CHAPITRE II
Les maireries (1) des métiers.
Pour bien comprendre le mécanisme des élections municipales il faut tout d’abord étudier les maireries des métiers qui en sont la base.
Ilen est fait mention à l’article XXVIII de la charte de Philippe-Auguste. Le peuple tout entier était alors divisé en douze sections appelées maireries, qui correspondaient en principe à des professions différentes. Sous Charles V, la population ayant diminué, le nombre des maireries est réduit à six par lettres patentes de 1368. Les voici suivant leur ordre de prééminence :
Mairerie du vin;
Mairerie du pain;
Mairerie des marchands ;
Mairerie des drapiers ;
Mairerie des tanneurs ;
1. Nous employons à dessein cette orthographe de préférence à celle de mairie ou mairrie, car nous l’avons trouvée avec persistance jus-
qu’à la Révolution sous la plume des magistrats eux-mêmes,
NU
Mairerie de l’eau ou de Sobotécluse.
On les retrouve intactes jusqu’en 1789; mais leurs noms ont varié. Vers 1556, on appela la mairerie du vin mairerie des taverniers, et celle du pain mairerie des boulangers. Mais au renouvellement de la loi en 1558 la mairerie du vin reprit son nom; celle du pain le reprit deux ans plus tard, En 1687 on trouve la nomenclature suivante :
Mairerie du vin ;
Mairerie du pain ;
Mairerie des marchands ;
Mairerie du cuir;
Mairerie des meslés ;
Mairerie de l’eau.
Tous les habitants de la ville sans exception faisaient partie d'une de ces maireries et y étaient inscrits. Le nom de ces sections ne correspondait pas toujours aux métiers qui s'y rapportaient. Aïnsi les nobles, les magistrats, tous ceux qui exerçaient une profession libérale faisaient partie de la mairerie du vinety votaient. Celle de l’eau ou de Sobotécluse (1) comprenait tous les habitants des faubourgs et ceux de la banlieue sans distinction d'état.
Il est probable que la confusion s’établit entre tou-
tes ces maireries, car le 13 juin 1687 un règlement
1. Sobotécluse, actuellement le faubourg de Paris, est née bien avant Péronne. C'était à l’origine un hameau composé de cabanes de
poissonniers.
de police dut intervenir pour classer avec précision les différentes professions (4). On les y voit figu-
rer toutes, depuis celle de rentier jusqu’à celle de
1. En voici le texte: Pour rétablir l’ordre dans les maireries comme cela se passe dans toutes les villes bien policées, MM. ont établi le règlement qui suit : Seront inscrits en conséquence : 1° Dans la
mairerie du vin : MM. du bailliage et de l’eslection, MM.les advocats,
procureurs, greffiers, sergens, bourgeois rentiers, médecins, les vendans vins en gros eten détail, les courtiers de vin, encaveurs de vin et tonneliers vinaigriers. 2 Mairerie du pain : Boulengers, musniers, marchands de bled, mesureurs de bled, porteurs de bled, cuisiniers, patissiers, mesme les cuisiniers patissiers vendans vins qui n'ont maison à porte cochère, les chaircuitiers, les brasseurs de bière, les vendans bière en détail, les laboureurs et bergers demeurant dans les faubourgs, avecles habitans des villages d’Ilaleigne, Mont-Saint-Quentin, Filaucourt, le Vivier et les censiers de Memont, Esterpineux et Bayencourt. 2° Mairerie des marchands : marchands drapiers, chaussetiers, marchands de soye, lingers, guêtriers, passementiers, maistres bonnetiers, tappissiers, courtpointiers, joaliers, marchands merciers grossiers, gressiers, ciriers, quincailliers, maistres chandeliers, espiciers, maistres ferronniers, maistrescloutiers, orphèvres, maistres aopotiquaires, maistres chirurgiens barbiers perruquiers, marchands de toiles et toilettes en gros, musquiniers, brodeurs, peintres, tailleurs d'images et chappeliers. 4° Mairerie du cuir : marchands tanneurs, corroyeurs, cordonniers, chavetiers, foureurs, gantiers, bouchers, bourreliers, scelliers, garçons tanneurs, garçons cordoiniers et garcons bouchers. 5° Mairerie des meslés : tailleurs d'habits, venniers,
manneliers, tourneurs, natiers, joueurs d'instruments, les maistres
paulmiers, serruriers, armuriers, forbiseurs, éperonniers, tallandiers, cousteliers, remouleurs, chaudronniers, mareschaux, maistres potiers d’estain, plombiers, vitriers, marchands briquetiers, chaufourniers, massons, maistres paveurs, tailleurs de grez et de pierres, couvreurs,
pailoteurs de maisons, platriers, menuisiers, charpentiers, charrons,
ns manouvrier, en passant par toutes sortes de métiers dont le nombre et la variété indiquent la prospérité de la ville.
Chacune de ces sections élisait un mayeur appelé mayeur de mairerie ou de métiers : c’est le mayeur de bannière qu’on trouve dans d’autres villes. Elles nommaient également un lieutenant de mayeur. Les élections avaient lieu dans la chapelle Sainte-Barbe à l’église Saint-Jean (2), après la nomination des officiers municipaux. Chaque mairerie votait séparément et l'élection se faisait à la pluralité des suffrages de tous ceux qui en faisaient partie. Voici le bref compte rendu d’une élection, que nous extrayons du Journal de l’Hôtel-de- Ville, tenu par M. Dehaussy de Robécourt, pour l’année 176% : « Dimanche 1* juillet, 2 h. 1/2 de relevée, en conséquence de la publication de la veille au son du tambour et son de cloche du beffroy de ce jourd’huy, élection et prestation de serment des mayeurs et lieutenans de mairerie par
suite du procès-verbal du 24 juin. Election des jures
tisserants en toile, cordiers, garçons tisserants et les mennouvriers avec les habitans du village de Douen. 6° Mairerie de l’eau : Marchands poissonniers d'eau douce en gros et en détail, chasse-marée et les mennouvriers demeurant dans le faubourg de Soibotécluze avec les habitans des villages des Biache, Sainte-Ragdegonde, Halle, Flamicourt et censiers de Bazincourt et Vergauguet. » (G. Ramon, ordonnances diverses.)
2. Cette église datant du début du xvi° siècle, c’est seulement à par-
tir de cette époque que ces réunions purent avoir lieu à cet endroit,
esgards de toutes les communautés, arts et métiers, prestations de serment d’iceux et des revenderesses, tambours, portefaix, sergens de ville et des faubourgs.
La cérémonie a duré deux heures. »
Pour en terminer avec les maireries de métiers,nous indiquerons dès maintenant les fonctions de leurs mayeurs (1). Ils avaient tout d’abord, avec la présidence de leur mairerie,une surveillance générale sur tous ses membres ; mais la police des métiers était réservée au syndic et aux esgards (2) de chaque profession. Les confréries étaient d’ailleurs soumises à
la police générale de la municipalité.
Les mayeurs avaient encore des attributions de vote et de répartition «lorsqu'il fallait lever pour la commune une taxe ou répartir un impôt demandé par le gouvernement », une de ces impositions extraordinaires appelées « taxes de beau visage » parce que la répartition en était basée sur les signes extérieurs de la richesse. Les six mayeurs des métiers choisissaient à cet effet chacun un membre de leur mairerie: « Cum autem Major et Jurati talliam facient pro negotiis villæ, illam facient per consilium sex hominum,
quos Majores ministrorum per juramentum suum eli-
1. M. Pauffin, dans son ouvrage sur l'organisation municipale, dit que ces fonctions sont de date relativement récente. C'est une erreur pour Péronne.