‹ Les institutions ouvrières de Mulhouse et de ses environsChapitre 8 sur 29 · CONDITIONS ET DIFFICULTÉS DU PROBLÈME DE LA MISÈRE · texte numérisé non relu

CONDITIONS ET DIFFICULTÉS DU PROBLÈME DE LA MISÈRE

Ce serait une erreur de croire que, même dès le principe, les fabricants de Mulhouse fussent restés les brsrs croisés devant Tenvaliissement des misères dont M. Yillermé nous a transmis le tableau. Ils avaient déjà fait bien des tentatives, dépensé beaucoup d'argent, d'intelligence et d'efforts pour améliorer la situation de leurs ouvriers. Mais le mal avait été plus fort qu'eux. Le flot montant engloutissait et anéantissait tous les résultats de la charité privée. Enfin ils n'avaient pas encore trouvé la voie qu'ils ont mérité de découvrir plus tard, parce que jamais ils ne se sont découragés. Au milieu de cette aggravation toujours croissante de la misère, ils n'ont pas cessé de se dire qu'il devait y avoir un moyen de la combattre et de la faire reculer. C'est ce moyen qu'il s'agissait de trouver. Nous allons les suivre dans cette

recherche qu'eux seuls ont ea la persévérance de pousser jusqu'au hout.

Un grand nombre d'ouvriers pensaient que ce moyen était bien facile à découvrir : c'était de hausser les salaires. Il n y a pas que les ouvriers qui croient, même encore aujourd'hui, à Tefficacité de <^tte méthode. J'ai bien souvent entendu des lettrés, des hommes intelligents et instruits (non pas en économie politique cependant) accuser Tégoïsme et la cupidité des chefs d'industrie qui aiment mieux laisser croupir et périr dans l'abjection leurs ouvriers plutôt que d'ajouter à leur salaire quelques misérables centimes. Parce qu'ils ne se rendent pas compte de l'organisme qui maintient dans la dépendance des mêmes principes toutes les parties d'une même industrie et qui les soumet avec une rigueur inflexible à une loi ui^ique^ ils se figurent que le taux des salaires est laissé à la discrétion et au bon plaisir des fabricants. Il ne faut pas se lasser de combattre cette illusion toutefi les fois qu'on la rencontre, car elle ^st une source de déceptions pour les ouvriers, et c'est elle qui contribue plus que tout le reste à entretenir au fond de leur coeur cette haine sourde et que le moindre prétexte fait éclater, contre le fabricant et le patroi C'est elie qui, la plupart du temps, soulève ces coalitions presque toujours funestes pour tout le monde et dont la plus déplorable victime est presque toujours l'ouvrier lui-même.

Sans doute il est possible que dans des industries privilégiées, peu nombreuses, les maîtres puissent se

coaliser contre les ouvriers et leur imposer un salaire peu en rapport avec les bénéfices qu'ils font euxmêmes. Dans ce cas-là seulement on peut dire qu'il y a exploitation, et alors la coalition des ouvriers est légitime, car elle est raisonoable, parce que Fécart exagéré qui existe entre les bénéfices des uns et les salaires des autres rend possible une transaction entre les intérêts opposés.

Mais quand des patrons sont aussi nombreux et aussi dispersés que le sont les fabricants dans Tindustriedu coton, quand on songe que la concurrence qu'ils se font d'un bout du monde à l'autre leur im* pose l'obligation absolue de livrer au commerce la plus grande quantité possible de produits tout en les faisant les meilleurs possibles, et que par conséquent le premier intérêt serait pour chacun d'attirer dans leurs manufactures les meilleurs ouvriers, en élevant leurs salaires, et que cependant ils ne le font pas, il faut bien en conclure qu'ils ne le peuvent pas, parce que cette même concurrence leur impose l'obligation non moins absolue d'abaisser le prix de leurs produits jusqu'à la dernière limite du possible. Ces quelques misérables centimes qu'on réclame avec une générosité si facile et si impérieuse pour les malheureux ouvriers emporteraient souvent plus que le bénéfice total du fabricant, et le seul résultat de cette charité mal entendue serait de jeter sur le pavé les ouvriers dont on plaide la cause, en ruinant les fabricants et en les forçant à fermer leurs ateliers. Si la maind'œuvre à Mulhouse est en général inférieure à ce

