‹ Les institutions ouvrières de Mulhouse et de ses environsChapitre 9 sur 29 · ASSISTANCE DIRECTE · texte numérisé non relu

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Les institutions de secours ou de bienfaisance, par lesquelles je vais commencer, peuvent se diviser en deux catégories : les unes, qui consistent en dons ou aumônes sous une forme plus ou moins directe; les autres, qui reposent sur des combinaisons plus ou moins ingénieuses et qui permettent aux patrons d'intervenir d'une manière très- utile dans l'existence de l'ouvrier, sans que son intervention se traduise directement par des dons.

Les institutions qui se rapportent à la première division sont très-nombreuses à Mulhouse; mais, comme je lai déjà dit, je m'y arrêterai peu, parce que, en somme, elles tiennent à la forme la plus élémentaire de la charité, et par là même elles se retrouvent à peu près partout. En y insistant et en entrant dans le détail, je ne ferais que grossir ce volume sans rien apprendre d'utile ni de neuf à per-

sonoe. D'ailleurs^ malgré les intentions généreuses de leurs fondateurs 9 le bien qu'elles font n'est jamais sans mélange^ et pour mon compte je suis convaincu que, si elles soulagent quelques misères apparentes, elles en font naître ou en préparent d'autres en nombre au moins égal et beaucoup plus difficiles à guérir, parce que, au lieu de provenir d'accidents ou de causes extérieures, elles naissent de l'affaiblissement de l'énergie morale. Cela n'est sans doute pas vrai dans tous les cas, mais ce l'est malheureusement beaucoup plus souvent qu'on ne se le figure. Ce qui manque à l'ouvrier pour épargner et pour résister aux vices qui prennent une bonne part de son salaire, c'est la prévoyance, c'est-à-dire la vision claire des souffrances qui l'attendent pendant la maladie ou la vieillesse, s'il néglige de parer à ces éventualités. Tout le monde le reconnaît. Mais comment cette terreur de l'avenir pourraitelle naître en lui, assez forte pour balancer la tentation présente du cabaret ou du jeu, s'il peut se dire que, après tout, il ne mourra pas de faim, et qu'il trouvera toujours bien dans la charité publique un moyen d'échapper à la mort? Or, voyez combien ce raisonnement, plus ou moins latent dans la pensée de l'ouvrier faible ou vicieux, a de conséquences funestes. D'abord, il lui permet de se livrer sans crainte et sans remords à ses mauvais penchants, et la plupart du temps, d'y sacrifier également sa femme et ses enfants ; ensuite, il l'habitue tout doucement à compter sur les autres au lieu de compter sur lui-

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même; il finit par abolir à peu près complètement le sens de la responsabilité et par le livrer sans défense à tous les yices et à toutes les causes d'abjection et de ruine morale.

Dans la plupart des cas, en effet, les calculs de cette nature ne seront pas trompés. Quand l'ivrogne sera tombé dans la misère, il sera secouru, au moins indirectement^ par la charité publique, qui, après tout| ne peut pas, pour le punir, laisser périr de faim sa Êmiille; quand il sera malade, il sera reçu dans les hôpitaux. Ce sort est peu enviable, direzvous. Oui sans doute pour l'ouvrier honnête, qui a conservé sa fierté. Mais pour celui qui a bu toute honte, qu'a-t-il donc de si triste? Ce qui doit souffrir dans cette condition, c'est le sentiment de Thonneur, c'est la fierté naturelle de Thomme qui nous semble blessée par cette continuelle intervention de la charité, par la nécessité de tendre la main. Mais ces sentiments n'existent plus chez le misérable qui a fait de Tespérance de ces secours la base de son existence et de ses calculs. Or, une fois ce sentiment de fierté aboli dans son cœur, qu'a donc de si terrible sa situation? Il vit sans rien faire, ce qui est pour lui le premier des bonheurs, et souvent, sur les secours distribués à sa famille, il sait prélever de quoi satisfaire ses vices\ Sans doute, il aura des

