ASSOCIATIONS COOPÉRATIVES
Ce genre d'association, si répandu en Angleterre et en Allemagne, où il a produit de véritables merveilles, est à peine connu parmi les ouvriers de nos manufactures. Nous en avons vu cependant une sorte d ébauche dans Tusage à peu près établi parmi les fabricants du Haut-Rhin d'alléger à leurs ouvriers les souffrances des temps de disette en achetant en gros les denrées les plus nécessaires, et en les leur abandonnant au prix coûtant. Dans quelques fabriques, on a même. essayé de rendre permanents pour les ouvriers les bénéfices de cette combinaison. M. Villermé nous apprend que depuis longtemps M. André Kœchlin avait pris, avec un certain nombre de marchands, des arrangements en vertu desquels ceux-ci s'engageaient à fournir à ses ouvriers tous les objets de grande consommation, tels que bois, chandelle, savon, viande de boucherie, toiles, et à meilleur
compte qu'on ne peut les avoir en détail. Le prix en était ensuite retenu sur la paye de la quinzaine, ce qui avait Tinconvénient de mettre toujours l'ouvrier d'une quinzaine en retard, et de l'habituer à vivre sur des dettes.
Dans l'établissement de Wesserling, nous retrouvons la même institution, mais plus perfectionnée. C'est déjà une véritable association, et, bien qu'elle ne prenne pas tous les développements désirables, elle rend déjà de grands services.
Au moyen d'une cotisation, les ouvriers achètent en commun du blé^ et une boulangerie qu'ils ont élevée leur fournit de très-bon pain à meilleur marché que dans le commerce. « Voilà, dit M. Fix*, un genre d'association qu'il est facile de propager et d étendre à d'autres consommations. De pareils arrangements ont l'avantage de présenter une économie et de soumettre Touvrier à une règle et à des habitudes d'ordre qui exercent une salutaire influence sur toutes ses actions. Us aiguisent ensuite son esprit et le portent à rechercher de nouveaux moyens pour améliorer sa condition et pour ne pas payer les profits souvent exorbitants des fournisseurs détaillants. Ces associations^ qui, nous le répétons, peuvent s'appliquer à la fabrication d'autres objets, établissent ensuite entre les ouvriers une confraternité fort utile aux mœurs.
« Une gestion de cette nature les familiarise égale-
l. Observations sur l'état des classes ouvrières^ p. 373.
ment avec le régime administratif et leur procure des connaissances pratiques qu'ils appliquent ensuite à d'autres transactions. L'association donnera enfin plus de fixité à l'existence de Touvrier; il changera moins souvent de condition et de lieu, et, dans l'industrie parcellaire^ il lui sera alors plus facile de passer de l'état d'ouvrier à celui d'entrepreneur, parce qu'il se sera fait connaître, et que les personnes qui l'entourent auront pu apprécier sa capacité et sa moralité. »
Ce genre d'association, qu^on ne saurait trop encourager, parce qu'il ne peut produire que des avantages sans inconvénients, se retrouve sous diverses formes sur un certain nombre de points de la France, par exemple, à Marq-en-Barœul, chez MM. Scrive; à Lille, sous le nom de Société de l'humanité, fondée en 1845, et comprenant plus de 1,500 membres; à Grenoble, sous la forme de la Société alimentaire; à Dieuze, dans le Jura, où la boulangerie, fondée en 1847, par M. de Grimaldi, pour venir en aide à ses ouvriers et atténuer les tristes effets de la disette de 1847, a été ensuite, sur la proposition du fondateur, reprise et administrée par les ouvriers eux-mêmes. Mais de toutes les institutions de ce genre, la plus ancienne, en Alsace, et peut-être dans le monde, est celle qui existe à Guebwriller sous le nom de Caisse du pain. En 1832, MM. Schlumberger et Bourcart père firent comprendre à leurs ouvriers qu'il serait beaucoup plus économique pour eux d'acheter leur blé en gros et de fabriquer eux-mêmes leur pain, plutôt
que de l'acheter au détail. Les ouvriers eurent le bon esprit de suivre ce conseil. Ils s'associèrent, et leurs patrons leur donnèrent un local approprié à Tusage qu'ils en voulaient faire.