qu'elle est presque partout ailleurs, c'est que Mulhouse, placée loin des ports et des mines de houille, a besoin pour soutenir la concurrence de trouver dans le taux inférieur des salaires une compensation aux frais exceptionnels que lui impose le transport du charbon, de la matière première et des produits de son industrie. Ce sont là des nécessités contre lesquelles les plus généreux sentiments ne peuvent rien, tant qu'on n'aura pas trouvé moyen de supprimer l'espace. Les canaux et les chemins de fer peuvent à cet égard rendre de grands services et améliorer la condition des ouvriers en allégeant les frais de transport. Mais ils ne peuvent, après tout, qu'abréger les distances,etcequ'il8 fontpourMulhouse,* ils le font également pour tous les autres centres industriels; par conséquent si le chiffre absolu des dépenses imposées par les transports se trouve réduit pour Mulhouse, il Test de même partout ailleurs où il y a des chemins de fer et des canaux, et il l'est partout dans une proportion égale. Or, du moment que la concurrence impose à tous les produits semblables et de même qualité, d'où qu'ils viennent, un prix à peu près uniforme, il faut bien que cette proportion des frais de transport, qui ne peut faire varier le prix des produits, se retrouve dans le taux des salaires, puisque sans elle la concurrence deviendrait impossible. Donc, à moins que les conditions géographiques des divers centres industriels ne viennent à changer, que la culture du coton ne se déplace, qu'on ne découvre de nouveaux gisements de houille, ou

70 nfSTTTtmONS OUVRIÈRES DE MULHOOSE.

qu'on ne trouye mojen de s'en passer, il est de toute nécessité que les salaires restent pour Mulhouse à un taux inférieur à ce qu'ils sont en Flandre ou en Normandie.

D'ailleurs, il faut bien le reconnaître, ce n'est pas en élevant les salaires de quelques eentimes qu'on aurait pu changer la eondition des ouvriers. Tous les hommes qui ont étudié ces questions ont remarqué que les plus misérables ne sont pas toujours et nécessairement ks moins Men payés. Il y a pour l'amé^ lioration du sort des ouvriers quelque chose de plus important que Vaccroissement des salaires, c'est ki transformation de leur condition morale. Sans cela, beaucoup ne voient dans des salaires plus élevés que d^ facilités plus grandes de satisfaire des passions* ruineuses. M. Villernaéa remarqué que, à Mulhouse, les ouvriers les plus ivrognes étaient les mieux payés, ceux des ateliers de construction ; de même à la Chauxde-Fond, le développement rapide de l'industrie et du commerce de Thorlogerie, en accroissant les salaires, n'a fait qu'accroître encore plus rapidement les viees des ouvriers horlogers; au point 'que le nom d'horloger est devenu presque une inj«re dans le pays. J'ai observé le même fait à Besançon où il y a, dit-on, plus de six mille ouvriers horlogers. Quelques-uns de ces ouvriers peuvent gagner dix et douze francs par jour. Aussi la plupart ne travaillent-ils que quelques heures par semaine, et ils passent le reste du temps dans \m cafés et les cabarets. Leurs habitudes vicieuses sont si bien connues qu« la plupart des pro-

r« PARTIS. ^ LUTTE CONTRE LA MISÈRE. 71

priétaires oa refusent de les loger^ ou exigent d'eux des garanties particulières.

On insiste et Ton dit : Mais du moins on aurait pu abréger la journée de travail, et laisser aux ouyriers le temps de se reposera — Sans doute on Tau* rait puy puisqu'on Ta fait. Mais cependant la chose était beaucoup moins facile d'abord qu'il ne semble à distance. Lorsque cette question commença à être agitée en Angleterre^ un savant économiste, M. Nash sau W. Senior publia des lettres qui firent grand bruit. Il résultait de ses calculs que dans les manufactures anglaises» où le travail était en moyenne de onze heures et demie, tout le produit net était fourni seulement par la dernière heure. Par conséquent, suivant lui^ il suffisait d'ajouter une heure à la journée de travail pour doubler les bénéfices, et d'en retrancher une pour ruiner toutes les manufactures. Il y avait bien là de quoi faire réfléchir^ d'autant plus, que M. Senior, dans cette discussion^ s'appuyait principalement sur les renseignements qui lui avaient été fournis par les manufacturiers^ et qu'il parlait en quelque sorte en leur nom. Il est vrai que M. Borner^ l'un des quatre inspecteurs des manufactures de la Grande- Bretagne^ a depuis