1. On avait cru échapper à ce danger par des aumônes en nature. Dans toutes les grandes villes il y a maintenant d'honnêtes industriels qui vendent des verres d'eau-de-vie pour les bons de pain et de viande des bureaux de bienfaisance ou des sociétés charitables.

moments de privation, parce que la charité pourra parfois faire attendre ses secours. Mais est-ce que les meilleurs ouvriers n'ont pas aussi de ces moments-là, dans les temps de chômage .et de crise? Non, il ne faut pas nous faire illusion. Les institutions de charité proprement dites, celles qui consistent en aumônes et en dons, ont mille conséquences désastreuses. Faut-il donc les abolir? C'est impossible, car ce serait presque condamner à mourir de faim ou de maladie dans la rue une foule d'autres malheureux dont tout le crime aurait été de n'avoir pas assez songé à Tavenir; ce serait condamner avec eux leurs familles à qui cette imprévoyance même ne saurait être reprochée.

C'est-à-dire que la question, posée dans ces termes, est insoluble et qu'elle le sera tant que l'on n'aura pas trouvé le moyen de faire naître dans l'âme de l'ouvrier cette salutaire terreur de l'avenir, qui le poussera à l'épargne, tant qu'un sentiment de fierté, qui heureusement se développe tous les jours, ne lui aura pas rendu insupportable la pensée de tendre la main et d'implorer la charité, sous quelque forme qu'elle se présente. Je ne crois pas, à vrai dire, que ce moment soit très-éloigné. Le sentiment de la dignité personnelle a fait de grands progrès dans Tesprit des ouvriers depuis la révolution de 1789; et celle de 1848, en posant au premier ran^ des questions sociales celles qui se rapportent aux intérêts des ouvriers, en les appelant eux-mêmes à partager avec les autres classes et au même titre les droits po-

litiques, n'a pas peu contribué à développer en eux la haine de tout ce qui ressemble à une humiliation. Les développements de l'instruction ajoutent chaque jour une impulsion nouvelle à ce travail intérieur, et un jour viendra où la charité publique ou privée devra chercher pour s'exercer xin autre moyen que l'aumône.

Quoi qu'il en soit^ le rôle de Taumône dans la société n'est pas encore fini, puisque nous avons encore à enregistrer un si grand nombre d'institutions qui ne reposent que sur elle.

Du reste, il faut bien reconnaître que parmi ces institutions^ il y en a quelques-unes dont il est bien difficile de prévoir jamais la suppression, parce qu'elles répondent à des besoins non-seulement réels, mais persistants.

Tels sont par exemple les orphelinats. Lorsque des enfants en bas âge restent abandonnés par la mort de leurs parents^ et que leur famille est sans ressources ou refuse de se charger de leur éducation, il faut bien que la société leur assure l'existence. Il y a à Mulhouse plusieurs établissements de ce genre, qui entretiennent environ une centaine de pauvres enfants. On les exerce aux travaux de l'agriculture ou on leur apprend quelques métiers.

A Illzach, on a fondé, il y a quelques années, grâce à des cotisations particulières, un asile pour les aveugles. Les pensionnaires de Tasile s'y occupent à fabriquer des chaises, des fauteuils, des tabourets; ils font en tricot de laine, de fil ou de soie, des cols.

des paletots et des souliers d'enfants, des capuchons, des camisoles, etc.^ qu'ils vendent à peu près aux prix courants, et dont la vente s'est élevée, du 31 mars 1 863 au 31 mars 1 864, à la somme de 1 0,097 fr. 55 c.

On avait d'abord établi dans cet asile une imprimerie, destinée à imprimer en relief, avec les caractères de l'écriture Braille, un certain nombre d'ouvrages à l'usage des aveugles. Mais après avoir imprimé la Bible et l'Évangile, on dut renoncer à cette entreprise, faute de débouchés suffisants. Une école pour les enfants aveugles est jointe à l'asile.

