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LE-S INSTITUTIONS

pleine de cl6mence avec laquelle il nous recoit tant de fois, qui doit alluraer en nous une charity plus ardente et y faire nailre des sentiments d'une humility plus profonde. Pounionsnous n'6lre pas touches en voyant que nous avons besoin si souvent d'6prouver les effels r6it6i6s de sa mis6ricorde et de sa grace, et que nous ne nous precipitous pas dans le p6ch6 par nos paroles et par nos actions seulement, mais encore par notre nonchalance, notre negligence dans les exercices que nous sonimes obliges de pratiquer, et noire m6pris pour un nombre infini de biens dont remission nous est enti^rement pr6judiciable ?

Quittons-nous done nous-m^mes, el nous reliranl en Dieu, n'ayons plus de volonl6 propre. Lorsqu'une personne tache de faire tout ce qui est possible, il ne faut point douler que Dieu n'op6re avec elle, el que si elle tombe sous le poids de son infirmity, la grace ne vienne pour la relever et la soulenir. II ne faut point qu'on s'6tonne d'etre si fragile et si enclin au p6ch6 : c'est un des apanages de notre condition et de notre nature de n'6tre rien el de ne pouvoir rien ; car si Dieu, par un effet de sa bont6, ne nous conservait sans cesse, nous relournerions aussiWt dans notre premier n6anl. II permet ordinairement que ses plus chers amis soienl toujours

enclins a quelques d6fauts, comme, par exemple, la pente a la col6re et a I'Smolion, afln qu'ils se connaissenl eux-m^mes et qu'ils se fassent connail re aux autres, et que la grace qu'il verse en eux soit conserv6e, comme le feu s'entretienl et se conserve sous la cendre qui le couvre. C'est de la qu'il arrive quelquefois que nous avons une connaissance de Dieu si claire el si 6videnle, qu'il semble que nous ne connaissions rien aussi parfaitement que lui ; tandis que d'autres fois cette connaissance se perd et s'6vanouit tenement, que pour la recouvrer, nous avons besoin d'6lre secourus de toute sa grace. Or Dieu permet cette vicissitude par un elTet de son amour, parce qu'alors notre foi, n'6tant confirmee par aucune jouissance sensible, devient plus pure, et plus elle est pure et sincere, plus elle est utile et m6ritoire.

Oh ! si nous voulions dans cette pauvret6 d'esprit ne nous appuyer que sur Dieu seul, et nous detacher de nous-m6mes avec un peu plus d'esp6rance et moins de science! Certes, pendant que nous jouissons d'une sant6 parfaile, nous devrions nous exercer dans la veritable confiance envers Dieu, Sfin que quand le temps de la maladie sera arriv6, nous nous soyons fait, par I'usage, une sainte habitude de cette confiance devenue alors n^cessaire, puisque, a la derni^re

heure, elle sert infiniment, et fait raourir en repos ceux qui se sont accoutum^s a la praliquer, et ont appris par un exercice fervent et continuel a n'esp6rer qu'en Dieu seul. Ce sentiment pr6cieux, acquis par tant de peine et de travail, est bien plus utile et plus considerable que cette disposition commune qui fait que nous n'osons esp6rer en Dieu dans la pauvret6 autant que dans I'abondance, quoiqu'en r6alit6 notre confiance ne dilt 6tre ni plus ni moins grande dans les accidents facheux que dans les 6v6nements favorables, puisque les uns et les autres viennent 6galement de la bont6 et de Tamour de Dieu, et que celui qui les pourrait recevoir de sa main avec 6galit6 d'esprit serait aussi heureux dans I'indigence que dans la richesse. Si lorsqu'une ame passe d'une grande connaissance de Dieu et d'une grande satisfaction int6rieure a une ignorance, a une s6cheresse d^solante, elle se r6signait de bon coeur, elle ferait en peu de temps un grand progr^s dans la vertu ; et si elle s'abandonnait alors tout entifere a Dieu, son avancement deviendrait en quelque fagon tout divin. II ne faut pas, du reste, oublier que si le progr6s de ces ames parfaites est plus avantageux et plus admirable, il est vrai aussi que leur negligence est plus dangereuse et plus deplorable.

