WILLER
Par an.
Pour un homme....
Pour une femme...
Pour un enfant de
cinq à dix ans.... Pour un enfant plus
jeune
Totaux
« On ne peut presque rien retrancher à ces évaluations, surtout pour chaque individu pris isolément. En les rapprochant de celles des salaires, on voit que les enfants coûtent au moins autant qu'ils peuvent gagner, et qu'il n'y a d'économie possible pour ceux des adultes dont le travail est le moins rétribué, qu'autant qu'ils se portent bien et n'ont ni enfants en bas âge ni aucune charge à supporter. Et encore ces économies se réduisent-elles à presque rien. Pour les faire, il faut nécessairement que le malheureux ouvrier ne cède jamais au désir de boire un verre
de vin ou d'ajouter quelque chose à ses misérables repas. »
Si telle était la condition matérielle des ouvriers de la fabrique de Mulhouse il y a trente ans, il est facile d'en conclure leur situation morale. L'ivrognerie et la débauche sont les conséquences nécessaires de la misère quand elle arrive à ces proportions. L'homme, privé de toutes les jouissances morales et intellectuelles, cherche dans l'ivresse une excitation cérébrale qui lui en tienne lieu, et qui lui fasse oublier pour quelques instants son misérable sort. L'insuffisance de son salaire quotidien, qui semblerait lui faire une loi de la plus stricte économie, le livre aux suggestions d'un désespoir perpétuel ç[ui le rend indifférent à l'avenir et qui exalte en lui une sorte d'égoïsme farouche et bestial, destructeur des liens et des affections de famille. A force de souffrances, il finit par se croire condamné à la misère par une destinée contre laquelle il se persuade qu'il ne peut rien, et contre laquelle il ne songe pas à lutter. Il craint de penser à l'avenir et ne veut rien voir au delà du moment présent. Aussi, dès qu'il a en sa possession quelques sous, s'empresse-t-il d'aller chercher au cabaret le seul bonheur qu'il connaisse et le seul qui soit à sa portée.
Que ceux qui n'ont pour ces malheureux que des paroles de reproche et de mépris tâchent de se mettre par la pensée dans leur situation; qu'ils songent que pour ces hommes l'existence n'est qu'une suite ininterrompue de privations et de souffrances;
qu'ils ee demandent ce qu'ils feraient eux-mêmes s'ils se trouvaient condamnés à ne concevoir plus dans la vie d'autre jouissance que Tétourdissement de l'ivresse ; qu'ils réfléchissent que, pour résistera cet entraînement, il faudrait à ces misérables une énei^ie morale que rien ne peut avoir développée en eux et que tout, au contraire, tend à abolir; et s'ils sont sincères, ils reconnaîtront qu'on n'a pas le droit d'exiger de ces hommes sans instruction et sans éducation, une vertu et une abnégation, une énergie contre soimême, qu'on ne trouve guère plus dans des classes qui se considèrent comme bien supérieures à eux. Si Tivrogne sacrifie trop souvent à sa funeste passion le pain du lendemain, combien ailleurs ne voit-on pas de gens qui oublient dans des plaisirs, qu'ils croient plus relevés, le soin de letir femme et de leurs enfants ? D'ailleurs il faut tenir compte des prédispositions héréditaires, de l'exemple que l'enfant des classes ouvrières trouve partout autour de lui, de la coutume qu'il prend de bonne heure de faire ce que font les autres, de la tyrannie qu'exercent sur la volonté les habitudes physiques. « Qui a bu boira, » dit le proverbe, et pour peu qu'on ait étudié un peu de physiologie, il est facile de comprendre pourquoi cette prophétie est si rarement démentie par les faits. Les organes, accoutumés à la surexcitation des boissons alcooliques, deviennent bientôt presque incapables de se suffire par leur énergie propre. L'ivrogne qui ne boit plus tombe pour un t^oips plus ou moins lon^ dans une sorte d'afiBaissement physique et intellec-
l'* PARTIE. — LUTTE CONTRE LA MISÈRE. 63
tuel, qui devient insupportable^ et qui rarement lui laisse la patience d'attendre que son organi* sation reprenne sa vitalité normale et son ressort naturel.
La débauche procède de causes analogues : pour les femmes non mariées^ Finsuffisance des salaires, pour tous le mélange des sexes dans les ateliers^ le travail de nuit, Taffreuse promiscuité au milieu de laquelle vivent les familles d'ouvriers, entassées dans les taudis dont nous avons parlé, et surtout l'absence de toute éducation et, par suite, de respect pour soimême. Quelle instruction peuvent recevoir des enfants condamnés à rester dans les manufactures depuis cinq heures du matin jusqu'à huit ou neuf heures du soir, au milieu d'hommes et de femmes dont les conversations ne sont pas toujours édifiantes, et qui souvent se font un jeu révoltant de leur apprendre ce qu'ils devraient ignorer? C est ainsi que Tenfa^t se déprave dès ses premières années, avant qu'aucune conscience morale ait pu s'éveiller en lui, et que bientôt, par un travers trop ordinaire à cet âge, il affecte des vices qu'il n'a pas encore, et étale une corruption de parade, qui bientôt ne deviendra que trop réelle.
Ainsi donc, misère affreuse et d'autant plus difficile à combattre qu'elle se renouvelait sans cesse par des immigrations continuelles, et avec la misère, comme cause et comme effet, ignorance presque générale, habitudes invétérées d'ivrognerie et de débauche, indifférence absolue pour l'avenir et mor-
talité effrayante, voilà le tableau que présentait il y a trente ans la fabrique de Mulhouse. Il ne faut pas le perdre de vue, si l'on veut apprécier à sa juste mesure l'énergie, la persévérance de la lutte qu'il a fallu soutenir pour arriver au résultat que nous avons aujourd'hui sous les yeux, et les efforts d'intelligence qu'il a fallu faire pour découvrir lés moyens efficaces qui'devaient le produire.
A l'époque où M. Villermé a fait son enquête^ il a trouvé la condition des ouvriers cotonniers aussi misérable à Mulhouse qu'à Lille ^] et tout le monde sait aujourd'hui ce que ce rapprochement a de significatif. Comment est-on parvenu à mettre en si bonne voie la transformation que nous voyons s'accomplir aujourd'hui? C'est ce que je tâcherai d'expliquer par la suite de ce travail, dans l'espoir que peut-être le succès obtenu par les fabricants de l'Alsace, dans les conditions ^qui semblaient les plus défavorables, décidera à suivre leur exemple quelques hommes de cœur^ qui se sont laissé trop facilement persuader que les vices et les misères des ouvriers sont incurables. A Mulhouse aussi, on aurait pu le croire, et plus justement que partout ailleurs, puisque par une conséquence de sa situation géographique, elle semblait condamnée à servir de refuge à tous les misérables de l'Allemagne et de la Suisse, dont la foule sans cesse renouvelée imposait
1. Tableau de l'État physique et moral, etc. Tome I, page 128. — Renouard, 1840. — Ibid, p. 430.
l'* PARTIE. — LUTTE CONTRE LA MISÈRE. 65
aux esprits généreux qui avaient entrepris de soulager leur misère une tâche toujours nouvelle et de plus en plus difficile. Mais^ malgré Tapparence, les Mulhousiens ont refusé d'admettre cette triste doctrine, et ce sera leur honneur auprès de la postérité.