Mais bientôt l'empressement de tous les ouvriers rendit la caisse si prospère, qu'elle put sans imprudence ne plus se borner aux opérations de Loulangerie pour lesquelles elle avait été créée. Elle étendit peu à peu ses affaires. Elle commença par entreprendre la fourniture du bois et d'un certain nombre de denrées de première nécessité. Enfin elle devint une banque de prêt gratuit. Ce qui fait l'intérêt de cette institution, c'est que si l'idée en a été inspirée par les patrons, si son organisation a été aidée et favorisée par eux, il n'en est pas moins vrai qu'elle est formée, alimentée, dirigée par des ouvriers, et que c'est là vraiment une association de coopération^ telle que nous devrions souhaiter d'en avoir un grand nombre. Elle n'est obligatoire pour personne, et elle n'admet que des membres d'une moralité notoire. L'administration est remise à un comité élu par les sociétaires. Le fonds social se constitue par des cotisations volontaires, mais dont le chiffre est calculé pour chaque catégorie d'ouvriers d'après le salaire qu'ils gagnent. Cette dernière disposition fait honneur aux sentiments de confraternité des ouvriers les mieux payés, mais au point de vue de l'institution, je ne saurais l'approuver. Le premier principe de toute association, c'est l'égalité absolue des sociétaires en tant que sociétaires, c'est-à-dire que l'association doit par
elle-mètne conférer à tous ses membres les mêmes droits, les mêmes charges et les mêmes avantages. Les différences qui peuvent exister entre les sociétaires ne doivent pas provenir du fait même de l'association. Si l'on tenait à pousser la logique jusqu'à Tabsurde, la seule raison qui, dans une association de la nature de celle qui nous occupe^ pourrait expliquer un dégrèvement en faveur de quelques membres, ce serait la démonstration faite qu'ils mangent moins que les autres, et que, par conséquent, retirant de l'association un profit moindre, il est juste qu'ils aient une compensation d'un autre côté. Mais établir des différeoces uniquement fondées sur la considération du taux du salaire, c'est constituer un privilège à la misère, c'est introduire l'aumône dans une institution qui a précisément pour but de remplacer et de supprimer cette forme vieillie et mauvaise de la charité, c'est y fixer un germe de désorganisation, et préparer, pour un temps plus ou moins éloigné, des discussions et des luttes intérieures qui peuvent tout emporter.
Quoi qu'il en doive arriver dans l'avenir, cette association a continué à prospérer jusqu'aujourd'hui. Voici quelques chiffres qui permettront d'en juger :
Un rapport fait en 1 839 à la société industrielle de Mulhouse estimait que, depuis 1832, la caisse du pain (le Guebwiller, tout en livrant aux sociétaires 452181 miches de 5 livres, à 12 centimes et demi au-dessous du cours, avait réalisé un fonds de caisse d'environ 13 000 francs, ce qui, joint au
bénéfice recueilli jour par jour, par les ouvriers sur la quantité de pain qu'ils avaient consommée, constituait une économie réelle de 69 522 fr. 62 cent, réalisée en moins de 7 années.
Les fournitures faites par la société se montaient par année à 1 7 ou 20 000 francs de bois, 54 000 francs de farine, 10 000. francs de pommes déterre, saindoux, étoffes^ sabots, etc.
Les prêts en argent , faits aux membres de la société, s'élevaient annuellement à environ 16000 francs^ et, ce qui est à remarquer, c'est qu'une somme totale de 3 000 francs avait suffi à cette circulation, parce que les prêts sont généralement à courte échéance et que les emprunteurs sont fidèles à leurs engagements.
Eu 1849, l'association s'étendait à 340 familles, se composant chacune en moyenne de 4 à 5 personnes.
La caisse de prêt établie par MM. Bourcart se charge également d'acheter pour ses sociétaires les objets de consommation les plus essentiels et de l'usage le plus général, tels que bois, vêtements, etc., et les livre au prix de revient.