Enflo, tout ce qui vient de dehors dans Tame

est inconstant et passager; mais tout ce qui proc6de du dedans est stable et permanent. Dieu, par sa toutc-puissance, y a clioisi et pr6par6 pour lui une place qui n'est autre que I'essence ou I'esprit m6me d'ou decoulent les puissances sup6rieures, et qu'il rend d'une excellence si sublime et si 6lev6e, qu'il n'y a point de creature qui en ait jamais approclie ni qui puisse par elle-m6me parvenir a un si haut degr6 de perfection. L'image de Dieu y delate avec une telle ressemblance, qu'en voyant celle-ci on connait celuila, Dieu y est toujours present, et y engendre sans cesse son Fils : car partout ou est le P6re, il faut qu'il engendre et produise naturellement son Fils. Mais, bien plus! il nous engendre aussi nousmfimes, et nous fait, par la grace de I'adoption, ses enfants adoptifs. C'est de ce fond que precedent la vie. Taction et le m6rite que Dieu opere lui-m6me dans Thomme, et qui demeurent en lui aussi longtemps qu'il demeure lui-m6me dans la grace, soit qu'il mange ou qu'il dorme, qu'il le sache ou qu'il I'ignore, enfin quoi qu'il fasse, pourvu que ce ne soit rien d'incompalible avec la grdce.

Or, si quelqu'un veut d6couvrir en soi-m6me cette g^n^ration, cette presence de Dieu, et en retirer un grand fruit, il doit faire retourner et r6fl6chir ses puissances vers leur origine, et re-

monter jusqu'a I'essence de Tame pour y trouver Dieu present. Ses facult^s, dans cet 6lat, tombent comme en extase et deviennent toutes divines : d'oii il suit que toutes les actions qui en proc6denl sont aussi divines et semblables au principe qui les produit. Mais, entre toutes ces actions, la plus noble et la plus sublime c'est I'abnSgation, le renoncement a soi-m^me et le d6tachement de toutes les choses particulieres, c'est-a-dire de tout ce qui n'est point Dieu. La plus utile de ces actions, celle qui sert davantage a ce fond inl6rieur, c'est de quitter toutes les choses qui nous dissipent par les sens, et qui sont passagferes et p6rissables.

Mais tout cela ne suffit pas encore, si on ne le fait pour Tamour de Dieu purement, si Ton ne soupire apr6s lui, si Ton ne s'y attache, si on ne le prie ardemment de nous faire avancer de plus en plus. II faut aussi prendre garde soigneusement qu'il ne vienne du dehors dans I'esprit rien qui lui puisse faire obstacle, ni qu'il y ait aucune volont6 restreinle a ceci ou cela, puisque lout ce qui est ainsi particulier n'est siirement pas Dieu.

De plus, celle vie int6rieure ne souffre point d'inlerruption, elle n'est point oisive. Les autres arts demandenl un pen de relache et de repos ; celui-ci est un art et une science celeste ou il faut

que rhomme donne tout son temps : car, partout ou elle se rencontre, elle y est seule ou bien elle n'y est point du tout. Elle ne pent point souffrir d'amour-propre ; elle ne veut point qu'on cherche un autre objet et nne autre fin que Dieu seul, qui est present a toutes choses, en tous lieux et en tout temps, qui se rencontre dans les 6tres les plus petits comme dans les plus grands, parce qu'il ne souffre ni accroissement ni diminution, 6tant tout en toutes choses. D'ou il est Evident qu'agissant en lui, par lui, et avec lui, nous faisons toujours en chaque oeuvre ce qui est le meilleur, puisqu'il ne lui manque aucun bien, et que, de plus, nous y trouvons un doux repos, un agr6able d^lassement, comme dit le proph6te : « Cast la mon repos dans les si6cles des si^cles. » Mais on dira peut-6tre : Puisque Dieu est si proche de nous, qu'il fait sa demeure au fond de notre ame avec tant d'^clat et de majesl6, pourquoi nous est-il si inconnu, et d'ou vient qu'il nous parait si 61oign6? La r6ponse est facile : ii faudrait s'en prendre a notre langueur et a notre negligence. Nous devrions premi6reraent apporter un soin et une exactitude extremes a conserver le sentiment de sa presence, et lorsque nous venons a le perdre et que nous sommes dissip6s au dehors, il faut nous armer d'une foi plus vive et en faire tout notre appui : car il n'y a rien

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qui nous puisse plus ais6ment faire lomber dans rinfid61it6 que cette sorte d'6garement et de dissipation. Que Tame fiddle commence done par recourir a Dieu et rentrer en soi-m6rae avec lui : alors elle aura Dieu entre elle el les creatures, comme il dit lui-m6me : « Celui qui demeure en moij et en qui je demeure, porte beaucoup de fruit. » Tous nos efforts ne doivent done tendre qu'a faire en sorte que le Dieu tout-puissant soil le commencement, le milieu et la fin de toutes nos oeuvres et de toute notre vie.