1. M. Villermé fait à ce sujet une observation frappante, c'est que les forçats, dans les bagnes, ne travaillent que dix heures par jow. Aux Antilles , la durée du travail n'était pour les nègres esclaves que de neuf heures, en terme moyen,, tandis qu'il 7 avait en France des manufactures oîi la journée était de seize heures, sur lesquelles on n'accordait à l'ouvrier qu'une heure et demie poQi ses repas.

contesté tes bases de son calcul. Mais cela n empêche pas que le préjugé général ne fût alors avec M. Senior, et cela suffit pour expliquer la prolongation des journées de travail. M. Yillermé, qui plaignait autant que personne la situation des ouvriers , et qui demandait qu'on limitât par une loi la durée du travail de l'enfant, protestait alors contre toute prétention du même genre à l'égard du travail des adultes, non pas au nom de la liberté, ce qui se comprendrait^ mais au nom des intérêts de l'industrie. Il était persuadé qu'une loi qui fixerait pour un peuple un maximum à la journée de travail donnerait par là à la concurrence étrangère un moyen facile de l'écraser. L'expérience a depuis prouvé le contraire, mais alors il était bien difficile de croire que des ouvriers, travaillant moins longtemps, feraient autant et mieux. Du moment que Ton était persuadé que le produit net était en rapport nécessaire avec le nombre d'heures consacrées au travail, et que, d'un autre côté, le bénéfice se trouvait réduit autant qu'il pouvait Têtre pour rendre possible la concurrence, il devait paraître absurde de demander plus aux fabricants. La réduction des heures de travail, tout comme l'élévation du taux des salaires, ne pouvait sembler possible qu'à la condition d'une entente préalable et unanime entre tous les fabricants de l'univers. Hors de là^ il était impossible de rien modifier, puisque toute modification en faveur des ouvriers était considérée par les hommes les plus sérieux et les plus sincères comme devant nécessairement amener la ruine de ceux qui y auraient consenti,

et enrichir du même coup ceux qui s'y seraient refusés, ce qui revenait simplement à priver de pain une partie des ouvriers sous prétexte d'humanité, et à les forcer d'aller reprendre dans les ateliers survivants la chaîne qu'on aurait vainement essayé de leur ôter du cou. Il faut avouer que la perspective d'un pareil résultat n'avait rien de bien tentant, et que les hommes les plus humains et les plus sincèrement touchés de la misère de leurs ouvriers avaient bien quelques raisons d'y regarder à deux fois, avant de recourir à de pareils remèdes.

Mais si les nécessités de la concurrence et les préjugés économiques alors dominants leur interdisaient à la fois d'élever les salaires et de diminuer les heures de travail,' il ne faudrait pas en conclure qu'ils assistassent impassibles aux souffrances des malheureux qui les entouraient. Bien loin de là, il n'y a guère de ville, s'il y en a, où la charité privée ait été dès lors plus excitée et plus ardente.

Mais on ignorait encore que la charité même est un art, ou plutôt une science dont on ne peut violer impunément les principes. Chacun, n'écoutant que l'inspiration de son cœur, donnait par pitié, par sentiment religieux, sans savoir et sans songer que la charité pratiquée sous la forme de Taumône produit presque toujours plus de mal que de bien, et que, à tout prendre, il vaudrait mieux ne pas donner du tout, que de donner sans discernement. Dans l'antiquité et au moyen âge, les populations abruties par la misère et par une constante oppression pouvaient