Les associations de même nature, telles que boucheries, boulangeries, épiceries sociétaires, ont été un moment assez nombreuses en France. En 1851, elles s'élevaient à près de deux cents. Mais elles ont presque toutes disparu par suite du coup d'État.
M. J. J. Bourcart a essayé dans ces derniers temps de donner à cette forme d'association une impulsion nouvelle. Il a voulu engager définitivement les ou-
l'« PARTIE. — LUTTE CONTRE LA MISÈRE. 177
vriers de TAlsace dans la voie qui a conduit l'association anglaise de Rochdale à une prospérité presque fabuleuse. M. Bourcart, qui connaît l'Angleterre, sait qu'elle est aujourd'hui couverte d'associations de consommation , que l'exemple de Rochdale a fait naître dans tous les centres industriels , et dont les bénéfices se comptent par millions. Pourquoi la France n'en ferait-elle pas autant?
Il y a à cela deux difficultés : l'une, c'est que chez nous l'ouvrier de fabrique est en général moins développé qu'en Angleterre, et par conséquent moins préparé à comprendre les avantages des combinaisons qu'on lui présente et à les vouloir avec toute Ténergie nécessaire; l'autre, c'est que son salaire est moins élevé, d'où une difficulté plus grande d'épargner, de .payer comptant. Pour faire face à ces difficultés, M. Bourcart a imaginé une combinaison peut-être un peu compliquée, mais qui part d'une idée juste et applicable.
Voici dans quelle situation il trouvait les choses. D'après les conseils d'un homme intelligent, M. Vilbelm, un certain nombre d'ouvriers s'étaient associés par groupes de douze, ayant chacun leur caisse, alimentée par les cotisations de ses membres. Le nombre de ces groupes s'éleva à quatorze. Mais diverses raisons s'opposaient au développement de cette institution. La principale était que ces groupes n'avaient entre eux aucune solidarité. 11 en résultait que les uns manquaient d'argent, tandis que d'autres en avaient au delà de leurs besoins. Il fallait donc trouver
le moyen d'étendre les services au delà du groupe et de faire fructifier l'argent versé. C'est ce qu'a tenté de faire M. Bourcart par une combinaison de l'association du crédit avec l'association de consommation.
Il comprit d'abord que chacune de ces deux formes d'association ne pouvait guère prospérer en restant isolée 9 dans les conditions données de sa clientèle. Les institutions de crédit ^ excellentes par elles-mêmes au milieu d'une population d'entrepreneurs travaillant à leur compte et de producteurs associés, ne peuvent rendre que des services accidentels, «t même quelquefois dangereux, à des ouvriers salariés travaillant dans les manufactures. Elles ne sauraient donc trouver dans un pareil milieu une clientèle assez nombreuse pour que 4e seul mouvement de leurs affaires suffise à les faire prospérer.
D'un autre côté, des magasins coopératifs de vente et de consommation , ne pouvant faire d'opérations qu'au comptant, étaient exposés à ne pas trouver de débouchés suffisants dans une population presque fatalement condamnée par la médiocrité de ses salaires et pat* ses habitudes à vivre de crédit. Mais par leur réunion, ces deux institutions peuvent se prêter un mutuel appui.
Une banque centralise les opérations des petites sociétés de crédit mutuel, qui y déposent leurs fonds en compte courant, et qui, grâce à la solidarité de leurs membres, obtiennent la faiculté de lui emprunter le double de leur avoir patlitnilier. En même temps, elle
consacre une partie de ses capitaux à la fondation et à l'entretien de magasins de comestibles et de vète^ments. L'ouvrier, qui n'a pas d'argent comptant , et qui cependant veut acheter au magasin^ présente son reçu de la banque. Le gérant du magasin marque le reçu avec son timbre à date sur la souche et sur le coupon, et garde ce dernier pour se faire payer à la banque.
De celte manière Touvrier n'est plus forcé de se ruiner en achetant à crédit chez les détaillants, et, à la fin de l'année , il peut avoir une épargne assez forte, provenant de trois sources : d'abord , il aura ce qui lui revient de ses dépôts à la caisse du groupe dont il fait partie; puis il aura l'intérêt des dépôts faits à la banque, et enfin il jouira des remises qui lui seront attribuées à la fin de chaque année dans les établissements de vente de la société, au prorata du montant de ses achats, sans parler de l'économie considérable qu'il y aura pour lui à acheter toujours au comptant, et à recevoir les denrées des meilleures qualités et toujours loyalement pesées.