II faut encore remarquer soigneusement les trois maximes suivanles :

La premiere, que nous agissions toujours avec la m6me fervour que si nous ne faisions que de commencer : cela r6veille la langueur et dissipe la paresse.

La seconde, que nous nous conservions toujours dans la familiarity secrete de Dieu : c'est le moyen d'avoir le calme, le repos et la joie dans la conscience.

La troisi6me, que nous recevions toutes choses de la main du Seigneur avec les mSmes sentiments, etnous jouirons d'un repos continual.

Que chacun se r6signe, s'offre et s'abandonne a Dieu aussi souvent et avec autant de ferveur; qu'il apprenne a commencer avec lui de la m6me sorte que s'il ne devait plus rien faire ensuile de

tout cela, et que la recompense de son salut 6lernel flit atlach6e a chacune de ses oeuvres. C'est ce qu'on peut faire mille fois le jour, el recommencer toujours en quelque 6tat qu'on se trouve. C'est pourquoi, si quelqu'un croil avoir perdu tout son temps, et se persuade que tout son z6le et loutes ses actions ne lui serviront de rien, parce qu'elles n'ont pas 616 bien faites, qu'il recommence de nouveau sans diff6rer, qu'il s'offre a Dieu sans reserve, qu'il s'61eve a lui avec autant de ferveur que s'il voulait, par ce seul retour vers Dieu, r6parer la perte de mille ann6es, comme v6ritablement il le pourra faire s'il ne manque de diligence ni d'affection. Une seule conversion de cette sorte, faite comme il faut, est preferable a cent autres.

Une chose est nouvelle lorsqu'elle est pr6s de son commencement, el plus elle en est proche, plus elle est nouvelle. Une chose est emigre lorsqu'elle n'est point divis^e par parties, comme le renouvellement dont nous parlons. Les Anges acquiferent une grande beatitude par un seul acte d'amour; mais parce que nous n'en pouvons pas faire de m^me, et que noire conversion ni nos oeuvres n'ont pas autant de force que les leurs, nous sommes obliges de renouveler el de reiterer souvent les ndlres, jusqu'a ce que cette multiplication d'actes etde retours vers Dieu produiseen

nous cette essentielle et veritable conversion qui nous attache fixement a lui. II est, a la veril6, toujours 6galement auprfes de nous, mais il y a divers obstacles qui nous empechent d'etre toujours 6galement aupr6s de lui. C'est pourquoi opposons-nous, autant qu'il nous est possible, a tout ce qui est capable de nous en Eloigner, et passons au travers pour le joindre. Chaque action que nous rapportons a Dieu, en nous abandonnant nous-ni6mes, nous fait fairs des progrfes admirables, ne serait-ce que la moindre pens6e ou la plus petite oraison, filt-elle aussi courte que la priere du Seigneur. Enfin, quelque oeuvre que ce puisse 6tre, pourvu qu'on la r6it6re souvent avec la m6ine intention, contribue a notre avancement. Ceux qui veulent apprendre un metier, quoique d'abord ils soient fort ignorants et fort grossiers, doivent s'essayer tant de fois a en reproduire les chefs-d'oeuvre, qu'enfin ils s'y rendent maitres par I'exerciceet acqui6rent I'habitude de cet art. II faut observer la m6me chose dans cette sorte de science. Or, on pent connaitre qu'une personne possfede Dieu, si elle est contenle de lout ; si elle n'a point de peine a se d6pouiller, A SB passer, pour I'amour de Dieu, des choses qu'elle ch6rit le plus ; si elle est 6galement satisfaile dans la jouissance ou dans la privation de ces choses ; si elle godte partout une paix 6gale,

a la campagne comrae a la ville, dans la solitude comme dans la plus douce compagnie, dans les r6jouissances comme dans I'affliction, dans le bonheur comme dans la disgrace, dans la douceur comme dans I'amertume. 11 est vrai que cette ame peut aimer lous les autresbiens, selon qu'il convienta son 6tat, mais sans s'y attacher, puisqu'en poss6dant Dieu , toutes choses lui sont bonnes et contribuent a son repos.