encore recevoir les aumônes des riches et des eouYsnts sans se sentir abaissées ni démoralisées. L'habitude de tendre la main était alors générale, et Thumiliation n'était pas possible, parce que les pauvres, c'està-dire les trois quarts de la nation, n'avaient aucun sentiment de leur dignité personnelle. Mais aujourd'hui les choses ont bien changé. L'ouvrier, depms longtemps délivré des corvé€is et des exigences féodales^ libre dans sa personne et dans son travail^ a puisé dans cette situation nouvelle des sentiments d'honneur et de respect de soi-mème^r que n'a pas peu contribué à exalter encore l'institution du sufiErage universel. On peut dire que d'enfant il est devenu homme, et qu'il le sait. Sa personnalité, jusqu'alors molle et flottante, s'accuse de plus en plus^ et si rien ne l'arrête dans son développement, avant an demisiècle, l'ouvrier, avec son vif sentiment d'égalité et ses susceptibilités d'honneur, n'aura plus besoin de l'initiative et de l'impulsion de la bourgeoisie. Deux choses seules peuvent entraver ses progrès, l'ivrognerie et l'aumône : l'une en l'assujétissant à la misère qui dégrade, l'autre en l'humiliant, en le pliant à toutes les hypocrisies et à toutes les bassesses qui sont la conséquence nécessaire de la charité ainsi entendue.

Tout cela, personne à peu près n y songeait, il y a trente ans. On donnait, on donnait beaucoup> et Vos» s'étonnait sincèrement que la misère ne fît que s'ag«graver; ce qui était pourtant une conséquence nécessaire, du momcBt qu'on lui servait des rentes et qu'oB

lui faisait un budget. Tous les pairesseux qui auraient trayailléy s'ils n'avaient pas eu d'autres moyens de vivre^ croupissaient dans une misère &etice et volontaire^ parée que la charité malentendue leur donnait • le moyeu de se nourrir aux dépens du travail . des autres.

H est inutile d'entrer dans le détail des institutions charitiJ^les qui dominaient alors, et qui malheureusement dominent encore presque partout. Quelles que fussent leurs formes, leurs diversités apparentes, au fond toutes se ramenaient simplement à Taumône, et je ne crois pas qu'il y ailj, aujourd'hui ub philosophe ou un économiste qui ne réprouve hautement la charité manifestée soua cette forme^ La charité vraie et respectable doit avant tout se proposer Famélioration physique et surtout morale du malheureux, sans s'arrêter à toute cette tourbe de préjugés qui met la vertu dans le don même. La charité malheureusement n'est que trop souvent une satisfaction que nous nous donnons à nous-mêmes, pour avoir le droit de nous dire que noua avons fait une bonne action, et surtout pour nous délivrer de l'impression pénible quie produit sur nous la vue des haillons et de la misère. La pitié nous fait mal, et nous nous empressons de la transformer, pour quelques sous, en un sentiment délicieux qu'on iK^hèterait à plus haut prix, s il n'était si facile

1 . Je ne puis mieux faire que de recommander à ceux qui voudraient s'édifier sur cette question la lecture des deux premiers chapitres de la quatrième partie du livre de M. Jules Simon sur l'Oiwrière.

(le se le procurer. Oui, mais cette joie même est égoïste et coupable, puisque^ pour nous la donner^ nous achevons parfois de faire disparaître de l'âme du malheureux qui nous tend la main un reste de pudeur et de respect de soi-même qu'un secours autrement donné aurait peut-être pu réveiller, et où il aurait puisé Ténergie nécessaire pour échapper à Tabjection qui, grâce à notre banale pitié^ menace de le condamner toute sa vie à la mendicité et à toutes les lâchetés morales.

L'aumône est la forme élémentaire de la charilé, et, par cela même, elle ne suffit plus aux exigences morales des temps modernes. Habituez vos enfants à prendre pitié de la souffrance, mais n'imitez pas ces mères qui se croient bien habiles éducatrices en doiinant à leur enfant une pièce de monnaie pour la mettre dans la main du mendiant. Accoutumez-le, en le conduisant dans les mansardes des pauvres^ à en sentir le froid glacial en hiver, la chaleur brûlante en été. Montrez-lui ces haillons, ces enfants livides el frêles, ce morceau de pain qui doit suffire à nourrii chaque jour toute la famille ; remplissez son cœur Ai compassion, du désir ardent de lutter contre les envahissements de cette lèpre de la misère qui chaque jour fait de nouvelles victimes, mais, pour Dieu I m lui faites pas croire qu'en faisant l'aumône il guérin ces souffrances, et surtout ne lui apprenez pas à s( délivrer pour quelque argent de l'ébranlement douloureux, mais fortifiant et salutaire, que lui aura corn inuniquéce spectacle dujnalheur.