Le capital social est divisé en parts d'intérêts de 20 francs. Chaque sociétaire aura autant de parts d'intérêt qu'il versera do fois 20 francs; mais il ne peut avoir plus d'une voix dans les délibérations. Les sommes versées au capital social donnent droit au dividende; les sommes déposées en compte courant donnent droit à un intérêt.
Laèanque reçoit des sociétaires en compte courant des sommes sans minimum, et des étrangers, dès
dépôts de 20 francs au moins; elle paye un intérêt de3à4pour 100.
Chaque membre d'un groupe a toujours le droit d'emprunter jusqu a concurrence du sixième des fonds du groupe; s'il veut emprunter au delà, il lui faut la garantie d'un coassocié; mais il ne peut obtenir par ce moyen plus du double de ce qu'on lui aurait donné sans caution.
Les magasins sont ouverts à tout le monde, sociétaires ou non.
Je ne donne ici que les traits les plus généraux de ce projet, et à titre de renseignements, car il est encore à l'étude. Mais je crois que cela suffit pour qu'on en puisse apprécier les avantages, et pour montrer comment, dans les centres manufacturiers de la France, on pourrait appliquer les institutions allemandes et anglaises aux besoins spéciaux des populations.
Du reste, les ouvriers des mines d'Anzin viennent de résoudre le problème d'une façon complètement satisfaisante. Bien que cela nous transporte assez loin de Mulhouse, je crois qu'il n'est pas sans intérêt de nous arrêter quelques instants sur cet exemple, dont le succès hâtera sans doute ailleurs la fondation d'institutions semblables. Voici les détails que je trouve dans une lettre adressée par M. Casimir Périer, le 27 octobre 1865, au journal le Temps. Je cite le texte lui-même, dans l'espérance que le nom de l'auteur et sa compétence bien connue en ces matières donneront à ces faits une autorité
que ne sauraient avoir des renseignements anonymes :
« Anzin (Nord), 27 octobre 1865.
« Cher Monsieur Nefftzer,
« Je suis certain que vous recevrez avec intérêt les informations que je vous envoie sur la société coopérative de consommation fondée à Saint- Vaast-la- Haut, et j'espère que vous voudrez aider à les répandre comme un enseignement utile.
a La société a été créée au mois de février dernier à Saint-Vaast-la-Haut, dans la banlieue de Valenciennes, parmi les ouvriers attachés à la compagnie des mines d' Anzin. Les difficultés ont été écartées, les hésitations surmontées, grâce à M. Courtin, secrétaire général de la compagnie, secondé par les efforts persévérants de quelques employés et d'ouvriers intelligents.
« Les débuts ont été prudents et modestes, car il ne fallait pas échouer et il fallait se mettre à la portée (le tous. Cinquante membres ont formé le noyau (1 une société en commandite par actions, sous la gérence de M. Daniel Denis, maître porion du fond. Les actions sont de 25 francs, et les versements se font graduellement. Un associé ne peut posséder plus de cinq actions; le gérant est nommé pour trois ans par l'assemblée générale. Il administre sous la surveillance d'une commission nommée aussi pour trois ans, et renouvelable par tiers tous les ans.
a Le gérant et les membres de la commission sont
rééligibles. Nul n'est admis dans la société^ s'il ne prouve qu'il ne doit rien à ses fournisseurs habituels. La société, devenue prospère, va probablement se décider à faire à des postulants endettés, mais honorablement connus, les avances nécessaires à leur libération. Toutes les ventes se font rigoureusement au comptant. Elles comprennent les principales denrées alimentaires^ à l'exception, jusqu'à ce jour, de la viande et des boissons ; on y a joint les chaussures et les étoffes à Tusage le plus général des associés. Le comptoir ne vend qu'aux associés, afin d'éviter les difficultés qui pourraient naître de l'état actuel de la législation.