Enfin, la marque qui nous apprendra si une personne se conduit dans la vie active comme il faut, c'est si elle recoil sans Amotion de la part de Dieu tous les 6v6nements qui lui arrivenl ; et le moyen de le pouvoir faire, c'est de ne se point mfiler de beaucoup de choses et de fuir I'embarras de celles dont on peut se passer. Ainsi nous nous meltons en 6tat de prendre soin de nousm^mes, et la reflexion que nous faisons sur nous nous tienl dans un recueillement qui ne s'inlerrompt jamais. Surtout il ne faut point que nous ayons de choix ni de volonl6 particuliere; mais quand nous serious pr6sentement les plus 6lev6s, il faut 6lre tout pr6ts a nous voir les plus abaisst^s, ou au contraire passer de la derni6re place au plus baut degr6 d'616vation, nous accoramodant avec tant de simplicity a tout ce qui nous arrive, que nous soyons persuades que nous ne pouvons d6sirer mieux.

GHAPITRE XXXV

DES PEXSEES SUR LESQUELLES NOUS DEVON'S MEDITER, ET LE MOYEN DE PARVENIR A LA VERrTABLE PAU- VRETE D'ESPRIT, EN REJETANT TOUTES LES IMAGES QUI SERVENT DE MATIERE A NOS MEDITATIONS

Quelqu'un me demandera peut-6tre s'il faut bannir toute sorte d'images, et s'altacher a Dieu par un acle d'enlendement pur et d6gag6 de toute imagination. A quoi je r6ponds : qu'on peat, pour s'appliquer purement a Dieu, se d6pouiller de toute image en deux mani^res, dont I'une est utile et I'autre nuisible : car, si je dissipais les images qui sont bonnes avant de les bien connaitre, ce serait agir imprudemmenl et sans raison, parce que ce serait d6rober a ma connaissance la v6rit6 qu'elle pouvait acqu^rir par le moyen de ces images. Mais me direz-vous : Enseignez-nous a reconnaitre celies qui sont utiles? Premi6rement, que I'homme considfere avec un repentir amer et iine forte aversion sa vie pass^e et celle qui s'^coule encore si mal a present; secondement, qu'il s'efforce de connaitre la vie et la conduite de noire Sauveur; troisilimement,

qu'il tache, autant qu'il est en lui, de p6n6trer sa Passion rigoureuse et la mort qu'il a endur^e par son amour ineffable. Voila des images et des conceptions qui sont utiles, et celui qui ne les aura pas consid6r6es avec beaucoup de sagesse aura peine a monter plus haut.

Mais quelles sont les plus sublimes de ces images et de ces id6es? Ce sont celles qui nous marquent : 1" I'union profonde et incomprehensible de la nature divine avec la nature humaine; S*' la noblesse, Texcellence et les richesses de I'esprit humain ; 3" le corps pr6cieux du Sauveur. Si on s'applique a consid6rer ces choses, on connaitra que les images en sont extr6mement relev6es.

Mais quelles sont enfin les images les plus pures et les plus nobles? 1° Ce sont celles que la foi nous donne sujet de former de la Trinity adorable, des trois Personnes; 2° de la g6n6ration 6ternelle du Fils, et de son existence dans le P^re qui I'engendre : comme aussi de la procession du Saint-Esprit, qui 6mane de tous les deux, du P6re et du Verbe, et qui demeure en eux ; 3° I'essence de la Divinil6 simple et infinie tout ensemble. C'est en pensant a ces objets divins, autant que notre foi obscure en est capable, que nous nous formons des id6es et des images qui surpassent toules les autres en puret6.

Que si Ton veut savoir pourquoi Tame parvenue a un certain 6tat doit renoncer a toute sorte d'images, c est qu'elles ne sont que des moyens pour nous conduire a la v6rit6 toute simple et toute nue. Si je veux done arriver a cette v6rit6, il faut que je laisse apr6s moi, peu a peu, le chemin qui m'y conduit ; il faut que je parcoure par ordre toules les pens6es qui m'y guident, commenQant par les plus basses et passant ensuite a celles qui tiennent le milieu, pour m'61ever enfin aux plus sublimes, afin de ne pas perdre un seul point de la v6rit6 que je cherche : car une des plus nobles occupations de I'homme pendant cetie vie, c'est de se transporter par la raison dans les id6es qui repr6sentent la Divinity.