Sans doute, le don peut quelquefois n'être pas funeste; souvent même il est nécessaire. Gomment soulager autrement un malheureux infirme qu'un accident, ou la vieillesse, ou même un vice de nature rend à jamais incapable de gagner sa vie? Dans toute autre circonstance, il vaut mieux prêter que donner. Prêtez à long terme, laissez votre débiteur s'acquitter comme il le pourra, mais ne le débarrassez pas, par une pitié mal entendue, du sentiment de la responsabilité qui lui est nécessaire pour soutenir son énergie et pour le défendre contre l'abjection de la mendicité I En un mot, songez que la charité peut être inintelligente et corruptrice, et qu'une vertu qui prétend avoir pour principe unique l'amour des hommes, doit avant tout s'appliquer à ne rien faire qui puisse, en les dépravant, aggraver leurs souffrances et les rendre incurables.

C'est ce que Ton n'avait pas assez compris dans le principe à Mulhouse, et ce que malheureusement on ne comprend pas encore dans la plus grande partie de la France. Il en résulte naturellement que beaucoup d'hommes, qui ont pu pendant un temps se dévouer avec un zèle sincère et ardent à la noble tâche d'améliorer le sort de ceux qui souffrent, ont fini par se lasser d'un travail stérile, et ont contribué par leurs échecs à confirmer le préjugé de l'éternité de la misère. Parmi ceux dont l'insuccès n'a pu rebuter la charité, la plupart n'obéissent plus qu'à un sentiment religieux, sans autre but que d'accomplir la parole dcl'Apbtre : Aimez- vous les uns les autres, et sans se

faire illusion sur Tefficacité de leur dévouement. Cest l'habitude de cette forme de la charité qui a empreint les œuvres des premiers chrétiens de cet esprit de communisme mystique^ qui n'a laissé que trop de traces dans la plupart des doctrines socialistes de ces derniers temps.

A l'époque où M. Villermé a visité Mulhouse, on n*y avait pas encore trouvé et mis en œuvre le principe de la charité vraiment efficace et moralisante. On se contentait, pour soulager la misère, de donner de l'argent aux malheureux, c'esl>-à-dire de les habituer à jouir sans fatigue des fruits du travail d'autrui, et, pour les moraliser, de leur donner des conseils qui n'étaient presque nécessairement pour eux que des paroles en l'air, du moment qu'on ne suscitait en eux aucun intérêt à les suivre. Ce qui restait i trouver, c'était un stimulant moral capable de triompher dans Tâme de l'ouvrier de ses défiances, de ses préjugés et de ses vices, et par conséquent de prévenir la misère en en supprimant les causes là où elles existent réellement et où elles sont hors des atteintes du secours matériel, dans le cœur même de Thomme.

Tel était le problème qui se posait alors. L'aumône était convaincue d'insuffisance, le conseil d'inutilité. La religion même n'avait rien pu contre la misère et contre les vices qui l'entretiennent ou la produisent. La débauche, Fivrognerie surtout continuaient leurs ravages sans s'inquiéter des récompenses ou des punitions futures. Il devenait évident qu'on n'aurait prise sur les ouvriers qu'en faisant appel à un intérêt

I" PARUE. — LUTTB CONTRE LA MISÈPB. 79

présent et capable de ftapper leurs yeux . Voilà àquoi devaient tendre tôt» les efforts des réformateurs, BOUS peine de perdre leur temps^ leur argent et leur peine. C*e8t là le but qui désormais semble se présenter à eux^ ayec une netteté de plus en plus évidente^ à mesure que se multiplient les essais infructueux et les échecs. C'est cette histoire que nous allons t&eher de suivre. Nous y verrons d un côté une foule de malheureux qui semblent à peine s'apercevoir des efforts que Ton fait pour leur bien, jusqu'au jour où Ton aura touché le point sensible; de l'autre, quelques homm^^ aussi dévoués qu'intelligents, aussi persévérants que charitables, continuant^ reprenant sans se lasser leurs expériences, les yeux fixés sur cette multitude qu'il s'agit de régénérer en la forçant à se soustraire elle-même à la tyrannie des vices qui la déciment et qui la démoralisent.