(c En septembre dernier, les comptes du premier semestre ont été arrêtés, et les résultats ont été déclarés en assemblée générale. Les ventes se sont élevées à 17000 francs. Déduction faite des frais généraux, des intérêts à 5 pour 100 dus aux capitaux versés, et de quelques menues dépenses , le bénéfice net a été de 2065 francs, soit de 11,73 pour 100 du produit des ventes. La répartition des bénéfices a été faite comme suit^ conformément aux statuts :
70 parts aux consommateurs 1144,50
20 parts au fonds de réservé 413 >
10 parts pour frais d'adrainisf ration. . 207,60
Total 2065,10
Chaque acheteur a reçu 7 fr. 50 cent, pour 100 du. montant des achats. Il est telle famille de mineurs dont la part s'est élevée à 60 francs.
a II serait difficile de peindre la joie et l'étonné-
I"^ PAïlTIE. — LUTTE CONTRE LA MISÈRE. 183
ment de quelques-uns des membres qui^ entrés dans l'association s^ns en bien comprendre les avantages ou sans en attendre de pareils résultats, voyaient toutes leurs espérances dépassées. Non-seulement les associés avaient obtenu, à prix modéré et à bon poids, pour eux et pour leurs familles^ des denrées de bonne qualité; mais ils se trouvaient avoir placé à 15 pour 100 les sommes dépensées pour leurs besoins.
« Le goût de l'épargne naît vite là où régnent l'ordre et l'économie. L'ordre est la conséquence forcée de l'obligation d'acheter au comptant. Pour les associés les dettes ont disparu, et la caisse d'épargne reçoit les économies de ménages, qui, il y a quelques mois, pour employer une expression vulgaire, ne savaient pas joindre les deux bouts.
« Tout cela sans doute est fort satisfaisant; mais voici qui est vraiment merveilleux , et qui promet un développement prochain et considérable aux sociétés de consommation parmi les nombreuses populations du voisinage. Dans la quinzaine qui a suivi l'assemblée générale tenue à Saint- Vaast la-Haut, il y a eu plus de 150 demandes d'admission. Les demandes nouvelles affluent chaque jour. En six mois les ventes n avaient atteint qu'un total de 1 7 000 francs; le mois qui a suivi l'assemblée a produit :
Pour la deuxième quinzaine de septembre. . 3971,70 Pour la première quinzaine d'octobre. . . . 5572,05
Total d'un mois. 9533,75
« Ainsi, en un mois, on est passé d'un mouvement
annuel d'affaires de 34000 francs à un mouvement de près de i 00 000 francs ; et on ne s'arrêtera pas là : le nombre des sociétaires est de 265; il va dépasser 300. On crée des succursales dans les villages voisins; d'autres sociétés vont s'organiser. La démonstration est faite, le mouvement est imprimé. Tout porte à espérer qu'il s'étendra loin. »
Avant dix ans, il y aura des sociétés de consommation dans toutes les villes de France, et il est bien certain que Mulhouse ne sera pas la dernière a suivre le mouvement.
Aux portes mêmes de Mulhouse, une nouvelle association du même genre vient de se fonder. Les contre-maîtres et ouvriers, employés dans la fabrique de produits chimiques de M. Ch. Kestner, à Thann ont fondé une société de consommation qui fonctionne depuis le 25 juin 1865.
Cent vingt ouvriers participent à cette société, qui a pour but d'acheter les substances alimentaires les plus nécessaires et de les vendre à ses membres. Le magasin, bien approvisionné, est ouvert tous les jours de sept lieures du matin à sept heures du soir. C'est là que les membres participants achètent les denrées dont ils ont besoin. Grâce à des marchés passés avec des maisons de gros, le magasin achète et peut revendre à meilleur compte que les maisons de détail ; il en résulte que la différence des prix de la ville et de ceux de la société est d'environ 10 pour 100, dont profitent les membres participants ^
1. Il vaudrait beaucoup mieux vendre au cours et partager les
r* PARTIE. — LUTTE CONTRE LA MISÈRE. 185
Quelques articles, extraits des statuts, feront comprendre réconomie de celte société. Voici d'abord comment elle se recrute :
« Art. 2. Sont membres de la société tous les contremaîtres et ouvriers de la fabrique de produits chimiques, qui s'engagent à payer la cotisation mensuelle et à faire dans l'année des achats pour une somme de 20 francs au moins.