Au reste, il y a trois marques qui nous font connaitre quand il faut raisonnablement rejeter ces images, afin que nous ne les chassions pas k contretemps et que nous ne les retenions pas plus qu'il ne faut : 1" lorsque nous avons du d6goiit pour tout ce que nous concevons et pour lout ce que nous entendons dire; 2° lorsque rien de ce qui entre en notre pensee, qui frappe noire ouie, ne nous cause aucun plaisir; S*" lorsque nous sentons en nous une soif et un d6sir ardent pour le souverain bien, ou nous ne saurions n^cessairement atteindre, ce qui nous fait dire dans I'ardeur qui nous presse de plus en plus : Mon Sei-

gneur et mon Dieu, je ne puis avancer davantage ! c'est a moi de vous adresser mes priferes, et a vous de les exaucer. Lorsqu'une personne se sent press^e de la sorle, noa seulement elle peut, mais m6me elle doit avec raison se d6pouiller de toutes les images, quoique saintes, dent nous venons de parler.

Mais on ne manquera pas de me dire : A quoi done s'attache Tesprit, s'il rejetle ainsi toule sorte d'images? II ne s'attache a rien du tout, et 11 demeure enti^rement nu et d6gag6; car, s'il s'appuyait sur quelque chose, il faudrait n6cessairement que cela m6me filt quelque image. II prend done pour partage les souffrances et la croix de I'amonr dont il d6sire de n'6tre jamais d6livr6, a moins que son Cr6ateur ne Ten d6livre lui-ra6me, et il dit avec Job, cet homme si saint : « Mon ame a choisi la soufTrance. »

On peut faire ici cette question : Quelle est cette croix d'amour sur laquelle I'eime juste est attach6e? Voici ce qui la compose : une partie qui se pr^senle a I'ame sans 6lre appel^e, et qu'elle rejetterait, si elle suivait la pente de la nature; mais elle d6sire I'autre partie de toute r^tendue de son coeur, sans la pouvoir obtenir : c'est la vision et la jouissance de Dieu. Elle est attach6e a cette croix par toute sorte de liens. Le premier est le pur amour de la Divinity ; le

deuxi^me, ce sont les d6sirs saints et sinc6res ; le troisi^me, I'intention pure el toute de Dieu. Les trois colonnes qui soutiennent cette croix sont le P6re, le Fils et le Saint-Esprit.

Enfin, si Ton veut savoir quel est celui qui est vraiment pauvre et crucifix, c'est celui qui, s'exer- ^ant sinc^rement et de tout son pouvoir dans ce que son esprit pent coraprendre de plus relev6, ne laisse pas d'etre abandonn6 sans consolation de Dieu et de toutes les creatures : en sorte qu'il ne peut recevoir aucun soulagement, ni de lui, ni d'elles, ni de soi-m6me, jusque-la qu'il est tenement d61aiss6 qu'il ne saurait a qui avoir recours, ni au dedans, ni au dehors de soi. Et certes, on ne pourra jamais jouir int6rieurement de la v6rit6 essentielle, si Ton ne s'accoutume et si Ton ne s'exerce a se voir priv6 de Dieu, c'est-adire des douceurs de sa presence, avec la m6me liberty et le m6me d6gagement qu'on doit le d6sirer et le chercher. Ce qui caracl6rise surtout un horame v6ritablement r6sign6, c'est de n'avoir aucune propri6t6, et d'etre en cette fa^on priv6 de Dieu, de soi-m5me, de toutes les creatures, et de vivre en lui-m6me dans une pauvret6 enti^re autant de temps qu'il plait a Dieu.

GHAPITRE XXXVI

COMMENT ON PEUT CONNAITRE SI LA PROPRE VOLONTE EST ENTliiREMENT DETRUITE ET TRANSFORMEE EN CELLE DE DIEU

Coinme, dans les chapitres pr6c6denls, nous avons amplemenl lrait6 de la parfaile resignation et du renoncement de la volont6 propre, qui sont les v6rilables voies pour nous conduire a la perfection et a la saintet6, nous nous contenterons d'ajouter ici quelques points par lesquels chacun pourra facilenient connaitre si sa volont6 est entierement d6truite et transform6e en celle de Dieu.