Mais ce n'est pas en un jour qu'on pouvait espérer trouver la solution d'un problème qui a plus ou moins inquiété tous les hommes intelligents depuis que la civilisation a commencé à se répandre dans le monde. H f&Uait bien des tâtonnements, bien des observations de toute nature; il fallait ne reculer devant aucun essai et être bien décidé à ne pas se laisser rebuter par les difficultés^ par l'opposition même de ceux qu'on cherchait à rendre plus heureux, laisser de côté tout amour-propre et tout entêtement de réforme systématique, prendre les ouvriers tels qu'ils sont, avec leurs vertus et leurs vices, et comprendre que la considératioij de la situation morale de ceux

qu'on veut secourir est un des principaux éléments du problème à résoudre. La plupart de ceux qui ont tenté d'imposer à la société leurs utopies, se consolent de leur échec en disant : « Ah! si Ton avait voulu! » Et sans doute, rien ne serait plus facile que de réformer le monde, si tout le monde était d'accord pour vouloir la même réforme. Mais l'important pour une réforme, c'est précisément de la faire vouloir, d'y attacher les esprits en en rendant les avantages sensibles et évidents pour tous, c'est de détruire les vices, les préjugés ou les habitudes qui s'y opposent, en suscitant dans les esprits un stimulant moral qui les supprime, en y faisant naître le sentiment d'un intérêt plus puissant qui annihile l'influence des mobiles contraires. Jamais réforme imposée ne sera durable au delà de la durée de la contrainte qui l'aura introduite. Le consentement raisonné des intéressés est la première de toutes les conditions, et encore faut-il bien prendre garde que ce consentement ne soit arraché par quelque exaltation temporaire, qui, n'étant soutenue par aucun intérêt permanent, tombera avec les circonstances exceptionnelles qui l'auront fait naître. Il n'a pas manqué de réformateurs qui ont pu entraîner à leur suite un certain nombre de disciples, mais ce qui a manqué à la plupart, ça été de savoir distinguer des entraînements factices et éphémères, les besoins durables, et détenir compte des conditions normales des sociétés.

En étudiant l'histoire des efl*orts qui ont été tentés à Mulhouse pendant ces quarante dernières années

I"" tARTIB. — LUTTE CONTRE LA MISÈRE. 81

pour améliorer la situation des ouvriers, on peut en dégager une méthode aussi simple que féconde , et qu'on peut proposer sans crainte à Timitation de tous ceux que tentera l'exemple de leur succès. Elle peut se ramener à quelques préceptes essentiels, qui me paraissent être ceux-ci :

r Conserver des anciens usages de la charité traditionnelle ceux qui peuvent s'accommoder avec le but moral que se proposent les réformateurs, ceux par conséquent qui n'ont pas pour effet nécessaire d'abaisser les âmes en affaiblissant en elles l'initiative, l'énergie et le sentiment de responsabilité et de dignité personnelle, qu'il s'agit précisément de relever.

2** S'appliquer à éliminer du milieu où vivent les ouvriers toutes les circonstances et toutes les influences extérieures qui peuvent contribuer à entretenir chez eux les vices, les préjugés et les habitudes qu'on veut faire disparaître.

3** Remplacer ces conditions par d'autres qui soient combinées de manière à pousser insensiblement les ouvriers dans la voie où Ton veut les faire entrer, sans qu'on ait à exercer sur eux aucune contrainte physique ou morale, et sans qu'ils obéissent à autre chose qu'au sentiment d'un intérêt permanent et évident.

Il est bien clair qu'il ne faut pas chercher dans les faits eux-mêmes l'application formelle d'une méthode aussi rigoureuse. Les hommes n'agissent pas en général d'une manière aussi suivie. Mais il me suffit qu'elle puisse se tirer des faits. Mon but est bien

moins d'écrire Tbistoire de ce qui s'est passé à Muhouse que de tirer des réformes qui s'y sont opérées et des moyens qu'on y a mis en œuvre, des leçons qui puissent être utiles à ceux qui voudront en profiter. Je ne m'astreindrai donc pas toujours à suivre les dates, mais je tâcherai avant tout de mettre en saillie les enseignements que nous pouvons trouver dans ce qui s'est accompli à Mulhouse depuis 1820 jusqu'à nos jours.

Page 1