Un autre établissement également utile est la Cénobie. Son but est de former des femmes de chambre. On y reçoit, moyennant vingt francs par mois, soixante à soixante-dix jeunes filles de seize ans et au-dessus, qu'on exerce à des travaux de couture, tout en complétant leur instruction dans la mesure des nécessités de leur position future. Le même établissement renferme une centaine de jeunes filles abandonnées, dont quelques-unes sont entretenues par le département; les autres sont soutenues par les secours des patronages dont nous parlerons tout à l'heure.

La Société des cités ouvrières emploie à des travaux d'utilité publique, dans l'intérêt des habitants de ses maisons, les sommes qui restent disponibles à la fin de chaque exercice. C'est ainsi, dit M.Penot, que le comité d'administration a déjà pu alléger, en y prenant part, les dépenses de la ville dans des travaux que nécessitait la création d'un quartier

très-populeux. Il a contribué pour 31 ,000 fr à l'érection ^'une salle d'asile qui contient 250 enfants et qui va être agrandie^ la cité contribuant pour une somwe de 4 à 5,000 fr. à la nouvelle dépense à faire. Il a donné 4000 fr. de subvention à la salle d'asile de la rue Franklin, élevée à proximité de la cité, et qui reçoit un certain nombre de ses enfants.

Un assez grand nombre de dames et de demoiselles ont fpnné des espèces d'associations de travail. Chaque association se réunit une fois par semaine. Les produits du travail des associées sont donnés aux malheureux ou vendus à leur profit.

Les sœurs de Niederbronn vont soigner les pauvres malades à domicile; il y en a environ une trentaine à Mulhouse. Elles passent à peu près la moitié de leurs nuits au chevet des malades.

Mais elles ne soignent que les malades catholiques. Les protestants ont donc senti le besoin d'établir pour leurs pauvres une institution analogue. En 1 860, on a fondé à Mulhouse une succursale de la maison des diaconesses de Strasbourg, et par une inspiration qui fait honneur à l'humanité des fondateurs, il n'est fait aucune distinction de culte. Il suffit d'être pauvre et malade pour avoir droit aux soins gratuits des diaconesses. Ceux qui ne peuvent pas être soignés chez eux sont transportés dans la maison même. Le nombre des malades qui y ont été traités a été, en 1860, de 26; en 1862, de 47, et de 58 en 1863. Mais les diaconesses vont aussi soigner les ma-

lades à domicile. Leurs soins sont gratuits pour ceux qui ne peuvent pas payer; pour les autres, on a établi troi^ classes de prix (2 fr., 3 fr. 50 c, 5 fr.), dans la pensée que, de cette manière, les riches paieraient en partie pour les pauvres. Le nombre des journées payées s'est élevé, en 1861, à 1521; en 1862, à 1857, et en 1863, à 2385.

Cette rétribution aide la maison à couvrir ses dépenses, qui sont considérables ; mais celte ressource est loin de suffire. L'exercice financier de 1862 se soldait par un passif de 21 154 fr. 97 c. Ce passif a été éteint en 1863, et au mois d'avril 1864, la maison avait en caisse 6895 fr. 78 c. L'institution est donc décidément en voie de prospérité, et les comptes de Tannée 1863 nous montrent que les protestants ne la laisseront pas tomber; car, pour cette seule année, les souscriptions volontaires en faveur de l'œuvre se sont élevées, à Mulhouse, à 29 300 fr.

Pour les femmes en couches, M. Jean Dollfus a donné un exemple qui a déjà été suivi par quelques autres fabricants, et dont il faut espérer que l'imitation deviendra bientôt générale : c'est celui de leur laisser leur salaire pendant six semaines, à compter du quinzième jour après Taccouchement, à l'unique condition qu'elles resteront chez elles à se soigner et à soigner leur enfant. Auparavant, les femmes, pressées de rentrer à l'atelier, n'attendaient pas qu'elles fussent entièrement remises pour reprendre leur travail. Il en résultait souvent des conséquences funestes pour leur santé, et contre lesquelles elles

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songent peu, en général, à se prémunir, parce que, la plupart du temps, ces conséquences ne se produisent qu'insensiblement et après plusieurs années. De là des infirmités précoces qui aggravaient la misère des familles.