1" S'il ne veut consenlir a aucun p6ch6, soil grand, soit petit; mais si, en 6vitant le mal ety resistant sans cesse, il en d^tourne sa volont6 : car tout homme qui vit selon sa volont6 propre, ne pent pas 6tre sans p6ch6.

2° S'il se trouve dispose a pratiquer toules les vertus auxquelles il est oblig6, el que Dieu demande de lui; et nul ne peut avoir celte disposition par soi-m6me.

3" Si, n'ayant aucune appr6hension des tour-

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ments ni de la mort, il est pret a endurer toutes choses pour I'amour de Dieu.

4** S'il renonce a toutes les choses, corporelles et spirituelles, qui pourraientemp^cher son union avec Dieu.

5° Si sa volont6 est conforme a la volont6 divine ; s'il a continuellement pour objet et pour fin, dans tout ce (Jui lui arrive, I'honneur et la gloire de Dieu, n'ayant d'affection ni d'attache que pour ce qui est le meilleur et le plus propre a honorer son Cr^ateur; car, lorsque quelqu'un est pouss6 d'un tel d6sir qu'il ne souhaite rien autre chose que de voir triompher partout la gloire et la volont6 de Dieu, et de voir d6truire et fouler aux pieds la sienne propre, d6ja son Sme est remplie de la lumifere et de la clarl6 des Bienheureux. En v6rit6, il est bien ais6 de dire : Je souhaite et je desire que la volont6 de Dieu s'accomplisse en moi et en toutes les creatures. Mais de ne Iravailler que pour cela par des exercices continuels et de le mettreen pratique, c'est ce qui est tr6s difficile, et il n'y a que les parfaits qui en soient capables : car, 6tant enti6rement morts a eux-mfimes, ils demeurent toujours, dans toute sorte d'6v6nements, dans la prosp6ril6 ou dans Tadversit^, dans I'indigence ou dans les richesses, dans la vie ou dans la mort, contents et imraobiles dans I'essence immuable de la V6rit6.

Q° Si, persistant ainsi dans cette v6rit6 essentielle, il se retire sans cesse dans la volonl6 cach6e, celeste, et inconnue de son Dieu, et s'y d6pouille tellement de la sienne propre qu'il n'en ait plus du tout, autant qu'il lui est possible de n'en point avoir, en sorte que dans ce d^nuement il ne veuille quoi que ce puisse 6lre au monde. Mors la volont6 humaine, n'exergant aucun vouloir, laisse a Dieu de faire ce qu'il veut, et c'est la I'union supreme de la volenti humaine et de la volenti divine, et comme ran6antissement de I'une dans I'autre. Or tous ces avantages ne s'acqui6rent que par la Passion de J6sus-Christ, dans laquelle I'ame se lave et se purifie de tout ce qui est hors de Dieu. Elle s'attache et s'unit d'une fagon parfaite et accomplie a ce souverain fitre dans ce trdsor inestimable cach6 dans les souffrances du Sauveur, et monte ainsi au plus haut degr6 de la perfection, oil elle pent ais6ment obtenir tout ce qu'elle demande a Dieu, et repondre en toutes choses a ce que Dieu exige d'elle. C'est ce qui fait que Dieu ne pent rien refuser a ses demandes, puisqu'il ne refuse jamais rien a celui qui accomplit parfaiteraent ses ordres ; car, lorsque la capacit6 du coeur est remplie de bonne volont6, la main du Cr6ateur tout-puissant ne s'6puise jamais et elle y r^pand tous ses dons et toules ses graces.

