levons notre esprit a Dieu, et quoique nous n'ayons pas lout ce qui nous serait n6cessaire, ayons loujours recours a lui, et puis confessons notre faute au prfitre, dans le temps propre et favorable pour cela. Dieu ne s'irrite point pour ces series de manqueraents de noire nature affaiblie, qui ne peut rien par elle-m6me. Recourons done a lui, et nous y pr6senlons au moins avec notre impuissance et notre n6ant. Plus nous nous en approchons souvenl, mieux nous reconnaissons I'exc^s de sa bont6 et la grandeur de notre mi- .s6re. Nous ne devons point craindre de nous rendre iraportuns par nos retours tr^quenls. II trouve loujours bon que nous retournions a lui pour implorer son aide, et c'est cetle bont6 si