Mais ce que Ion a eu surtout en vue en introduisant cette modification, c'a été de ramener à un chiffre plus normal le nombre effrayant des enfants qui mouraient en bas âge. Le docteur Villermé en avait déjà été frappé. La moitié des enfants des ouvriers des manufactures mouraient avant l'âge de deux ans, tandis que, pour les autres classes^ la mortalité était restreinte à des moyennes très-satisfaisantes. Évidemment il y avait là un mal spécial au régime de la manufacture. La femme quittait trop tôt son enfant pour reprendre sa place à l'atelier. L'enfant, abandonné la plupart du temps à des soins mercenaires, mal soigné, privé du lait de sa mère, était gorgé de soupes et d'aliments indigestes. On ne saurait^ en effet, quand on ne les a pas vus à l'œuvre, se faire une idée de la stupidité des préjugés populaireà en fait de nourriture, et de l'incroyable ignorance où vivent les mères de famille sur tout ce qui tient à Thygiène et aux soins qu'exige l'éducation physique de leurs enfants; Les enseignements mêmes de l'expérience et les plus cruelles leçons sont absolument perdus pour elles, et cela pour une raison facile à concevoir, c'est qu'elles ne savent jamais rattacher les effets à leurs véritables causes. Si elles voient un de leurs enfants maigrir, elles le

bourrent de soupe^ de pain^ de viande même^ sans se douter que son amaigrissement tient précisément h la charge trop lourde qu'imposent à sou estomac de^ aliments qui ne sont pas faits pour son âge. Je suis convaincu qu'un bon tiers des enfants qui meurent dans les villes et (dans les campagnes échapperait à la mort si Ton se donnait la peine d'enseigner dans les écoles quelques principes élémentaires d'hygiène.

Quant aux résultats, les voici tels qu'ils sont cqnstatés sur les registres tenus à cet effet par M. Je^n DoUfus :

Du !•' novembre 1862 au 1" novembre 1863, il est né dans la maison Dollfus, Mieg et G^' :

PUlIsTi 47! 102 (dont 39 illégitimes).

Dans cette ' période sont morts :

mlT^ 13 j ^^ ^^^^ ^^^^ ^^^^ ^^ illégitimes.

Morts dans le 1" mois après la naissance 5

I" PARTIE. — LUTTE CONtRE LA MISÈllB. 93

Du l" noTembre 1863 au \^ novembre 1864, il est né :

?mr': îjj 88 dont 28 illégitimes.

Sojat morts dans cette année :

mST. 10 1 ^^ ^'""^ ^^^ ^''''^ ^^ illégitimes.

Mdrts dans le l"" mois après la naissance 5

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Le nombre des femmes employées dans Tusine était de 1 1 50. Or il ne faut pas perdre de vue que la mortalité des enfants est généralement à Mulhouse de 33 et même de 35 à 36 pour 1 00 dans la première année qui suit la naissance, et qu'elle s'élève à 38 et 40 pour 1 00 pour les enfants nés de femmes employées dans les manufactures. Le résultat obtenu dans la maison Dollfus Mieg et Gie est donc bien remarquable, puisque la mortalité n'y est que de 24 et 28 pour 100 au lieu de 38 et 40 pour 100. La dépense annuelle a été de 8000 francs. Cette somme^ toute considérable qu'elle soit, est bien peu de chose; quand on songe

au nombre d'enfants dont elle assure Texistence, et qu'on y ajoute cette autre considération, que la plupart de ceux qui lui- doivent d'échapper à la mort se trouvent, grâce à elle, dans des conditions de santé qui assurent à la société des travailleurs robustes.

Aussi une association est-elle en ce moment à Mulhouse en voie de formation pour faire daixs un certain nombre d'établissements ce qui a été si bien commencé par M. Jean DoUfus. Chaque fabricant qui entre dans cette association s'engage à verser pour chacune de ses ouvrières, de 18 à 45 ans, 15 cent, par quinzaine, à condition que chaque ouvrière consentira à une retenue de la même somme. On aura ainsi pour chacune 7 fr. 50 c, somme jugée suffisante pour les dépenses de médecins et de sages-femmes et pour la comptabilité de Tassociation.