GHAPITRE XXXVII

COMBIEN LES AMIS SECRETS DE DIEU SONT UTILES ET FONT DE FRUITS DANS CE MONDE; LE MOYEN DE LES COXNAITRE

Tous ceux qui sont devenus tels que je viens de le dire, quoique caches et inconnus au monde, sont les v^ritables amis de Dieu, lesquels, par la ferveur de leurs prieres, appuient et soutiennent la religion chr6tienne. lis sont touches d'une si grande compassion envers tous les p6cheurs, qu'ils seraient tout pr6ts a endurer la mort pour eux, s'ils pouvaient par ce moyen les ramener a Dieu. Et pour quel sujet croyez-vous que ce juste Juge tol6re si longtemps les p6cheurs et n'en tire pas vengeance sur-le-champ, si ce n'est que ces personnes sainles, 6tant toujours attach6es en esprit aux plaies du Sauveur, y puisent une grace abondanle dont elles se servent pour remorrter a Dieu et le (l^chir a regard des p6cheurs ? Or, comme la grace les fait prier el les rend ob6issanles en tout aux ordres de Dieu, elles I'obligent aussi, pour ainsi dire, a leur tour, h les exaucer et a condescendre a leur volonl6.

Comme dans TAncien Testament, sous la rigueur de la Loi, la grace ne d6coulait pas avec une si grande abondance des plaies de J6sus-Christ que dans la Loi nouvelle : la vengeance divine ne manquait point de poursuivre les criminels imm6diatement apr6s leur crime. Mais maintenant, dans la Nouvelle Alliance, il coule un ruisseau parfait de la grace de J6sus-Christ, qui, arrosant tons les coeurs purs et les obligeanl par amour a s'attacher k leur Cr6ateur, engage Dieu r6ciproquement a faire la m6me chose a regard de la creature.

Oh ! si quelqu'un 6lait 6clair6 d'une assez grande sagesse pour pouvoir connaitre ces hommes si parfaits dont nous parlous, ces secrets amis de Dieu, et entrer dans leur familiarity, ils ne manqueraient pas d'accomplir aussit6t tout ce qu'il souhaiterait d'eux, car ils obtiennent sans peine tout ce qu'ils demandent a Dieu ! Mais il n'y a que ceux qui leur ressemblenl qui les puissent bien connaitre ; parce que leur saintet6 est comme un or cach6 dans le sein de la terre qui ne parait point, et que ceux dont le coeur est accabl6 du poids des choses de ce monde ne sauraient d6couvrir. Tous leurs tr6sors sont enferm6s dans le fond de leur ame ; les yeux charnels ne les sauraient apercevoir. Leur saintet6 est audessus des fantdmes et des images : c'est pourquoi

ils ne peuvent 6tre connus de ceux qui ne voient les choses que par ces sortes d'images. Ils ont pris dans les plaies de J6sus-Ghrist tout ce qu'ils possfedent, et ceux qui n'ont pas puis6 dans les m^mes sources ne peuvent comprendre leur vie. lis conservent tout ce qu'ils ont dans un 6tat paisible et tranquille, sans qu'il sorle de leur bouche une seule parole d'emportement : d'oii il arrive que ceux qui sont travaill6s d'inqui6tudes et de pens^es impures ne les connaissent point, lis ne sont attaches a aucune devotion, ni a aucune pratique particuli^re : c'est pourquoi ils sont inconnus a ceux qui se plaisent a ces particularit6s; et c'est ce qui fait que ces personnes tr6s pieuses, selon la v6ril6, passent pour m6prisables aux yeux du monde, parce qu'on ne pent pas aimer ce qu'on ne connail point. Enfin, leurs exercices sont au-dessus de loute sorte de discours, et ceux qui veulent juger de leur vie par leurs paroles se trompent souvent. II n'appartient qu'a une grande sagesse de p6n6lrer ces personnes, et celte verlu ne s'apprend point dans les 6coles de la science, mais dans la Passion du Sauveur. Tous ceux qui savent y entrer, se rendent savants dans la sagesse divine.

Mais quoique ces amisde DIeusoient inconnus et m6prisables au monde, ilsne laissent pourtant pas de le connaitre, de savoir les vices qui le do-

minent, et le jugement effroyable dont il est menac6 s'il ne sort de ses d6sordres. C'est la le sujet de leur plus sensible compassion, c'est ce qui les tourmenle le plus, c'est leur affliction et leur croix. la plus facheuse. Surtout, lis ne pensent qu'au moment present, sans s'inqui6ter par des soins immod6r6s du pass6, ni de I'avenir; mais ils adorent Dieu dans les moindres clioses comme dans les plus grandes. Enfin ils n'agissent point comme 6tant assujettis au joug de la loi ; car ce que les autres font a regret, comme y 6tant forc6s par I'obSissance due a I'Eglise sainte, ceux-ci I'ex^cutenl par un sentiment d'amour et par une resignation volontaire, avec beaucoup plus d'humilit6 et d'abaissement. Mais c'est a quoi on n'arrive gu6re qu'aprfes avoir consume toules ses forces, parceque le longexercice dela mortification att6nue le corps et le dess6che jusque dans la moelle des os.