« Art. 6. Le fonds social se compose :
« 1 ** Du montant des cotisations des sociétaires, fixé à 12 francs pour chacun et payable par douzième, de mois en mois, mais seulement pour la première année ;
« 2** De la somme constituant le fonds de réserve.
« Art, 16. Les bénéfices nets réalisés à la fin de chaque exercice, et dont l'importance est déterminée par le conseil d'administration, après l'examen de la comptabilité sont employés comme suit :
ce 1® A la distribution de dividendes aux sociétaires;
(( 2"* A la création d'un fonds de réserve destiné à couvrir les pertes possibles.
ce La somme à prélever annuellement pour le fonds de réserve sera déterminée par le conseil d'administration et ne pourra dépasser 20 pour 1 00 des bénéfices nets. Sur la demande du conseil d'administration, l'assemblée générale est appelée à délibérer sur la question de savoir si le fonds de réserve ayant
bénéfices entre les acheteurs. C'est le système de Rochdale, et je félicite les ouvriers d'Anzin de l'avoir adopté.
atteint la somme de 5000 francs c|oit être augmenté OU non. »
Les bénéfices nets, défalcation faite de la somme portée au fonds de réserve, sont distribués comme dividendes aux ayants droit, au prorata du montant de leurs achats. Toutefois, on ne tient compte pour le total des achats annuels que de la somme de dix francs et de ses multiples, en négligeant les fractions, ^insi un membre ayant fait pendant Tannée pour vingtneuf francs d'achats n'a droit qu'au dividende correspondant à vingt francs.
En attendant que les cotisations et le fonds de réserve aient fourni le capital nécessaire aux besoins de la Société, le conseil d'administration a été autorisé à faire un emprunt au taux de cinq pour cent, à condition de ne pas dépasser la somme de cinq mille francs ; cette somme lui a été avancée par une Société de secours mutuels organisée depuis quelques années à la fabrique.
La Société est administrée par un conseil composé de six membres, élus chaque année. C'est ce conseil qui décide des achats à faire, en surveille l'exécution et arrête les prix de vente.
Le dernier article des statuts porte que, lorsque la société sera arrivée à son ternae, si elle n'est pas renouvelée, le fonds social sera partagé, suivant une proposition définie, entre les sociétaires qui la composeront au moment de la dissolution, et que le fonds de réserve sera versé à la caisse de secours de l'établissement.
Un peu plus loin de Mulhouse, mais encore en Alsace^ nous trouvons un autre exemple d'association , cjui témoigne encore plus vivement du progrès que font dans les esprits les idées coopératives.
Le 3 avril18649 six ouvriers tisserands de Sainte- IMarie-aux-Mines, ont conçu la pensée de former une stôsociation ouvrière ayant pour but d'améliorer la position sociale de ses adhérents par la création d'une société commerciale.
Comme il s'agissait avant tout de réunir un fonds social^ chaque membre a commencé par déposer dans une caisse commune un franc, en s'engageant à y ajouter chaque quinzaine vingt-cinq centimes, tout en laissant à chaque sociétaire la faculté d'augmenter sa cotisation, chacun devant avoir son fonds social particulier, et les bénéfices devant être partagés proportionnellement aux mises.
En même temps les sociétaires convinrent de se servir, pour les besoins de leurs ménages, chez des fournisseurs attitrés (bouchers, boulangers, épiciers), afin d'obtenir un escompte sur les achats. Cet escompte était versé au fonds social.
A la fin de Tannée 1 864, l'association se composait de trente-quatre membres; elle possédait un fonds social de mille quatre cent dix-sept francs et était en pleine fonction. On n'employa d'abord pour la fabrication des tissus (coton peint, laine et coton, laine pure), que les femmes des ouvriers sociétaires. Dès que le fonds social le permit, quelques hommes commencèrent à travailler pour la société.