Les femmes, de cette manière, recevront leur salaire entier sans avoir à sortir de chez elles. On peut donc espérer qu'elles reprendront l'habitude de Tallaitement, trop souvent remplacé par la coutume meurtrière du petit pot^ et en tout cas que l'enfant, mieux soigné pendant ces deux premiers mois, sera plus en état de supporter dans la suite les dangers que lui feront courir les préjugés hygiéniques de^ gens à la garde desquels il sera remis, quand sa mère devra le quitter chaque jour.

Du reste on commence à s'occuper de combattre ces préjugés qui sont funestes à tant d'enfants. M. Jean DoUfus fait rédiger en ce moment les préceptes les plus élémentaires et les plus essentiels de

rhygiène, surtout appliquée aux premiers soins de Tenfance, et il s'efforcera de les répandre le plus possible parmi les femmes. Les plus intelligentes et les plus instruites des sages-femmes de la ville lui ont promis leur concours.

Au sujet des filles-mères, les traitements diffèrent. A Mulhouse, M. Jean Dollfus applique la même règle à toutes les femmes de ses ateliers. Il considère avant tout la santé de Tenfant, qui ne peut être responsable de la faute de sa mère et qui a tout aussi besoin de ses soins et de son lait que l'enfant le plus légitime» Quelques personnes accusent cette impartialité, et la considèrent comme un encouragement «à la débauche qui échappe ainsi à l'une de ses conséquences naturelles. Gela serait admissible si cette conséquence retombait uniquement sur les vrais coupables; mais ces rigoureux défenseurs de la justice oublient que la première, et l'on pourrait presque dire, dans la plupart des caS; la seule victime de la morale outragée est ce pauvre enfant qui n'a pas demandé à naîlre^ mais qui^ une fois né, demande à vivre, et qui, s'il pouvait parler, aurait bien quelque droit de se plaindre de ce zèle de vertu farouche qui le condamme presque infailliblement à mourir ^ .

1. D'ailleurs nous faisons toujours la môme erreur de raisonnement. Nous ne cessons d'accuser l'imprévoyance des malheureux, et nous avons raison, car c'est là le vice capital ; mais en môme temps nous semblons supposer que tous leurs actes reposent sur des calculs. La fille qui s'abandonne par passion ou par libertinage, en tout cas par un entraînement quelconque, ne calcule pas les conséquences de sa faute, et ne s'inquiète guère en ce moment

A Gueb^illbr, dans la manufacture de MM. Bourcart, la fllle-mère reçoit, pour ses premières couches, le même secours que la femme mariée. Si elle a un second enfant, on la secourt encore; mais après les six semaines expirées^ il faut ou qu'elle soit épousée par le père de son enfant, ou qu'elle quitte la fabrique. On a espéré que la crainte d'être renvoyée effraierait quelques filles, ou que le séducteur ému de la situation dans laquelle ce renvoi placerait l'enfant et la mère, se déciderait à régulariser leur position par un mariage. Cette combinaison part d'un bon sentiment^ mais j'ai entendu dire qu'elle a besoin d'être justifiée par l'expérience, car il ne paraît pas impossible que quelques filles spéculent, pour se faire épouser, sur la rigueur même du règlement et sur la pitié probable de leur amant. Ce qui prouve simplement que, avec

de savoir si elle recevra ou non son salaire pendant ses couches. L'en priver ne changerait donc rien à la situation présente, pas plus que Pivrogne ne renonce à boire par la crainte de la misère ou des maladies qui peuvent en résulter ; ces calculs et ce souci de l'avenir supposent un développement intellectuel et des habitudes d'esprit qui manquent en général à l'ouvrier des fabriques. D'ailleurs, je crois qu'on peut poser en principe général, malgré les apparences contraires, que les pénalités sont presque absolument impuissantes contre la passion, aveugle et imprévoyante de nature. Le développement intellectuel ou l'excitation de passions contraires sont les seuls remèdes efficaces. En outre, il ne faut pas oublier que les filles -mères qui ont à soigner ou à nourrir leur enfant, jusqu'à l'âge où il peut lui-môme gagner sa vie, ont par là même une charge beaucoup plus lourde que si l'enfant n'avait pas vécu. L'avantage d'ôire mise à môme de conserver son enfant ne peut donc jamais être considéré par elle comme une spéculation fructueuse, et par conséquent c'est une singulière erreur d'accuser le secours donné dans ce cas d'être une prime assurée au vice.

les meilleures intentions du monde, il est bien difficile d'échapper à toutes les objections.