Ceux done qui viennent en cet 6tat de langueur observent les coutumes et les pratiques de I'Eglise, plus ou moins a proportion de leurs forces. Toute leur action consiste dans I'assujetlissement, et ils ne font autre chose que de conserver leur volonte libre, d6gag6e, et tout appliqu6e a observer ce que Dieu demande d'eux. lis entrent de fait en soci6l6 avec les autres hommes, mais c'est sans en graver I'image dans leur esprit

pour s'en occuper; ils les aiment, mais sans avoir pour eux d'attache; ils compatissent a leurs misferes, mais sans s'abandonner eux-m6mes au chagrin ni a I'inqui^lude ; ils se confessent des d^fauts qu'ils remarquent dans leur charity, et cette confession est bien plus noble que celle qu'on fait des fautes ordinaires. Pendant qu'ils prient, ils tiennent tous leurs sens dans le recueillement, car Dieu est esprit, et ils prennent bien garde de ne point mettre de separation entre eux et lui, en se cherchant eux-m6mes de quelque maniere que ce puisse etre. Alors une certaine lumi^re, se r6pandant dans la parlie sup6rieure de leur ame, leur fait connailre que Dieu leur tient lieu d'essence, de vie et d'action, et qu'ils ne sont rien autre chose que ses adorateurs. lis mangent, ils boivent et dorment ext6rieurement; mais leur esprit ne s'occupe point a ces actions animales, et leur sommeil, leurboire, leur manger, tout en eux se rapporte a la gloire de Dieu, qui est leur fin en cela aussi bien qu'en loute autre chose. lis ne pratiquent pas beaucoup d'exercices ext6rieurs, paiient tr6s peu, font tout dans une grande simplicity, gardent la biens6ance dans la conversation, et Ton pent dire que tout ce qu'ils font vient d'eux, sans eux ; leurs sens sont exempts de trouble. Ils ne vivent pas tous d'une mtirae mani6re : leur conduile ex-

t^rieure est dilT6rente suivant la diversity des circonstances et des 6v6nements; le fond de leur ame, leur inl6rieur, le centre de lear esprit, pour ainsi dire, deraeure toujours le raSme, Lorsqu'ils s'arr^tent a eux-m6mes, lis y irouvenl des opinions incertaines et des pens6es douteuses ; mais sit6t qu'ils relournent a Dieu, tous leurs doutes s'6vanouissent, parce que d6s lors ils connaissent avec certitude la v6rit6 m6me, et ne s'attribuent la propri6t6 d'aucune chose. Mais c'est assez parler de cet 6tat ; aussi bien ce n'est pas par la multiplicity des paroles qu'on y arrive, mais par une foi sincere, une humility profonde et une ardenle charitS.

Comme rien n'empfiche les amis de Dieu de se recueillir en lui a toute heure, ils conservent aussi toujours une union libre et enli^re avec Dieu par leur amour, el se tournent sans cesse vers lui, tandisque plusieurs se perdent mis6rablement en s'occupanta des objets frivoles et inutiles, et en se causant une perte qu'ils ne peuvent jamais r6parer. En effet, celui quivienta serel5cher de cette application amoureuse et de cet altachement a Dieu, fait une perte plus considerable dans les biens spirituels pendant une heure seulement, que s'il perdait I'empire de tout le monde ; bien plus, quand quelqu'un poss6derait toute rficriture Sainte, et quand, en I'enseignant

auxautres, il les conduirait a la vie 6ternelle; quand il soulagerait I'indigence de tous les hommes, tout cela lui servirait a bien peu de chose s'ilse s6parait de Dieu, s'il demeurait le mailre et le propri6taire de soi-m6me, s'il 6tait ainsi emp6ch6 de retourner a Dieu, de se r^signer en lui et de se consacrer a son honneur, puisque toule I'Eglise sainte ne nous a point 6t6 donn6e a d'autre intention que celle de nous apprendre a 6tre et a demeurer toujours dans le sacrifice int6rieur etvivant que Dieu veutde nous.

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