A partir du 1" avril 1865, la cotisation minimum de rigueur pour chaque sociétaire, fut portée à un franc par quinzaine. A la même époque, la société, prévoyant les inconvénients qui pourraient résulter par la suite de la fusion de l'escompte perçu sur les fournitures de viandes, pains et épices,#avec le fonds social destiné à la fabrication, résolut de séparer l'institution de l'escompte sur les achats du fond social réservé à la fabrication des tissus. De cette manière chaque sociétaire est libre de profiter ou de se priver des avantages de l'escompte sur les vivres. Cet escompte, au lieu d'être versé mensuellement en masse dans le fonds social, est réparti entre ceux qui veulent bien profiter de cette ressource pour faciliter le versement de leur cotisation.
C'est le 4 juillet 1865 que la société, activement secondée par les conseils de M. Horn, a été définitivement constituée sous le nom d'Association ouvrière de Sainte-Marie-aux-Mines, et que son acte de société a été enregistré.
La Société à cette époque comprenait quarantedeux membres, et il résulta de l'inventaire que le capital social s'élevait à deux mille sept cent quatre-vingt-treize francs trente centimes; les bénéfices de la fabrication étaient de soixante-huit pour cent, déduction faite des frais généraux, lesquels se réduisaient à une som^ne très-minime. Comme la plupart des sociétés coopératives de Paris, elle est en nom collectif à l'égard du gérant et en commandite simple à l'égard des autres associés.
Au 1" octobre 1865, rassociation possède un actif de cinq mille francs.
C'est un commencement qui ne ressemble pas mal à celui des pionniers de Rochdale en Angleterre. Espérons que la ressemblance ne s'arrêtera pas là.
Une société à responsabilité limitée de crédit populaire Tient de se fonder tout récemment à Mulhouse. Elle reproduit quelques-unes des dispositions des banques d'ayances allemandes, telle par exemple que la faculté accordée aux sociétaires de se cautionner les uns les autres pour les sommes qui dépasseraient d'un certain chiffre leurs actions ou leurs dépôts à la banque. M. Jean Macé a fondé également à Beblenheim une société de crédit mutuel, qui me semble destinée à rendre de grands services aux habitants des campagnes. C'est ainsi, peu à peu, et par l'extension de l'exemple, que finira par se fonder en France une institution sérieuse du crédit agricole.
Cependant, malgré la reconnaissance que méritent, de la part de quiconque s'intéresse aux progrès de la petite industrie et du petit commerce, les fondateurs de ces utiles institutions, je ne crois pas devoir m'y arrêter ici, parce qu'elles ne rentrent pas directement dans mon sujet. La première de ces institutions s'adresse plutôt à l'artisan et au petit négociant qu'à l'ouvrier; l'autre ne peut être utile qu'au petit propriétaire rural.
Le crédit en effet n'est réellement désirable que pour l'homme qui peut trouver dans son industrie le moyen de faire fructifier les fonds qu'il emprunte,
ce qui n'est pas en général le ca6 de Touvrier de fabrique, le seul dont je m'occupe en ce moment. L'association de crédit mutuel n'a vraiment toute son utilité que pour préparer et soutenir l'association de production. Or l'association manufacturière exige en général des capitaux assez considérables, et malgré l'exemple des ouvriers associés de Sainte-Marie-aux- Mines, je crois que ce dont nos ouvriers de manufactures ont surtout besoin en ce moment^ ce sont les associations de consommation, qui les habituent à l'épargne, et les aident à créer les capitaux nécessaires pour fonder des associations manufacturières sérieuses. C'est la marche qu'ont suivie les pionniers de Rochdale, et je crois que c'est la bonne.