MM. Bonrcart, pour encourager et faciliter les mariages, donnent une dot de cent francs à toute ouvrière qui veut se marier après avoir travaillé cinq ans dans leur établissenaent.

La situation des filles-mères est plus intéressante à Mulhouse que partout ailleurs, à cause de certaines circonstances locales qui rendent presque impossible le mariage à un assez grand nombre d'ouvriers. Dans quelques cantons suisses et dans plusieurs parties de l'Allemagne, Thomme ne peut épouser une femme •étrangère à la localité sans acheter pour elle le droit de bourgeoisie ou sans perdre lui-même ce droit. Il résulte de cette vieille et ridicule coutume qu'un grand nombre des ouvriers allemands ou suisses de Mulhouse se trouvent, pour s'y marier, dans l'obligation de payer une somme qui dépasse presque toujours leurs moyens, et en tout cas de faire des démarches qui les embarrassent beaucoup. Souvent même ils sont exploités par des espèces d'agents d'affaires qui, sous prétexte de leur faire obtenir Tautorisation nécessaire, leur soutirent tout leur argent, sans rien leur donner autre chose que des belles paroles. Il s'est formé depuis trois ans une société d'hommes dévoués qui aident par leurs conseils, par leur argent, par leur activité, les ouvriers désireux de se marier. La Société de Saint-Trançois Régis concourt au même but, et des résultats sérieux ont été obtenus par ces deux associations.

Pour préserver des dangers de Tisolement les filles séparées de leur famille ou sans parents^ M. Emile Kœchlin a imaginé de louer dans la Cité deux maisons, pour en faire des hôtels garnis, uniquement réservés à leur usage^ où, moyennant 1 francs par quinzaine, elles devaient être logées, nourries, l)knchies. Une famille honnête est chargée de veiller sur elles et sur tous leurs besoins. C'est donc pour elles un abri et une protection pendant les quelques jours qui leur sont nécessaires pour chercher une occupation. On pouvait d'ailleurs espérer que, par sa position même, la directrice de la maison pourrait devenir un centre d'informations et une intermédiaire naturelle entre ses pensionnaires et les personnes qui auraient besoin de leurs services.

11 semblait donc que cet établissement aurait pu rendre de grands services aux jeunes ouvrières comme asile et comme bureau de placement. Mais la discipline, quoique très-douce, que rendait nécessaire la pensée morale qui lui avait donné naissance^ a suffi, pendant longtemps, pour en écarter toutes celles en vue de qui on l'avait élevé. Cependant l'institution commence à être mieux connue et appéciée^ et l'on a l'espoir qu'elle pourrra bientôt rendre les services qu'on en attend.

M. Jean DoUfus a mieux réussi avec V Auberge des pauvres. Le voyageur indigent y trouve à souper et à coucher gratuitement pour une nuit, et le lendemain matin, on lui donne la soupe avant son départ, un morceau de pain et 20 centimes. Le malheureux qui

vient à Mulhouse chercher du travail est donc sûr de trouver d'abord un bon repas et un bon lit pour réparer ses forces^ avant d'aller d'atelier en atelier à la recherche d'une occupation. Souvent même il reçoit a lauberge les indications dont il a besoin pour se placer immédiatement.

L'auberge contient une chambre spéciale pour les femmes et une infirmerie pour les malades. 11 arrive souvent qu'on donne aux plus nécessiteux une chemise ou une paire de souliers. Il est extrêmement rare qu'il s'y produise des désordres *. Cela ne ressemble

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