Malheureusement^ cette forme d'association e&t encore bien loin d avoir pris chez nous tous les développements qu'elle comporte, et ses progrès sont si lents, qu'on peut craindre que nous ne perdions encore bien du temps avant de comprendre de quelles ressources nous nous privons par notre apathie. Il est vrai que la mobilité de notre caractère rend possibles les transformations les plus soudaines et permet d'espérer toutes lés réformes. Il suffira peutêtre d'un coup de vent pour en porter l'idée dans toute la France et pour la faire pénétrer dans tous les esprits. Puisse ce coup de vent ne pas trop tarder et faire, pour une institution dont les bienfaits seraient incalculables, ce qu'il fait tous les jours avec tant de facilité pour les plu» ridicules caprices des modes parisiennes I
Il ne me reste plus à parler que des associations d'enterrement. Il y en a deux à Mulhouse, sous les dénominations de Société du Rosaire vivant, et Société de Saint-Joseph. L'uae comprend deux mille membres aumoinsy l'autre environ quinze cents. A la mort d'un membre, la famille reçoit soixante-dix francs pourfrais d'enterrement. C'est le côté utile de ces associations, mais j'avoue que je ne puis voir qu'un usage regrettable dans l'obligation imposée aux sociétaires de suivre le convoi de leurs morts. C'est une perte considérable de temps, et pour qui connaît les mœurs de la population ouvrière, une occasion sans cesse renaissante de dépenses et d'ivrognerie. D'ailleurs j'avoue que, si ce peut être une consolation pour une famille de voir un grand nombre d'amis se joindre volontairement à elle pour rendre les derniers devoirs à un parent, je ne me sens que de la répugnance pour cette vanité puérile qui cherche sa satisfaction dans le nombre des indifférents qui, en vertu d'une sorte de contrat, et la plupart du temps sans même connaître la famille à laquelle ils se joignent, viennent gaieûient grossir le cortège pour se promener en causant à la suite d'un corbillard.
Il ne faut point oublier une sorte d'association d'un genre tout nouveau qui a été organisé par MM. Bourcard dans leur établissement de Guebwiller, et qui peut avoir, au point de vue de l'éducation morale des ouvriers et de la discipline des ateliers, des conséquences isérieuses. C'est ce que j'appellerai une association de discipline et de self-government. Les
ouvriers nomment eux-mêmes ?t parmi eux un co* . mité de cinq membres qui prend le nom de comité d^exécution. Cest lui qui veille au bon ordre et au maintien de la discipline dans les ateliers. JI sert d'intermédiaire entre les ouvriers et les patrons: c'est avec lui que ceux«ci débattent les salaires, les primes, . les amendes, et ses décisions sont acceptées volontairement par les autres ouvriers. Ses délibérations ne sont pas publiques. « Je ne saurais mieux expliquer ses fonctions, m'écrit M. J. J. Bourcart, qu'en le qualifiant de grève ou coalition permanente entre chef et ouvriers, avec agrément des deux parties. Si les ouvriers commettent un acte qui implique une forte mesure disciplinaire, on consulte souvent le comité ; s'il y a réduction de travail ou mauvaise marche, c'est oixlinairement avec ce comité qu'on discute les dispositions à prendre; si l'ouvrier veut une augmentation de salaire ou quelque autre changement d'organisation, s'il a des réclamations à faire, c'est par l'intermédiaire de ce comité qu'il doit s'adresser aux chefs. En un inot^ ce coniilé a pour but de donner à l'ouvrier la valeur morale à laquelle il a droit et de le mettre dans une situation d'égalité vis-à-vis du patron. Les résultats sont que l'ouvrier nous respecte, qu'il se sont respecté par nous, qu'il se trouve heureux, qu'il a confiance et ne nous croit plus injuste à son égard. » Cotte institution me paraît une des plus heureusement imaginées. Elle ménage et adoucit tous les frottements, et par cela seul qu'elle donne un moyen de ^'exprimer à tous los mécontentements, elle les
Sk-
.T»>ARTIf; -^ LUTTE CONTRE LA MISÈRE. 193
prévient OU do moins les empêche de s'aigrir. Tout s'éciaircit rapidement entre le patron et Touvrier^ et il ne se trouve entre eux aucun de ces soupçons, de ces colèréSy de ces erreurs si communes, queTouvrier . esi toujours disposé à prendre pour des réalités. C'est une institution qui a quelque chose des Trades unions an^iaise9> mais avec cet immense avantage, que les associations anglaises sont des institutions de guerre^ tandis que le comité ouvrier de Guebwiller a précisément pour but et pour résultat de prévenir tout malentendu entre les patrons ei les ouvriers.